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Hayek et Pinochet : ultralibéralisme et terreur politique

de Dorval Brunel
mardi 12 août 2008 par Pierre

Introduction de l’auteur

Pour souligner les trente ans du coup d’État perpétré le 11 septembre 1973 par le général Pinochet contre le président Salvador Allende, je voudrais montrer en quoi et comment, la profonde défiance de l’ultra libéralisme vis-à-vis de l’ordre politique peut servir à expliquer sa prédilection pour les dictatures et les dictateurs. Cet argument [1] prend le contre-pied d’une interprétation qui a cours chez certains auteurs en sciences politiques, selon laquelle la sanction des paramètres d’une économie néo-libérale ne saurait ni ne devrait être compromise de quelque façon que ce soit avec la manière violente dont la transition politique préalable à cette sanction a pu être été imposée au point de départ. Le cas que l’on cite le plus souvent à l’appui de cet argument, c’est celui du Chili.

Le raisonnement est le suivant : l’idéologie néo-libérale et la mise en place de programmes économiques sous l’égide des monétaristes et autres néo-libéraux n’ont rien à voir avec le coup d’État du 11 septembre 1973 au Chili dont les causes proches aussi bien que lointaines doivent être recherchées au sein de l’ordre politique lui-même. D’ailleurs, Gary S. Becker, prix Nobel d’économie 1992, président de la Société du Mont Pèlerin 1990-92 et membre du Hoover Institute ainsi que du Cato Institute écrit, dans « What Latin America Owes to the Chicago Boys » [2], que le général Pinochet s’est tourné vers les boys « en désespoir de cause » (« in desperation ») après que sa politique économique autoritaire ait essuyé de cuisants échecs. Et il poursuit son raisonnement en écrivant que, suite à cette expérience, l’Amérique latine au complet, ou tant s’en faut, a contracté une dette importante vis-à-vis des thèses en question. Or Becker se trompe. Le monétarisme et l’idéologie néo-libérale comptaient déjà d’importants thuriféraires et défenseurs à l’Universidad Catolica et le général Pinochet fera appel aux idéologues néo-libéraux et leur confiera d’importants postes dans des ministères à vocation économique au lendemain du coup d’État.

Mais, selon plusieurs analystes, ce fait à lui seul ne devrait pas nous conduire à lier de manière étroite l’idéologie économique aux évènements politiques et, en particulier, au renversement du gouvernement Allende par l’armée. À preuve, soutient-on, la même idéologie et les mêmes programmes économiques ont été appliqués et sanctionnés à peine six années plus tard au Royaume-Uni dans la foulée de la victoire électorale de Margaret Thatcher en 1979 et, même si on a assisté là-bas à la contestation de cette économie politique et à des mouvements de grèves importants contre les mesures de privatisation imposées par le gouvernement conservateur, ni l’accession au pouvoir ni le maintien au pouvoir n’ont exigé le recours à l’armée. Ainsi que l’écrit Robert Lombardi, le cas du Chili se distinguerait à cet égard non seulement de celui du Royaume-Uni, mais aussi de celui des États-Unis de Ronald Reagan ; il écrit : « l’autorité légitime ayant été sapée tout au long des années 1964-1973, cela créé un vide de pouvoir (« power vacuum ») au coeur des institutions politiques et sociales du Chili. (En conséquence) la nature de la crise avait peu de choses à voir avec l’appui ou l’opposition aux thèses économiques défendues par les monétaristes, les keynésiennes ou les socialistes » [3].

Je voudrais m’inscrire en faux contre ces interprétations et montrer que, loin de constituer un univers séparé de la politique et du politique, une certaine école libérale, et l’ultra libéralisme défendu par Friedrich von Hayek, en particulier, entretient une défiance atavique vis-à-vis du politique, défiance qui permettrait de comprendre non seulement les affinités électives spontanées entre l’ultra libéral et le dictateur, mais surtout, et beaucoup plus significativement, le rôle décapant, sinon même le renversement, que l’ultra libéralisme permet d’opérer à l’intérieur de l’ordre politique lui-même. La tenue de la Rencontre régionale de la Société du Mont Pèlerin à Vina del Mar en 1981 apparaît hautement symbolique du soutien que la Société et Hayek lui-même accordaient à l’expérimentation économique en cours à ce moment-là au Chili. Or, en vertu de ce renversement, comme l’a si naïvement exprimé le président Ronald Reagan dans son discours inaugural le 20 janvier 1981, « le gouvernement n’est pas la solution à nos problèmes, le gouvernement est le problème » (« government is not the solution to our problems, government is the problem ») ». En d’autres mots, l’ultra libéralisme exige une transformation profonde de la gouverne politique, transformation en vertu de laquelle l’exercice du pouvoir est appelé à se retourner contre le pouvoir. Ce retournement du sens et de la portée du pouvoir politique conduit à une transformation profonde de la gestion et de l’administration du bien public. L’ultra libéralisme joue alors un rôle capital dans la transmutation de l’État, des gouvernements et des pouvoirs publics qui, renonçant à assumer le rôle de promoteurs des biens publics et de protecteurs des peuples, se transforment en prédateurs. Or un bouleversement de cet ordre ne peut pas être enclenché ni sanctionné sans recours à la violence. D’ailleurs, on peut voir que, plus forte et plus dense sera la solidarité politique, plus dure sera la répression.

Pourquoi cela et en quoi l’ultra libéralisme est-il si fortement compromis dans la terreur politique ?

Pour répondre à la question, je procèderai en deux temps : dans un premier temps, j’effectuerai un retour en arrière sur les organisations ultra libérales et ultra conservatrices aux Etats-Unis ; ces rappels permettront de rappeler quelques initiatives préalables au déclenchement d’une soi-disant « révolution conservatrice » aux États-Unis. Dans un deuxième temps, je voudrais aller plus loin et montrer comment la terreur politique est inscrite au coeur même de la théorie ultra libérale de Hayek, en particulier.


Le pdf à télécharger :

Hayek et Ponochet : ultralibéralisme et terreur politique

[1Ce texte reprend le filon de quelques développements qui ont fait l’objet du ch. 7 de Droit et exclusion. Critique de l’ordre libéral, Montréal et Paris, L’Harmattan 1997, pp. 163-182. J’ajoute que l’idée de rapprocher Hayek et Pinochet n’est pas originale. Elle est empruntée à John Quiggin qui a écrit un texte portant le titre « Hayek and Pinochet » en septembre 2002 (www.mentalspace.ranters.net) qui reprend à son tour celui d’un article que Juan T. Lopez a publié dans El Pais, le 22 juin 1999.

[3Voir, R. Lombardi, : "Chile’s National Economic Policies 1973-1983", Mémoire de maîtrise, Université York, 1988.


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