robin-woodard

La petite sirène

par Bernard Langlois
samedi 12 décembre 2009 par anik

Dés pipés

Quitte à vexer la petite sirène, qui accueille pour deux semaines une conférence climatique présentée comme – quasiment – celle de la dernière chance, je suis de ceux qui n’en attendent rien.

Parce que, de façon générale, rien ne sort jamais de bien probant de ces grands raouts politico-médiatico-diplomatiques qui prétendent trouver des remèdes aux maux de la planète, tant les dés sont pipés. Le dernier exemple en date, avant Copenhague, fut ce sommet de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) qui s’est réuni à Rome du 16 au 18 novembre. Censé trouver des remèdes à la très grave crise alimentaire qui affecte le monde depuis deux ans (selon les spécialistes, le seuil du milliard d’individus sous-alimentés a été franchi, ce qui représente une augmentation de 150 millions depuis 2006 ; rappelons que la communauté internationale s’était fixé comme objectif, au début du siècle, la réduction de moitié des victimes de la faim d’ici à 2015, va falloir se secouer, les gars !), ce sommet sans sommités (Berlusconi était le seul chef d’État présent, d’abord parce que ça se passait chez lui, ensuite et surtout parce que ça lui fournissait une bonne excuse pour ne pas répondre à la convocation des juges qui lui cherchent des poux mafieux dans la calvitie) s’est conclu par une décision spectaculaire : l’élection à la présidence de son conseil d’un Français, et pas n’importe lequel, l’un des représentants de la pire agriculture industrielle, productiviste et polluante qui soit – et donc, par ses pratiques et tout ce qu’elles impliquent dans le domaine du commerce mondial et de la spéculation, l’un des agents les plus efficaces de la ruine des paysanneries traditionnelles du tiers monde, partant l’une des responsables majeures de la faim dans le monde. Ran-ran-ran-plan-plan ! : «  Et voici le grand Luc Guyau ! » Difficile de se foutre davantage de la gueule du (pauvre) monde [1].

Symbole

Mais cet avènement d’un pauvre petit bonhomme sans importance n’est rien d’autre que le symbole d’un système, bien connu de ceux qui tiennent à s’informer, et que (avec l’apport des militants de Frères des hommes-Terre des hommes ou du CCFD, notamment, ou de grands témoins comme René Dumont) nous dénoncions déjà dans quelques émissions de télé qui firent quelque bruit au début des années 1980. Un sacré bail ! « [2]. Damien Millet et Éric Toussaint, deux responsables du CADTM (Comité pour l’annulation de la dette du tiers-monde) en démontent une nouvelle fois les rouages, en actualisant le propos : «  Les causes sont connues. Une faible partie des aliments produits dans le monde est exportée, l’écrasante majorité de la production étant consommée sur place, mais ce sont les prix sur les marchés d’exportation, fixés principalement aux États-Unis (à la Bourse de Chicago, de Minneapolis et de Kansas City), qui déterminent les prix sur les marchés locaux. En conséquence, le prix du riz, du blé ou du maïs à Tombouctou, à Mexico, à Islamabad est directement influencé par l’évolution du cours de ces grains sur les marchés boursiers. Après l’éclatement de la bulle de l’immobilier aux États-Unis (crise des subprimes à l’été 2007), nombre de spéculateurs ont trouvé refuge sur les marchés des matières premières, poussant les cours à la hausse, d’autant qu’une partie croissante de la production est destinée aux funestes agrocarburants. Le premier semestre 2008 a été dramatique sur ce plan. » Rien de nouveau sous le soleil. Sinon qu’un capitalisme international de plus en plus cupide et sophistiqué n’a cessé d’aggraver la situation, avec l’aide de ses instruments d’intervention (et de coercition, voire de corruption) que sont le FMI et la Banque mondiale, et leurs célèbres « plans d’ajustement structurel ». Des plans qui, comme le soulignent Millet et Toussaint, « ont certes enrichi les grands créanciers et les élites locales, mais ont surtout mis en grave danger les populations du Sud et réduit fortement les possibilités d’intervention des État. »

Simulacre

Tout se tient, voyez-vous. Et si les œillades de la petite sirène me laissent froid [3], c’est que dans un système global inchangé, où règnent en maîtres les puissances d’argent et ceux qui le détiennent ; où les État et ceux qui les dirigent sont au mieux impuissants, au pire complices ; où il convient tout juste, pour éviter la colère des peuples, de faire semblant de chercher des remèdes à leurs maux et de leur balancer quelques os à ronger : dans un tel système de l’apparat et de l’apparence, rien ne peut naître que de l’ordre du simulacre. Pas plus qu’il ne fallait attendre de Kyoto (1997) et de ses suites, qui ont d’entrée enfermé la lutte contre le réchauffement climatique dans un cadre de commerce de et de spéculation (ils ne savent faire que cela !) avec cette géniale invention des droits à polluer, avec quotas d’émission de gaz à effet de serre qui peuvent s’acheter et se revendre dans une Bourse du carbone. Oh, génie du capitalisme ! Comme disait Lénine, ils nous vendront la corde avec laquelle on les pendra ! Sauf que là, c’est carrément l’explosion de la planète qu’ils nous préparent. Conduits au désastre par leur irrépressible cupidité, ils s’y sacrifieront eux-mêmes avec nous tous, comme se noie le scorpion sur le dos de la grenouille qui lui fait traverser le fleuve : « Mais tu ne sais pas nager, pourquoi m’as-tu piquée ? – Parce que c’est ma nature… »

Tendance

Ce mécanisme admirable, outre qu’il ne produit qu’une baisse marginale des émissions (en tout cas, très en deçà de ce qui serait nécessaire), nous prépare sans coup férir la prochaine grande crise financière par éclatement d’une nouvelle bulle spéculative, comparable à celle des subprimes. Le marché des droits à polluer est très tendance, paraît-il ! Ce qui se joue à Copenhague est dans l’exacte continuité de Kyoto, comme l’explique un bon spécialiste de ces questions compliquées : «  Les négociations en cours s’inscrivent dans l’exacte continuité. Le marché du carbone sera conforté, puisqu’on y intégrera progressivement la gestion des forêts, l’agriculture, le transport… Il est tout simplement amené à devenir d’ici trois ou quatre ans le premier marché au monde ! […] Les gouvernements continueront par contre à promouvoir le “capitalisme vert”, c’est-à-dire à servir sur un plateau les profits des technologies faiblement émettrices de carbone aux grandes multinationales. Areva, Suez ou Veolia mettent la main sur les énergies renouvelables. Total ou General Electric testent l’enfouissement du dioxyde de carbone dans d’anciens puits de pétrole ou d’anciens gisements de gaz, largement soutenus par les aides publiques. Grâce à la crise environnementale, le capitalisme est en train de vivre une seconde jeunesse. Et rien de tel que l’argument du climat pour faire tout accepter au public, sans le moindre débat de fond [4].  » Al Gore, Yann Arthus-Bertrand, Nicolas Hulot et quelques autres sympathiques personnages, sans compter notre ébouriffé ministre de l’Environnement, sont chargés de nous vendre la salade (verte).

Contradicteurs

Comme toute grande question d’actualité, le sujet du réchauffement climatique suscite ses contradicteurs. Il en existe toute une gamme, des plus radicaux aux plus nuancés, des modernes Diafoirus à gros sourcils (pour qui le génie humain s’accommodera de ça comme il a toujours su s’accommoder de tout), ou des « climato-sceptiques » qui admettent le réchauffement mais lui dénient toute cause d’activités humaines (c’est la faute au soleil  ; donc, pas besoin de changer quoi que ce soit à nos modes de vie), jusqu’aux tenants de la théorie du complot (un « climategate ») pour qui toute cette effervescence ne repose sur rien, est inventé de toutes pièces, n’est destinée qu’à faire peur au bon peuple et d’arriver enfin, en douceur, à ce gouvernement mondial des « zélites », qui ouvrira l’ère de tous les bonheurs… Un peu de recherche sur l’Internet, pour qui ça amuse !

Un échec clair

Beaucoup plus sérieusement, on trouve des gens que je rangerais parmi les adeptes de la « pédagogie des catastrophes » (dont je me sens proche), qui pensent que tout ce qui pourrait apparaître comme un relatif progrès à l’issue de la conférence de Copenhague ne ferait que conduire à des risques accrus d’issue fatale. Et qu’il convient donc de souhaiter un échec clair, franc et massif de cette grand-messe écolo trop unanimiste pour être honnête. Tel ce climatologue américain, James Hansen, connu comme l’un des premiers à avoir tiré la sonnette d’alarme sur le réchauffement dans les années 1980, dont la prise de position récente dans la presse britannique a fait sensation : «  Toute l’approche est si fondamentalement erronée qu’il serait mieux de réévaluer la situation. Si c’est pour avoir une chose comme le protocole de Kyoto, alors nous allons passer des années à essayer de déterminer exactement ce que cela signifie […]. Je préférerais que cela n’arrive pas [un accord à Copenhague] si les gens doivent le considérer comme la bonne voie, parce que c’est la voie du désastre […]. C’est semblable au problème de l’esclavage affronté par Abraham Lincoln ou au problème du nazisme auquel Winston Churchill a fait face. Sur ce genre de problèmes, vous ne pouvez pas faire de compromis [5]. »

Désolé, petite sirène, ne pleure pas… Que veux-tu, on est radical ou on ne l’est pas !

Lire la totalité de l’article ainsi que les notes sur le site de politis.


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