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AU BOUT DU FIL

De François Maliet pour CQFD
vendredi 16 octobre 2009 par anik

"LE TRAVAIL, C’EST LA SANTÉ ! », radote le vieil adage. « Je me suicide à cause de mon travail à France Télécom. C’est la seule cause », a pris soin de souligner dans sa lettre d’adieu Michel Deparis, mort à Marseille le 13 juillet dernier. Fin août, à Lannion, un autre salarié de la boîte coupait définitivement sa ligne. Selon l’Observatoire du stress créé par les syndicats Sud PTT et CGC, cela porte à 22 le nombre d’employés de France Télécom qui ont mis fin à leurs jours depuis févier 2008. Mazette ! Les conditions de travail de l’ex-service public ne valent-elles pas mieux que celles d’une lugubre maquiladora mexicaine ? Il est vrai que depuis le lancement de sa privatisation en 1996, sous prétexte d’adaptation à la concurrence, France Télécom se doit de ravir ses actionnaires. Olivier Flament, salarié dans la même unité que Michel Deparis et secrétaire du comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT), nous renseigne : «  France Télécom a vécu la plus grosse restructuration industrielle de ces dernières années et c’est passé complètement inaperçu ! Un tiers des effectifs ont disparu en treize ans : de 160 000 à travailler sur les fixes, nous sommes passés à 102 000 avec en plus Internet et les mobiles. » Les effectifs ont diminué, mais c’est l’esprit même de la boîte qui a été mis en dérangement : «  Avant, l’entreprise était basée sur l’excellence technique, et les services commerciaux étaient relativisés. Cela s’est inversé, nous nous sommes concentrés sur le commercial : 60 000 salariés ont changé de métier ! C’est dur pour un technicien de se retrouver sur des plates-formes d’appel.  »

Nul besoin de se faire lourder pour avoir le moral aux abonnés absents : dévalorisé, on regarde différemment le fil du téléphone. En sus, la diminution des effectifs conduit à des réorganisations et des déplacements répétés des salariés. À défaut de décrocher un job stable, ils répondent à l’appel du Lexomyl. «  Il y a moins d’un an, notre unité, où travaillait Michel, a fusionné avec une unité similaire de Lyon. Michel était architecte réseau, hyperreconnu, spécialisé dans la 2G, la deuxième génération de mobile, qui va être supplantée par la 3G. Seul à Marseille, il était surchargé de travail. Il pouvait s’appuyer sur deux collègues de Lyon mais, avec la fusion de nos unités, il se sentait en concurrence avec eux.Il y a eu des alertes, on sentait que Michel n’allait pas bien. La direction lui a proposé de traiter plus de 3G, afin de le valoriser. Mais il l’a vécu comme une mise en difficulté supplémentaire. » Sa hiérarchie aurait donc tenté –maladroitement !– de lui venir en aide… Dans son dernier courrier, Michel dénonce le «  management par la terreur  » subi dans sa boîte. «  Les salariés se reconnaissent dans cette expression, confie Olivier Flament. C’est dû à la forme de management : lors des réunions de service, tout le monde se tait car chacun doit se débrouiller seul. On ne peut avouer, devant ses collègues, qu’on est en difficulté. » Alors, on se démène, jusqu’à ce qu’il soit trop tard. Le secrétaire du CHSCT poursuit : « Suite à son suicide, on a pris conscience que ce ne sont pas uniquement les grands bouleversements – perte d’emploi, obligation de déménager– qui affectent les salariés. Quelques modifications, même minimes, de ce qui fait le quotidien du travail,ont aussi un impact. Surtout dans une entreprise en constante évolution. »

Niant jusqu’alors le lien entre le suicide de ses employés et leur boulot, France Télécom a récemment fait mine d’entendre l’appel de détresse et promis un renforcement des équipes de médecins du travail et d’assistantes sociales, ainsi que la possibilité de négocier localement l’accompagnement des salariés en cas de réorganisation. Cela suffira-t-il ? Olivier esquisse un début de réponse : «  Dans l’unité, cela a été très dur,l’émotion était intense,et j’ai l’impression que les gens ont pris conscience que cela pouvait leur arriver, qu’ils étaient eux aussi en danger. Et il n’y a pas de raison que cela s’arrête. »

À propos, ils parlent d’ouvrir le capital de La Poste…

Article publié dans CQFD N°70, septembre 2009


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