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Le capitalisme et la mort

De Jean Zin
mardi 6 octobre 2009 par anik

Point par point, le réel y fait objection pourtant par l’irruption de la mort tant redoutée, le maître absolu, que ce soit sous la forme de l’effondrement systémique, de la guerre ou du suicide (tellement incompréhensible pour l’homo oeconomicus !).

On n’en a pas fini avec la mort, pas plus qu’avec le réel ni avec l’histoire. Ce n’est pas tant parce que le capitalisme serait mortifère, animé d’une "pulsion de mort" venue on ne sait d’où, mais parce que la mort fait partie de la vie et qu’on se cogne au réel inévitablement. Si le capitalisme monte ainsi invariablement aux extrêmes, c’est tout simplement parce qu’il ne connaît pas de limites et ne rencontre ses limites qu’à mettre en cause notre existence, individuelle ou collective. Si la mort est en jeu, c’est que la vérité n’est pas donnée ni le réel transparent et qu’il ne peut y avoir de changement des règles collectives sans menacer l’existence du collectif comme tel et jusqu’à la vie de chacun, obligé de choisir son camp.

Plusieurs événements d’actualité illustrent assez clairement comment peuvent se conjuguer le capitalisme et la mort, de façons certes bien différenciées mais qui témoignent à chaque fois d’un processus livré à lui-même qui outrepasse ses limites vitales et n’en veut rien savoir jusqu’au verdict mortel. Ainsi, on a vu comme les banquiers n’appellent l’intervention de l’Etat et n’acceptent ses directives qu’à l’article de la mort. Dès qu’elles relèvent la tête, les banques n’ont rien de plus pressé que de se débarrasser de sa tutelle pour revenir à leurs petites affaires et recommencer comme avant. Il faut y voir la preuve qu’on ne peut faire l’économie de la crise, qu’il faut voir la mort de près pour accepter de lâcher du lest. C’est hélas la même chose avec l’écologie, on le sait bien, il faut sentir sa vie menacé par le réchauffement pour réagir. Se fier à l’auto-régulation des marchés, c’est comme lâcher le volant de la voiture en s’imaginant que cela pourrait être une bonne façon d’éviter nos erreurs de conduite, alors qu’on nous mène ainsi directement dans le mur ! Cependant, l’accident n’a rien d’accidentel, il est même impossible de s’en passer. Les krachs, les crises sont d’autant plus inévitables, en effet, que la notion de risque se perd, et plus le système semble solide, plus les risques semblent faibles, plus on risque une crise systémique encore plus forte... On s’en accommoderait si c’était la fin du système et ne provoquait pas souffrances et morts en série, sinon quelques guerres comme en de nombreuses crises.

On voit en général dans la guerre une façon de relancer le capitalisme, ce qu’elle est indiscutablement, mais si le capitalisme a besoin de la guerre, c’est peut-être surtout qu’il faut la menace vitale pour sortir de la crise, c’est-à-dire pour donner à l’Etat les moyens de relancer la machine. C’est ce que suggère en tout cas le fait que l’entrée des Etats-Unis en guerre a permis de multiplier par 10 les sommes injectées dans l’économie au moment du New Deal, ce qui a constitué la véritable sortie de la crise de 1929. C’est aussi le moment où l’on peut augmenter les impôts jusqu’à la confiscation des richesses. L’essentiel, au moment de la reprise en main par l’Etat d’une économie moribonde, c’est sans doute en effet la reconstitution des solidarités sociales, les nouvelles institutions qui en sortent et le nouveau régime de capitalisme régulé, plus encore que les sommes engagées et qui sont effectivement déterminantes. La guerre avait une fonction différente dans les sociétés féodales ou militarisées même si l’unité sociale entrait aussi en compte. Dans le stade agricole et terrien, la puissance militaire est un facteur de production, soit comme prédation, soit comme défense contre la prédation. Dans le capitalisme, elle a une toute autre fonction, fonction double de destruction du capital, permettant d’annuler des dettes irremboursables et de reconstituer le taux de profit, mais aussi de mettre en place de nouvelles règles, reconstituant la solidarité indispensable au fonctionnement d’un système qui s’était auto-détruit, accélérant enfin les mutations technologiques, la technique étant déterminante et vitale dans la guerre. Tout cela ressemble plus à une révolution sans doute. Pourquoi donc la guerre ? Les révolutions sont rares parce que seule la guerre nous met le couteau sous la gorge et nous oblige à agir comme nation, intérêt général supérieur aux intérêts privés alors qu’en temps ordinaire les pressions sont trop fortes des intérêts privés et des divergences idéologiques. Les crises sont le signe que le capitalisme n’est pas auto-régulé, qu’il n’a pas de limite interne ni de gouvernement rationnel, et la guerre est le signe qu’il ne peut trouver de sursaut collectif en lui-même mais seulement dans la menace vitale extérieure, de même qu’il faut le plus souvent être mis en cause dans son existence même pour se révolter et vouloir renverser l’ordre établi. L’écroulement du système ne suffit donc pas, en lui-même, la mort des entreprises, on ne peut éviter la confrontation à la mort individuelle pour faire avancer l’histoire et redonner toute sa place à l’Etat, au commun, à notre existence comme société.

Si les crises et la guerre sont des caractéristiques relativement bien connues du capitalisme, même si on faisait mine de l’oublier, il semble qu’il y ait un tout nouveau "mode" de confrontation avec la mort, plus surprenant, au moins pour la théorie économique : le suicide des salariés devant des conditions de travail insupportables ! Ce n’est pas si nouveau que cela pourtant, puisqu’on pourrait remonter jusqu’aux suicides d’esclaves. C’est un phénomène qu’on peut imputer en grande partie au délitement des luttes collectives (l’individualisation et sa psychologisation culpabilisante), mais cela dit sans doute quand même quelque chose d’essentiel sur les transformations actuelles du travail, à la fois sa dégradation et sa valorisation. D’abord, ces suicides prennent bien l’allure d’une "mode", même si on peut s’en choquer, c’est-à-dire d’une expression collective, d’un sacrifice qui se veut protestation sociale, qui fait sens pour tous. Les suicidés du travail parlent pour nous. On a beau jeu d’arguer que ce taux de suicides ne serait pas supérieur au taux national mais cela n’empêche pas qu’ils fassent sens. Ils manifestent la limite de notre flexibilité et le besoin de conditions de travail plus humaines, ils manifestent notre liberté, notre dignité, les droits de la subjectivité contre l’utilitarisme, le refus de traiter les hommes en moyens. L’émotion vient des raisons du suicide, telles qu’elles sont exprimées, et du caractère effectivement insoutenable d’un management par le stress qui nous ramène au temps de l’esclavage, en plus d’être contre-productif à la longue. S’ils ne mourraient pas tous, beaucoup en sont tombés malades, beaucoup de gâchis et de souffrances ! C’est le management des hommes qui a outrepassé les limites au nom d’un productivisme insensé et quand il ne reste plus que le suicide pour faire entendre cette profonde vérité, il y en aura toujours à préférer se retirer du jeu plutôt que de collaborer à cette infamie. Non, ces morts ne sont pas réductibles à une désertion ni à une faiblesse individuelle. Ce seraient plutôt des sortes de terroristes, si l’on veut, mais qui retourneraient la violence contre eux-mêmes seulement, car ils portent bien un message collectif qu’ils espèrent faire entendre.

Tout ceci, n’est pas de bonne augure mais on ne vit pas dans le monde enchanté de la marchandise. Kojève ne voyait en Mai68 qu’une mascarade du fait qu’il n’y avait eu aucun mort ou presque et, certes, cette prétendue révolution a vite tournée court. Les choses sérieuses commencent quand on met sa vie en jeu. C’est, depuis toujours, le sacrifice de la vie qui donne valeur au sens et à la parole donnée, aussi incroyable cela peut-il paraître aux consommateurs. Le réel existe, y compris la subjectivité humaine et son exigence de reconnaissance sociale, on ne peut l’ignorer trop longtemps : ce qu’on rejette du symbolique revient dans le réel avec violence. Quand on outrepasse les limites, le système s’effondre, la guerre éclate, les salariés se suicident ou se révoltent. Le suicide n’est pas la seule issue, évidemment, et ne vaut pas preuve (on peut se tuer pour de mauvaises causes). On peut espérer que ce soit seulement le symptôme précurseur d’une mobilisation sociale absente. La violence pourrait très bien se retourner alors contre les petits nazillons du néolibéralisme. La souffrance au travail peut surtout, espérons-le, reconstituer les solidarités collectives et les luttes autour de la revendication d’un "travail décent" et même d’un travail épanouissant, pour la reconnaissance de la citoyenneté au travail et donc, aussi, d’une certaine pluralité religieuse ou morale. Ainsi, on devrait avoir le droit à l’objection de conscience à la guerre économique, notamment le droit de refuser de faire du commercial, droit de traiter les autres en personnes et non pas en clients ni en moyens pour nos fins. Chasser de France-Télécom, non seulement l’idéologue en chef mais tous les promoteurs de méthodes inhumaines de management serait une victoire importante pour nous tous, réaffirmation de la notion de service public et de l’entreprise comme communauté humaine. Les suicides nous rappellent que l’affaire est sérieuse, il ne peut y avoir de compromis. C’est aussi l’affirmation que les temps ont changé et que cette réduction de l’homme à une marchandise a bien assez duré alors que le travail ne devrait plus être une torture mais la valorisation de nos compétences ("Changer le travail, changer la vie"). Ce qui aurait été inaudible il y a dix ans encore, fait à nouveau sens et ce qui donne sens à ces gestes de désespoir, ce n’est pas tant une aggravation des conditions de travail que le fait qu’elles ont perdu toute légitimité et sont devenues injustifiables, insoutenables idéologiquement désormais, honteuses enfin !

La "sélection naturelle", éliminant ceux qui outrepassent les limites, est l’échec de la régulation biologique, le darwinisme social, c’est l’échec de l’intelligence collective, mais ce qui est sûr, c’est qu’il faut tenir compte du réel, réel qui se rappelle à nous sinon sous l’aspect le plus sanglant. Il faut donc s’attendre au pire à cause de notre manque de clairvoyance mais il y aura de nouveau des luttes qui pourront justifier d’y sacrifier sa vie, car, une chose est sûre, la solution viendra de nous et de personne d’autre !

Ce n’est pas dire que la solution soit simple et que, par exemple, l’échec du capitalisme remette le socialisme à l’honneur. C’est même parce que ce n’est pas simple et qu’il n’y a pas du tout accord sur ce qu’il faudrait faire qu’on en passe inévitablement par les extrêmes pour inventer l’histoire en même temps qu’elle se fait. En tout cas, on ne peut revenir en arrière et faire comme s’il n’y avait pas eu d’expérience historique catastrophique en rêvant simplement de remplacer à nouveau le capitalisme par la bureaucratie. Comme il n’y avait pas de prescience de ce qui allait se passer, impossible de se passer de l’expérience du communisme comme du capitalisme pour en découvrir les qualités et les défauts mais on ne peut faire comme si rien ne s’était passé. Ce n’est donc pas pour l’Etat socialiste qu’il faudrait se sacrifier mais plutôt pour une société plurielle (écologique), respectant la dignité de l’homme et sa liberté. Le communisme ni le capitalisme ne sont la vérité de l’homme, dont la vérité est double. Il y a toujours eu 2 discours, celui de l’intérêt et celui de l’honneur, il y a toujours eu les commerçants et ceux qui avaient honte de marchander. Impossible de mettre tout le monde à la même enseigne. On peut en tuer autant qu’on veut, il en restera toujours autant ! Ce n’est pas du tout à la mode et pourtant, admettre cette pluralité pourrait nous éviter les tentations totalitaires, une économie plurielle désarmerait en partie le capitalisme et ses capacités de nuisances. On n’en aura pas fini pour autant avec la mort sous la forme de la guerre, de la résistance ou du suicide qu’on peut espérer réduire tout au plus. Répétons-le, la place singulière de la mort dans le capitalisme vient de son évacuation, de son caractère impensable, incongrue, extérieure, et de la surprise qu’elle introduit dans les calculs un peu béats d’optimisation du bien-être.

En tout cas, alors qu’on hésite encore entre la consolidation d’un gouvernement mondial et le réarmement général, entre mondialisation et protectionnisme, il se pourrait que les choses sérieuses commencent et deviennent plus tragiques, la crise sociale qui s’amorce devant être assez longue et brutale. Fin du spectacle. Rien de certain, bien sûr, en ces affaires humaines sinon qu’on finit toujours par revenir aux réalités et la réalité est celle d’une conjonction inouïe de crises (sociale, écologique, technologique, géopolitique, idéologique). Il semble bien sûr assez vain de vouloir prévoir le futur, c’est pourtant ce qu’on est obligé de faire en permanence, en cotisant pour sa retraite par exemple ! Or, malgré le caractère irréel de cette "drôle de crise" et le bel été que nous avons eu, ce qui nous attend n’est pas rose du tout, selon toute vraisemblance, puisqu’on devrait connaître rapidement une aggravation de la crise économique (Immobilier, automobile, etc.) provoquant des licenciements en chaîne, une crise monétaire aboutissant à la dévaluation du dollar et l’inflation après une phase de déflation. Là-dessus la crise énergétique et climatique risque de déstabiliser une économie déjà durement éprouvée par une nouvelle hausse des prix de l’énergie, ce que la récession retarde pour l’instant mais qui est absolument nécessaire. Dans ce contexte les occasions de guerre ne manquent pas (pétrole, protectionnisme, fanatisation, affirmation de puissance). Comment se sortir de toutes ces crises qui s’amoncellent ? Une façon de s’en sortir serait peut-être ce que préconise Lester Brown : une économie de guerre pour la production d’éoliennes en masse, guerre contre le réchauffement qui pourrait éviter une nouvelle guerre, contre l’Iran notamment, mais qui donc a les moyens de ce rêve (qui n’est sans doute pas la meilleure solution), qui a les moyens d’éviter la confrontation par les armes et le déchaînement de la violence ? Un gouvernement mondial ? Même pas, destiné à être renversé comme tout gouvernement, aveuglé par son dogmatisme et sa partialité. Nous serons toujours gouvernés par la nécessité la plus immédiate mais ce n’est pas du bluff, ce sont nos vies qui sont en jeu. S’il n’est pas dans notre pouvoir d’empêcher le pire, il nous reste à en préparer la sortie. Ce qui pourrait se faire dès maintenant au niveau local si nous n’avions besoin, nous aussi, que la situation empire...


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