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Révolte silencieuse pour sauver l’Unesco

Par Gabrielle Capla
vendredi 25 septembre 2009 par anik

« Patrimoine commun de l’humanité », l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco) doit être défendue et préservée. C’est pourquoi, de l’intérieur, est dénoncée la politique mise en œuvre ces dix dernières années. L’élection, ce mois-ci, d’un nouveau directeur général revêt une importance cruciale pour l’organisation.

C’est le 31 mai 2009, date de clôture du dépôt des candidatures, qu’a officiellement commencé l’élection du prochain directeur général de l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco). Appelé à partir du 7 septembre à choisir parmi neuf candidats, le Conseil exécutif (lire « Trois instances ») recommandera aux cent quatre-vingt-treize Etats membres de la Conférence générale celle ou celui qui sera élu pour succéder au Japonais Matsuura Koichiro.

La lutte pour occuper ce poste prestigieux fait rage entre les Etats ayant présenté des candidats et les bureaucrates les plus haut placés de l’organisation, attachés, depuis leur bastion du Secrétariat, à défendre ou à consolider leurs places. La langue de bois qu’ils utilisent pour masquer leurs intérêts ne peut occulter que la plupart d’entre eux ont sacrifié, sous le magistère de M. Matsuura (1999-2009), les valeurs fondatrices de l’Unesco.

Initialement conçue en 1945 pour devenir l’institution chargée de la veille intellectuelle au sein du système des Nations unies, cette organisation avait un objectif des plus nobles : « Les guerres prenant naissance dans l’esprit des hommes, c’est dans l’esprit des hommes qu’il faut élever les défenses de la paix. » Pour y parvenir, ses fondateurs préconisaient l’intensification des échanges libres en matière d’éducation, de science, de culture et de communication, afin d’atteindre une paix fondée sur un « idéal démocratique », dans le respect de la diversité culturelle de chaque pays.

Dans un monde en crise, l’acte constitutif de l’Unesco demeure d’une étonnante actualité.

Accusée, entre 1978 et 1980, par la Heritage Foundation, un think tank (« cercle de réflexion ») ultraconservateur américain, d’abriter de dangereux communistes en lieu et place d’intellectuels et de Prix Nobel, l’Unesco a fait l’objet de violentes critiques pendant la présidence du républicain Ronald Reagan (1981-1989). Furieux de voir un Africain — le Sénégalais Mahtar M’Bow (1974-1987) — diriger l’Unesco, et mécontents de son « excessive politisation (1) », les Etats-Unis avaient claqué la porte en 1984, privant ainsi l’organisation, l’une des tribunes internationales où les pays du tiers-monde peuvent s’exprimer, de 20 % de son budget ordinaire.

En septembre 2003, encouragés par un directeur général « ami », M. Matsuura, les Etats-Unis rentrent cependant à la maison après dix-neuf ans d’absence, reconnaissant les « progrès considérables que l’Unesco [a] faits pour se réformer (2) ». Pressé par ailleurs d’intégrer l’institution à un moment où l’Organisation des Nations unies (ONU) refuse d’approuver les visées guerrières de M. George W. Bush en Irak, Washington déclare vouloir revenir à l’Unesco « pour marquer [son] engagement en faveur de la dignité humaine (3) ».

Dès son retour, Washington s’oppose à l’adoption de la déclaration et de la convention sur le patrimoine culturel immatériel (4) et entrave l’élaboration de la convention pour la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles. Finalement adoptée en octobre 2005, celle-ci entrera en vigueur le 18 mars 2007. Vantant les « habiles qualités de leadership » de M. Matsuura, Mme Louise Oliver, ambassadrice américaine auprès de l’Unesco, n’en regrette pas moins que « son pays [n’ait] pas le droit de veto, comme au Conseil de sécurité des Nations unies (5) ».

Washington reprochait en son temps à M. M’Bow de « gérer à l’africaine une organisation dans laquelle le manque total de transparence des dépenses, le laxisme (...) empêchent de savoir où l’on est (6) ».

Après dix années de mandat de M. Matsuura, qu’en est-il, en réalité, du bilan de cette « réforme » tant saluée par les Etats-Unis ?

Si elle demeure appréciée et admirée pour ses programmes de sauvegarde du patrimoine de l’humanité — ils ont permis de préserver le temple d’Abou Simbel en Egypte, le site d’Angkor au Cambodge, l’obélisque d’Axoum en Ethiopie — ou sa Décennie internationale de la promotion d’une culture de la non-violence et de la paix au profit des enfants du monde (2001-2010), l’Unesco remplit-elle pour autant les objectifs que lui assigne l’ONU ?

Ambassadeur du Japon en France, M. Matsuura a été élu directeur général en 1999 grâce au soutien de son premier ministre et ami d’enfance Obuchi Keizo, et de ses promesses (non tenues) d’apporter des fonds extrabudgétaires japonais pour les activités de l’organisation. L’appui de la Fondation Sasakawa, l’une des principales donatrices privées du système des Nations unies, dont le fondateur, Sasakawa Ryoichi, est un criminel de guerre, parrain des yakuzas (la mafia japonaise) (7), fut également nécessaire. M. Jacques Chirac, qui n’a jamais caché son goût pour la culture nippone, se montra lui aussi très favorable à son élection.

Pour la première fois de son histoire, l’Unesco se trouve ainsi dirigée par une personnalité étrangère à ses domaines de compétence. M. Matsuura n’a en effet aucune expérience en matière d’éducation, de science ou de culture. Il fait fi, par ailleurs, des codes et règles qui régissent l’organisation. Après avoir prêté serment d’indépendance par rapport à son pays, comme doivent le faire tous les chefs des agences onusiennes, M. Matsuura entame sa fonction de directeur depuis... son ambassade. Des fonctionnaires zélés lui apportent les dossiers de l’Unesco.

Installé au pouvoir, M. Matsuura s’engage dans la voie de la « réforme » économique. Une politique qui lui permet d’effacer toute trace de la gestion administrative, mais aussi des programmes tels que « La culture de la paix », de son prédécesseur espagnol Federico Mayor, et de supprimer, « pour réduire les dépenses », une cinquantaine de postes à haute responsabilité, au mépris des statuts et règlements du personnel de l’Unesco et du code de la fonction publique internationale. Mme Diane Dufresne, employée pendant vingt ans au sein de... l’administration carcérale du Canada, arrivera en tant que directrice des ressources humaines (DRH) pour procéder aux licenciements. Depuis, l’Unesco a été de nombreuses fois condamnée par le tribunal administratif de l’Organisation internationale du travail (TAOIT).

Ces « réformes » économiques touchent également le secteur de la culture : emblème de l’organisation depuis 1947, publié en trente langues — dont le braille —, Le Courrier de l’Unesco cesse de paraître, malgré des propositions de financements des Etats membres et la nécessité pour le Secrétariat d’avoir une vitrine médiatique auprès du grand public. Des milliers de livres d’histoire, de rapports, de recherches, de publications et de documents concernant notamment l’Afrique, l’Amérique latine et le monde arabe sont détruits en 2004 et 2005, en raison d’un manque d’espace de rangement et de mémoire informatique ! Faute d’expérience dans le secteur de l’éducation, M. Matsuura finance le pilonnage des livres plutôt que, par exemple, leur distribution dans les écoles...

Les attaques en règle se multiplient, notamment contre la Fédération mondiale des associations, centres et clubs Unesco (FMACU), mise sur pied en 1981 (sur la base d’anciens clubs Unesco nés en 1947) pour appuyer, dans plus de cent vingt pays, les valeurs de paix. Les quatorze membres de son Conseil exécutif, pourtant légalement élus, dans le respect d’une juste répartition géoculturelle, sont harcelés, puis écartés en 2005 par un groupe de neuf personnes que dirige M. Eiji Hattori, un Japonais, fonctionnaire retraité de l’Unesco, autoproclamé président de la Fédération. Les menaces de mettre un terme aux relations avec cette organisation non gouvernementale (ONG) représentant plus d’un million et demi d’adhérents et le non-vote du budget de 600 000 dollars pour le fonctionnement du Conseil exécutif « putschiste » par la Conférence générale attestent la volonté du Secrétariat : détruire l’indépendance et l’autonomie de la FMACU (8). De telles manœuvres affectent également l’existence d’autres ONG et organismes rattachés.

M. Matsuura s’est attelé à inféoder l’Unesco au Japon et à mettre en œuvre des « réformes » appréciées par Washington ; des Américains, « compétents et qualifiés », ont été placés à de nombreux postes-clés (9). Recruté en 2005, sous la pression de l’ex-première dame des Etats-Unis Laura Bush (nommée par M. Matsuura « ambassadrice de bonne volonté de l’Unesco » jusqu’en 2012), M. Peter Smith est un bel exemple de la composition de cette nouvelle équipe.

Ancien parlementaire républicain de l’Etat du Vermont sous la présidence de Ronald Reagan, M. Smith a été accusé de racisme lorsqu’il était professeur à l’université de Monterey Bay, dans l’Etat de Californie. Embauché comme sous-directeur général pour l’éducation, il devait restructurer le département, dont le fameux programme « Education pour tous » (EPT) est l’une des priorités et aussi l’un des objectifs les plus coûteux. Pour ce faire, M. Smith s’est offert les conseils d’une société américaine, Navigant Consulting, qui n’avait pas la moindre compétence dans ce secteur, mais avec laquelle, pour « améliorer la gestion de son département », il a signé des contrats onéreux : « Entre juin 2005 et août 2006, pour un montant de 2,15 millions de dollars, sans appel d’offres, en violation des règles de l’Unesco (10) ». Avec l’aval de M. Matsuura.

Coupables par action et par omission

Pas plus soucieux de réduire de moitié le nombre d’analphabètes dans le monde d’ici à 2015 que d’éviter les gaspillages croissants de l’organisation, M. Smith a également fait exploser le budget « déplacements ». Basée à Chicago, Navigant Consulting, qui préconisait pour l’essentiel la privatisation de l’éducation, n’avait pas de bureau à Paris, obligeant ainsi le sous-directeur général et son équipe à faire régulièrement des voyages aux Etats-Unis. Mis en cause, M. Smith sera contraint de démissionner, non sans déclarer avant de partir que les « anti-réforme » empêchaient son action.

«  On liquide l’Unesco sans le dire  », répète-t-on dans les couloirs. Des réactions d’indignation face au constant mépris de M. Matsuura pour les deux organes de direction se font sentir ici et là. Mais la menace réelle d’une chasse aux sorcières, ciblant ceux qui dénonceraient la corruption et un bilan catastrophique, est perceptible : peu revendiquent ouvertement de tels propos. Outre la crainte de se voir rétrogradé, muté ou bien bloqué dans son ascension professionnelle, il existe une crainte véritable de perdre plus que son poste : nombreux sont les fonctionnaires atteints de dépression ou en arrêt-maladie prolongé. D’autres, reconnus pour leur intégrité et leur professionnalisme, sont partis, écœurés.

Au dire du syndicat du personnel, l’Unesco Staff Union (STU), la politique mise en place vise effectivement au démantèlement de l’organisation, ce qu’ont dénoncé deux rapports anonymes qui ont circulé à la fin 2008 et en juin 2009. Une fraction du personnel lié à l’administration y dénonçait la corruption et les pratiques arbitraires du directeur et de « sa clique » qui, en l’espace de dix ans, ont fait de l’Unesco une organisation « inefficace et dépensière » où « le gaspillage, la fraude, l’abus de confiance et de pouvoir tout comme le harcèlement sont en constante croissance (11) ».

Le texte pointait également du doigt les Etats membres, la Conférence générale et le Conseil exécutif, responsables par leur action ou par leur inaction du délabrement de l’organisation. Malgré ce cri d’alarme, les pratiques dénoncées se poursuivent.

Dès 2002 a été préconisée la publication, tous les deux ans, d’un rapport mondial sur une question particulière définie par M. Matsuura lui-même. La préparation de la première (et seule) édition fut confiée au bureau de la prospective, dirigée par M. Jérôme Bindé et pilotée au plus haut niveau par un conseil que présidait Mme Françoise Rivière, directrice de cabinet du directeur général.

Faisant fi de la diversification des approches intellectuelles et des origines géoculturelles exigées par l’universalité de l’organisation, ce « rapport mondial » — « Construire des sociétés du savoir » — n’a intégré que sept contributions d’auteurs résidant dans l’hémisphère Sud, sur les cinquante-trois commandées.

Le siège de l’Unesco se trouvant à Paris, cette situation géographique sera invoquée pour justifier la surreprésentation des auteurs français en général et parisiens en particulier. Mais, comme le remarque un rapport du commissaire aux comptes, « cet argument, éventuellement recevable dans le cadre des [conférences] “Dialogues et entretiens”, perd sa pertinence lorsqu’il s’agit non plus d’inviter des orateurs, mais de commander des contributions écrites » dont le coût variait non pas en fonction de la taille du texte mais des auteurs.Les mêmes, pour des interventions « d’une vingtaine de minutes, devant quelques centaines de personnes, coût[aient] à l’organisation jusqu’à 12 000 dollars (12) ».

Pendant la période de rédaction du rapport, de 2002 à 2005, ont été signés « quatre-vingt-six contrats d’honoraires pour un montant total de 526 937 euros (13) », avec une équipe — française — de consultants embauchée pour des durées allant de trois jours à trente-quatre mois, et dont la contribution a été pour le moins discutable. S’ils ont bien fait un travail de relecture des textes demandés, trouvant pour la plupart que « la concision et l’esprit de synthèse sont à peu près les seules qualités de ces réponses, assez banales dans l’ensemble », le gros de leur activité a résidé notamment dans l’écriture « des discours que le directeur du bureau était invité à prononcer, ou des textes qu’il était invité à publier sous sa signature ». Alors qu’il fut publié avec deux années de retard, en novembre 2005, « le coût du rapport, de 1,2 million de dollars, [est passé] à un total de 2,3 millions de dollars » pour « un impact limité ».

L’audit de la Cour des comptes sur les travaux de rénovation du site Fontenoy — le siège de l’Unesco —, fait état, lui aussi, de dérives (lire « Etat de siège »).

L’état de délabrement dans lequel se trouve l’Unesco au terme du mandat de M. Matsuura est, de l’avis de nombreuses délégations d’Etat et de presque tous les fonctionnaires, anciens et nouveaux, comparable à celui dans lequel se trouvent les Etats-Unis après le mandat de M. George W. Bush.

La logique d’externalisation et d’achat de services menée jusqu’ici pour paralyser (privatiser) l’organisation a d’ores et déjà hypothéqué la marge de manœuvre du prochain directeur général. Indépendamment de l’issue du scrutin (lire « Lutte des places »), le projet de programmes et budgets pour l’exercice 2010-2011 préparé par M. Hans d’Orville, membre éminent de l’équipe de l’actuel directeur, sera adopté ce mois-ci par la Conférence générale. Clairement calqué sur la politique de l’administration Matsuura, ce «  nouveau » programme en reproduit pour l’essentiel les travers, à ceci près qu’il est, pour le Secrétariat, un plaidoyer pro domo. Ainsi, les actions de redressement attendues de la prochaine direction seront bloquées par l’ancienne administration.

Alors que de nombreuses voix s’élèvent pour demander un audit rigoureux, l’heure de vérité a-t-elle sonné pour M. Matsuura ? Un infléchissement permettrait de mettre un terme à ce que le président du Conseil exécutif, M. Olabiyi Babalola Joseph Yaï, a appelé la «  malsaine complicité », ce «  malentendu bien entendu » entre le Conseil exécutif, la Conférence générale et le Secrétariat. Les différents rapports produits par le commissaire aux comptes ne laissent plus d’échappatoire, nul ne pouvant se prévaloir de l’ignorance pour justifier le démantèlement du seul organe culturel et intellectuel du système des Nations unies.

Certes, dans les organisations internationales ou dans les pays qui les soutiennent, tous les responsables n’ont pas pour priorité d’atteindre les objectifs que s’est fixés l’humanité. Et il faut du temps et des efforts considérables pour opérer un changement, même de l’intérieur, dans ce type de bureaucratie. Cependant, l’Unesco a beaucoup accompli depuis sa création et, pour cela, mérite une chance. Alors, « Mesdames et Messieurs [de l’Unesco], osez (14) ! »

Gabrielle Capla

Lire la totalité de l’article avec ses références sur le site du monde diplomatique ou sur le monde diplomatique du mois de septembre 2009.


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