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A quand la fête des non mères ?

par Serge CHAUMIER

lundi 11 août 2008 par anik

SANS ENFANTS SI JE VEUX

par Serge CHAUMIER professeur des Universités IUP Denis-Diderot, université de Bourgogne.

En France, à peine 10 % des femmes ne seront pas devenues mères à la fin de leur vie. En Allemagne, elles sont presque trois fois plus nombreuses. Ce n’est pas l’Allemagne qui fait exception, c’est la France qui demeure proche des pays les plus pauvres. Il n’y a guère que l’Irlande pour lui tenir compagnie en Europe, depuis que les femmes d’Italie ou d’Espagne ont découvert massivement que l’on pouvait être femme sans être mère. En France, une idéologie pesante maintient le tabou. Il serait temps de lever le voile sur ces questions, alors que l’on se persuade de notre émancipation vis-à-vis des héritages rétrogrades.

Pourquoi, malgré l’évolution des moeurs, l’élévation du niveau d’étude, la libération sexuelle et l’émancipation féministe, le taux de femme sans enfant demeure le même que par le passé ?

Contrairement aux pays occidentaux développés, la France continue à enfanter, au point que le taux de natalité demeure un des plus hauts d’Europe. Si le chiffre de 195 enfants pour 100 femmes est connu (seule l’Irlande devance la France, alors que la moyenne européenne est de 150), et si les femmes ont des enfants plus tardivement que par le passé, en revanche, il est peu signalé que le taux de femmes qui seront sans enfant au terme de leur vie reste stable et bas. Si elles sont 14 % en Italie ou en Espagne, 20 % en Grande-Bretagne, 30 % en Allemagne (et même 45 % lorsqu’elles sont diplômées de l’enseignement supérieur), elles sont à peine 10 % en France.

Si l’on exclut les femmes qui n’ont pas pu avoir d’enfants pour des raisons biologiques, le nombre qui a fait le choix de ne pas se reproduire oscille entre 4 et 6 %. Ce n’est pas le fruit du hasard ou d’une quelconque prédestination. L’empreinte du catholicisme dans un pays qui se croit laïcisé est manifeste. Pour les sujets tenant à la vie comme à la mort, la pesanteur des idéologies chrétiennes demeure omniprésente. La France n’est pourtant pas, loin de là, la seule à devoir assumer cet héritage. Seulement, la prise de conscience nécessaire à la levée des antiennes commandant de se reproduire n’a pas été faite.

Les bénéfices des techniques de contrôle des naissances sont manifestes, mais cela ne s’est guère accompagné d’une remise en question plus radicale. Ce qui avait permis d’élever sensiblement le niveau de vie des populations, en promulguant une éducation sexuelle donnant lieu aux contrôles des naissances et à la baisse du nombre d’enfants dans les familles, le malthusianisme porté par les militants de gauche à la fin du XIXe et au début du XXe a été abandonné en chemin.

Nul n’ose plus tenir ce discours émancipateur, la gauche moins qu’une autre, à l’heure où elle prend pour héraut une femme qui se déclare porteuse des valeurs familiales et de l’enfantement comme réalisation de soi.

Il reste à découvrir que la vie peut être digne d’être vécue et heureuse sans enfant. Affirmer que l’on peut être pleinement femme sans être mère, voilà ce que le féminisme français n’a pas pleinement assumé, préférant exalter la féminitude et surenchérir sur le vieux credo chrétien. Marcela Iacub a raison d’accuser le féminisme français d’être promaternité, et d’en montrer les conséquences multiples sur les politiques d’égalité des sexes. «  Un enfant si je veux, quand je veux  », clamait le slogan des années 70, c’est essentiellement la seconde partie de la phrase qui a été retenue. L’âge de procréation est certes repoussé, il demeure dans l’imaginaire français que la réalisation de soi passe par l’enfantement.

Quand il est proposé, dès 18 mois, aux petites filles, des jouets sexistes qui indiquent les rôles et forgent les habitus, apprenant les gestes pour allaiter, changer les couches et bercer le poupon avec des jouets dits d’« imitation interactive », il faut une certaine force de caractère pour s’affranchir de ce qui semble pour le moins naturel. Il n’est pas surprenant que ce soit les femmes diplômées qui y parviennent plus aisément. Mais il faut aussi y être aidé, notamment par des discours d’affranchissement des normes ; or, bien peu s’expriment en France.

Les pressions sociales, et avant tout familiales, pèsent sur chacun, et d’abord sur chaque femme, pour convaincre que le destin est contenu dans cet accomplissement. Avoir un enfant est une chance dont on ne saurait se priver sans être marginales et sans avoir un peu raté sa vie, sous-entend le sens commun. Sans nier l’aventure que représente le fait d’avoir un enfant, l’idée que l’on se prive de quelque chose est sans cesse réaffirmée, comme si ceux qui fondaient une famille ne renonçaient pas également à d’autres plaisirs. Les désagréments provoqués par le fait d’avoir des enfants ne sont jamais évoqués. Comme s’il était obligatoire de passer par là pour s’épanouir, comme si les vies sans descendance ne méritaient pas d’être vécues. Ce discours pèse d’autant plus fortement sur les femmes qu’elles savent que le temps leur est compté pour se décider.

Peut-être faut-il voir dans les nouvelles technologies de procréation une possible libération envers cette épée de Damoclès. En permettant de remettre le choix à plus tard, une plus grande égalité avec les hommes peut libérer les femmes de cette angoisse. Sans doute est-ce pour cela qu’une opposition à ces techniques s’exprime dans les milieux les plus conservateurs. Les femmes qui osent affirmer leurs choix de ne pas enfanter sont stigmatisées, regardées comme étranges et quasi monstrueuses. On les plaint, on cherche à les convaincre, on s’inquiète. Des femmes qui ne peuvent avoir d’enfant en deviennent obsessionnelles, l’absence vire au pathologique. Mieux, les homosexuels estiment que c’est là un passage obligé pour affirmer une vie de couple épanoui. Le désir d’homoparentalité, s’il est en soi justifié, n’est peut-être pas non plus étranger aux représentations omniprésentes qui assimilent la réussite de sa vie conjugale à la vie familiale. Qui choque le plus aujourd’hui, le couple gay qui veut des enfants ou le couple hétérosexuel qui affirme ne pas en vouloir ?

Moralistes et psys de tous acabits sont prêts à bondir pour expliquer le phénomène : individualisme, égoïsme, traumatisme, immaturité, instabilité sexuelle...

Les sciences sociales nourrissent les discours catastrophistes sur une patrie qui n’aurait plus d’enfants. Le familialisme a encore de beaux jours devant lui, tant que la fête des Mères n’aura pas, en symétrie et en toute égalité de choix de vie, une fête des sans-enfants. Ce n’est là qu’un registre symbolique, mais les représentations sociales incessantes ne font que confirmer une idéologie massive d’une normalité reproductionnelle. Il est plus que temps de libérer les consciences de la parentalité forcée.

* Dernier ouvrage paru : la Fission amoureuse. Un nouvel art d’aimer (Fayard, 2005).

De : sijeveux


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