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Kosovo - Quand le vin et la vigne réunissent Serbes et Albanais

par Jean-Arnault Dérens
jeudi 18 juin 2009 par Pierre

Et si la vigne et le vin réussissaient ce que tous les programmes internationaux n’ont pas su faire, réunir autour de projets communs des Serbes et des Albanais ? À Orahovac/Rahovec, au cœur du vignoble du Kosovo, des coopérations discrètes et ténues entre travailleurs des deux communautés perdurent malgré toutes les difficultés, sur les ruines de l’ancien « combinat » viticole, partiellement privatisé et relancé sous le label de « Stone Castle ».

Paru dans le Courrier des Balkans le 14 juin 2009

Srdjan Petrović habite une belle maison de pierre au centre du petit village de Velika Hoća, enclave serbe isolée au milieu des vignes. L’an dernier, il a obtenu le premier prix pour ses vins produits avec des cépages autochtones au Salon du vin de Belgrade. À Velika Hoća, toutes les familles ont quelques arpents de vigne, et produisent du vin et de la rakija, de l’eau-de-vie, mais Srdjan a fait le choix de produire des vins de qualité. Ces dernières années, il a investi dans du matériel : des cuves neuves, de nouveaux fûts. Sa cave est rutilante de propreté. Srdjan exploite le domaine familial avec l’aide de son père, Božidar, qui a longtemps travaillé pour le combinat viticole d’Orahovac/Rahovec. La viticulture est une tradition ancestrale dans la famille, bien antérieure au socialisme, qui avait voulu « rationaliser » la production, sans toutefois faire disparaître la petite production familiale.

« Nous pouvions conserver quelques ares de vignes à titre privé, mais il s’agissait essentiellement d’une production destinée à la consommation personnelle et familiale. Produire du vin en se fixant des objectifs de qualité, pour le vendre à l’échelle la plus large possible, est encore une idée nouvelle. Beaucoup n’en sont pas capables, faute de matériel adéquat, mais aussi parce que nous avons largement perdu cette culture », explique Srdjan Petrović.

Ce dynamique vigneron d’une quarantaine d’années est régulièrement en contact avec ses collègues albanais : « nous avons les mêmes problèmes, vendre notre vin, trouver un marché, exporter », explique-t-il. « Rien n’est simple, surtout pour nous les Serbes : nous ne pouvons pas placer nos vins sur le marché kosovar, et exporter en Serbie est très difficile, à cause des douanes qui ont été établies ».

Les frères Hoxha, qui exploitent un domaine familial de 6,8 ha sous la marque « Eko », lui font écho. Chez eux, comme dans la famille Petrović, le vin est une vieille tradition. Dans les années 1970, ils arrivaient déjà à exploiter un domaine familial d’une dizaine d’hectares. Ils vendaient principalement leur vin à Pristina et dans la bourgade serbe de Kosovo Polje.

Bekim Hoxha coopère régulièrement avec Srdjan Petrović mais aussi avec le père Marko, le responsable du domaine que le monastère de Visoki Dečani exploite dans l’enclave de Velika Hoća.

Le vin des monastères

Autrefois, tous les grands monastères du Kosovo possédait des vignes à Velika Hoća, au coeur de cette région que les Serbes appellent toujours Metohija, dont le nom vient du terme grec désignant les possessions monastiques. Le prestigieux monastère de Visoki Dečani, situé à une quarantaine de kilomètres de Velika Hoća, est l’un des rares monastères à posséder encore des vignes.

Le père Marko est responsable de la « vinica », les chais du monastère de Visoki Dečani. Les superbes bâtiments de cette vinica datent du XIVe siècle, mais ici aussi, le matériel est neuf. Le père Marko exploite les quatre hectares de vignes qui dépendent de son monastère, ainsi que deux hectares appartenant au monastère féminin de Dević. Il produit un vin rouge de très honnête qualité, qui est majoritairement destiné aux besoins de l’éparchie orthodoxe de Raška et Prizren, dont dépend son monastère. Il montre aussi une cuvée qu’il travaille avec des soins jaloux, et qu’il entend lancer sur le marché cette année.

Pour travailler les vignes, il emploie des journaliers. À ce titre, il est devenu l’un des principaux employeurs du village de Velika Hoča, dont les quelques 800 habitants n’ont presque aucune activité économique.

Srdjan, le père Marko, les frères Hoxha appartiennent à un petit club informel, celui des vignerons convaincus que la qualité est la clé de l’avenir du vignoble du Kosovo. Ils voyagent beaucoup, régulièrement invités à des formations ou des dégustations en Bourgogne ou en Toscane. Mais le vin, dans la commune d’Orahovac/Rahovec, ne concerne pas que cette petite « élite ».

Autrefois, le principal employeur de la commune était le combinat viti-vinicole, qui exploitait plusieurs milliers d’hectares de vignes. L’histoire du combinat est semblable à celle de toutes les grandes entreprises du Kosovo : jusqu’à la fin des années 1980, les employés étaient majoritairement albanais, puis ceux-ci ont massivement perdu leur emploi, même si le phénomène n’a pas été aussi radical que dans d’autres régions.

Dans la commune d’Orahovac, qui offre des conditions idéales pour la viticulture, près de 2.000 hectares sont plantés de vignes. Il y a huit ans, avant juin 1999, quelque 1.200 hectares dépendaient de la propriété sociale, le reste de propriétaires privés.

Grandeur et décadence du Combinat

La ville a pourtant payé un prix particulièrement lourd aux combats des années 1998-1999 : en juillet 1998, elle a été brièvement investie par l’UCK. Bilan : 50 Serbes portés disparus. Les corps de certains d’entre eux ont, depuis, été retrouvés dans des fosses communes. Au printemps 1999, durant les bombardements de l’Otan, les forces de sécurité serbes ont commis plusieurs massacres dans la région. Après l’instauration du protectorat des Nations Unies, un très lourd climat a prévalu dans la commune. Aux dires de certains habitants d’Orahovac/Rahovec, celle-ci a été « investi » par d’anciens combattants de l’UCK, souvent venus de la commune voisine de Mališevo/Malishevë, bastion de la guérilla et du Parti démocratique du Kosovo (PDK).

Les Serbes, qui représentaient près d’un quart de la population totale de la commune, ont fui, ou se sont réfugiés dans l’enclave de Velika Hoća et dans le ghetto serbe qui s’est formé dans la haute ville. Celui-ci est resté totalement isolé durant six mois, jusqu’à la fin de l’année 1999. Depuis, la situation s’est peu à peu détendue, mais le ghetto reste isolé du reste de la ville par un no man’s land de maisons détruites.

Durant ces années noires, le combinat est tombé en déshérence. La production s’est arrêtée, les vignes ont été abandonnées. Certains anciens employés serbes du combinat ont relancé une petite production viticole, comme Dragoslav Antić, un ancien technicien qui exploite désormais moins d’un hectare de vignes à Orahovac, mais ils sont tous confrontés au problème des débouchés commerciaux.

Tout comme les Serbes, beaucoup d’Albanais d’Orahovac/Rahovec possèdent de petites vignes. Ils vendent le plus souvent leur production au combinat, même si les vignerons privés – et même le père Marko – achètent aussi du raisin aux meilleurs producteurs.

En 2005, Bojan Šarić et Sulejman Bala ont lancé une initiative encore unique au Kosovo : réunir les viticulteurs, mais aussi les autres producteurs agricoles de la commune, en coopérative. Il s’agissait essentiellement de partager des machines agricoles. La coopérative a regroupé jusqu’à 35 membres, 20 Serbes et 15 Albanais, sans aucun soutien de la « communauté internationale », qui se gargarise pourtant de la formule du « Kosovo multiethnique ». Malheureusement, l’initiative a fait long feu, essentiellement pour des raisons économiques : les producteurs ne trouvaient pas de marché suffisant. Mais ses promoteurs, serbes et albanais, restent attachés à la perspective d’un travail commun.

Maintenant, tous les espoirs de la ville se portent sur Stone Castle, la marque de vin lancé par Harry Bajraktari, un homme d’affaires albano-américain, qui a racheté une part du combinat en 2006. Harry Bajraktari est un personnage controversé : il possède depuis 1978 le Bajraktari Management Corp., une société installée dans le Bronx, à New York, et qui est surtout active dans l’immobilier. Il est également cofondateur, et il a été coprésident du National Albanian America Council (NAAC). Il possède le journal Illyria, destiné à la communauté albano-américaine, publié deux fois par semaine. On considère qu’il serait un des principaux bailleurs de fonds de la Ligue démocratique de Dardanie (LDD), le parti de Nexhat Daci.

Le pari de Stone Castle est de produire en grande quantité un vin de qualité plutôt médiocre, destiné à un marché local surtout constitué par les personnels expatriés des missions internationale, et plus encore à l’exportation vers des pays comme l’Allemagne ou la Grande-Bretagne.

Le domaine racheté par Harry Bajraktari couvre environ 700 hectares, et près de 20 millions d’euros d’investissements ont été réalisés depuis trois ans. Le pari de la rentabilité a de bonnes chances d’être gagné, à défaut peut-être de celui de la qualité. Et Stone Castle a drastiquement réduit le personnel. De 1999 à 2006, le Combinat employait encore quelque 500 employés albanais. Dès la privatisation, 350 d’entre eux ont été licenciés, avec des primes ne dépassant pas trois mois de salaires. Aujourd’hui, Stone Castle ne compte plus que 80 salariés, payés 150 euros pour les ouvriers, 300 pour les techniciens.

En visite dans la région, un spécialiste français du vin, Cyrille Bongiraud notait le caractère exceptionnel du site et des terres des côteaux qui entourent Orahovac. « Autour de Velika Hoča, certains sols rappellent ceux des meilleurs terroirs de Bourgogne », note cet ancien élève de l’École du vin de Beaune. Pourtant, l’avenir de la vigne et du vin dans la région ne devra pas seulement dépendre de la production massive et à bas coût que veut développer Stone Castle.

Source : Le Courrier des Balkans


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