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La grippe aviaire dans l’Est de l’Inde : l’absurdité d’un massacre

De Grain
samedi 13 juin 2009 par anik

Le carnage perpétré sur les volailles dans l’état indien du Bengale Occidental (qui borde la frontière ouest du Bangladesh) est le témoignage saisissant de l’échec de la réponse globale à la crise de la grippe aviaire. Cela fait maintenant des années que la souche H5N1 de la maladie a émergé et pourtant, aujourd’hui au Bengale Occidental, on constate que rien n’a changé.

En un éclair, l’une des régions les plus dynamiques du monde de l’élevage de volaille a été pratiquement ruinée, une réserve inestimable de biodiversité a été effacée de la carte et le gagne-pain de millions de familles pauvres a été quasiment réduit à néant. Et ce n’est pas tant la grippe aviaire elle-même qui en est la cause, mais bien plutôt la façon dont les autorités ont répondu à l’épidémie. Le 15 janvier 2008, trois semaines après la confirmation officielle de la grippe et le début des opérations d’abattage de masse, 3,7 millions d’oiseaux, chiffre choquant, avaient été abattus.

Et ce n’est pas fini. Le gouvernement central a maintenant a imposé une directive aux états voisins, ordonnant l’abattage forcé de toutes les volailles dans un rayon de 5 kilomètres autour du Bengale Occidental. Ceux qui vont être affectés par ce massacre « préventif » sont évidemment ulcérés. Les petits producteurs de volaille de l’Orissa, l’un des états avoisinants, sont descendus dans la rue pour protester et ont porté plainte devant la Cour suprême de l’état. Pour eux, de tels massacres ne peuvent qu’encourager l’afflux d’importations de volaille de contrebande d’autres régions.

Au Bengale Occidental, la résistance aux massacres a également été farouche : Durant la première vague de massacres, alors qu’il aurait encore été possible de contenir la maladie, les propriétaires de volailles ont refusé de participer, parce que les taux de compensation étaient trop bas et, chose inquiétante, parce que certains fonctionnaires locaux exigeaient que leur soit reversée une bonne part de cette compensation. Quelques équipes d’abattage ont même arrêté le travail pour protester contre la pression exercée par des fonctionnaires locaux pour leur faire signer de faux certificats d’abattage afin de gonfler leurs demandes d’indemnisation. On a également entendu parler d’équipes d’abattage laissant des sacs d’oiseaux morts à pourrir dans les champs, de villageois assistant ou même participant aux massacres sans aucune protection. Au vu de ce qui s’est passé, on peut donc se poser des questions quant au bien-fondé de l’abattage forcé comme moyen de préserver la santé humaine. La situation paraît encore pire au Bengladesh voisin, où malgré une campagne d’abattage en masse, la grippe aviaire s’est répandue dans plus de la moitié des 64 districts depuis mars 2007.

La réponse officielle à la grippe aviaire au Bengale Occidental doit être vue pour ce qu’elle est : une décision politique qui a pour but de sauvegarder les intérêts des gros producteurs de volaille au détriment des petits exploitants. En Inde de façon générale, grâce à un important soutien gouvernemental, la production de volaille s’accroît de presque 20% par an. Ce développement concerne surtout la production intégrée à large échelle : celle-ci est principalement destinée à l’exportation et située au beau milieu de zones de basses-cours florissantes et de petits producteurs de volaille. La situation est la même au Bengale Occidental, où un certain nombre de grosses exploitations intégrées de volaille se sont établies dans les dernières années. La plus grande, Arambagh Hatcheries, qui fait partie du groupe agroalimentaire B.K.Roy, est désormais un acteur important sur les principaux marchés à l’exportation, comme le Japon et le Moyen-Orient, et cultive de bonnes relations avec le monde de la politique indien. Pour pouvoir garder ses filières d’exportations ouvertes, une entreprise comme Arambagh n’a pas le droit d’opérer là où est présente la grippe aviaire, d’où la campagne d’abattage de masse pour éliminer la maladie. Une des conséquences de l’élevage industriel de volailles est que, si un gros producteur s’installe dans votre région ou dans les environs et qu’éclate une flambée de grippe aviaire, tous vos oiseaux, qu’ils soient infectés ou non, seront abattus et votre exploitation traditionnelle risque même d’être interdite par la loi. Il faut vraiment que les communautés villageoises en soient conscientes. Une interdiction de trois mois frappant la production de volailles à petite échelle a été imposée après le massacre au Bengale Occidental.

S’il y a une chose dont les habitants du Bengale Occidental peuvent être sûrs, c’est que la grippe aviaire frappera à nouveau, même si on parvient à l’éliminer provisoirement du pays. Le virus, comme bien d’autres maladies, est inhérent à l’industrie de la volaille en Asie. La Thaïlande et l’Indonésie le savent désormais, ainsi que la Chine et le Vietnam. L’Inde, qui en est à sa troisième attaque de grippe aviaire en deux ans, devrait bientôt l’avoir compris aussi : La grippe aviaire ne peut pas être complètement éradiquée ; elle doit être gérée.

De façon paradoxale, la clé d’une gestion efficace de la grippe aviaire réside justement dans les systèmes d’élevage à petite échelle qui ont été tellement dévastés jusqu’à présent par les réponses officielles à la maladie. Le grand avantage de ces systèmes traditionnels en cas de grippe aviaire est qu’ils sont petits, desservent principalement les marchés locaux et utilisent des espèces et des aliments locaux. Ceci permet de contenir la maladie à des niveaux très bas. Dans ces conditions, dans les rares cas où elles touchent des petites exploitations, les maladies hautement pathogènes, comme la grippe aviaire, ont tendance à s’éteindre rapidement. La maladie peut bien sûr causer des problèmes, mais même un soutien minimal permet aux paysans de la gérer aisément, comme on l’a vu avec un autre virus tueur de volailles, la maladie de Newcastle (Ranikhet).

Malheureusement, au Bengale Occidental, comme dans la plupart des pays du monde, les gouvernements ne soutiennent quasiment pas ce secteur, le qualifiant avec mépris de « système de basse-cour » et estimant qu’il ne mérite pas le soutien énorme accordé aux entreprises de volaille, même si ces systèmes à petite échelle servent à satisfaire les besoins alimentaires des marchés ruraux et urbains depuis des générations. Le but de presque tous les programmes de développement de l’élevage des volailles est plutôt d’augmenter l’échelle des petites exploitations et de pousser les paysans à utiliser des espèces à haut rendement et des aliments chers fournis par les gros industriels de la volaille. Il faut rappeler ici que l’épidémie de grippe aviaire au Bengale Occidental a démarré dans un grand couvoir qui appartient à l’état. Ceci est d’ailleurs caractéristique de toutes les épidémies. Ce n’est que quand il pénètre dans une grande ferme qu’un incident isolé se transforme en épidémie sévère . En effet, il s’y amplifie rapidement et se propage à travers toutes les voies de transmission qui sont liées à ce système : la vente des œufs, des poussins ou des vieilles poules pondeuses, le commerce des oiseaux vivants, le dépôt des déchets, les mouvements des ouvriers ou même la dispersion aérienne du virus.

Cependant au Bengale Occidental, tandis que le secteur des basses-cours était anéanti, les grandes fermes, et même celles des districts infectés, avaient droit à un traitement de faveur. Durant l’interdiction de vente et de mouvements de volaille à Kolkata (ex-Calcutta), la capitale de l’état, qui fut ensuite étendue à l’état tout entier, les douze plus grandes entreprises de volaille ont eu une permission exclusive de continuer à approvisionner les marchés de la ville et les hôtels de luxe, si elles étaient en mesure de montrer qu’elle avaient respecté les normes de « bio sécurité ». Ces normes toutefois n’ont pas été capables d’empêcher l’infiltration de la grippe aviaire dans les grands élevages de volaille du Bengale Occidental, ni dans l’état du Maharastra à l’Ouest durant l’épidémie de 2006, ni actuellement au Bangladesh, où le virus est en train de se propager dans les grandes fermes. On peut s’inquiéter au Bengale Occidental du fait que les flambées de grippe qui y sévissent ne font pas l’objet de rapports sérieux. Il y a un an, quand la nouvelle s’est répandue de morts inhabituelles dans une des fermes d’Arambagh Hatcheries, l’entreprise a interdit l’accès aux inspecteurs, avec apparemment la bénédiction du ministre pour le Développement des ressources animales qui déclara aux journalistes : « Nul n’a le droit de pénétrer dans un couvoir sans autorisation préalable ». Difficile de ne pas faire de comparaison avec la fermeté que montre l’actuel gouvernement du pays quand il mobilise des escadrons de police, pour mener des missions de recherche-destruction des volailles de basse-cour dans les villages pauvres.

La réponse officielle à la grippe aviaire au Bengale Occidental a manqué de réflexion. D’autres choix auraient pu privilégier une approche plus nuancée et refléter l’importance et la situation de l’élevage de volaille à petite échelle dans le pays. L’interdiction des mouvements de volailles aurait pu être suivie par des programmes éducatifs et une surveillance, un abattage ciblé dans les fermes infectées et des vaccinations, en particulier durant les premiers jours des flambées de grippe. Cela aurait permis aussi de construire des défenses à long terme contre les flambées futures. Cela n’aurait peut-être pas beaucoup plu aux grands producteurs de volaille parce que la persistance de la maladie à faible niveau aurait continué à bloqué les exportations mais cela aurait permis de sauvegarder les intérêts de millions de Bengalais dont la subsistance et l’alimentation dépendent de la production de volaille à petite échelle.

Un mois avant les flambées au Bengale Occidental, toutes ces questions avaient été abordées à une importante conférence sur la grippe aviaire à New Delhi. Et pourtant, tout au long de l’épidémie, la communauté internationale et les agences des Nations Unies ont été quasiment invisibles. Les États-Unis et le Japon ont de fait rencontré les autorités mais seulement pour assurer leur approvisionnement à l’exportation et, dans le cas des États-Unis, proposer leur support technique et leur équipement et vérifier la disponibilité des stocks de sirop de Tamiflu pour les enfants. Une fois de plus l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (la FAO) est restée silencieuse devant l’irréparable perte de diversité qu’allait provoquer le massacre et a ignoré les solutions alternatives à ces abattages sans discrimination qui ont été déployées avec succès dans d’autres pays. Le message que certains des délégués de la FAO à la conférence de New Delhi avaient fait entendre , à savoir la nécessité de prendre en compte les impacts sociaux des réponses officielles et l’importance de « cibler » l’abattage, a été vite oublié. Non pas d’ailleurs que ce genre de préoccupations aient une très haute priorité dans les objectifs de la communauté internationale si l’on en juge par l’inquiétante incapacité qu’elle a montrée à résoudre les querelles internationales sur le partage des échantillons de virus et des vaccins. La dispute qui a fait rage en février 2007 à propos des questions de brevetage, entre les grands intérêts pharmaceutiques, menés par les États-Unis et le Royaume-Uni, et les pays pauvres les plus vulnérables à la grippe aviaire, menés par l’Indonésie, n’est toujours pas résolue. L’odieuse politique a même refait surface durant les flambées au Bengale Occidental, quand les autorités indiennes ont accusé le Bangladesh de ne pas vouloir partager ses échantillons de grippe aviaire.

Peu d’efforts sont faits pour s’attaquer véritablement aux problèmes structurels à l’origine de la crise de la grippe aviaire dans le monde et malheureusement, l’histoire du Bengale Occidental ne pourra que se répéter quand la maladie se déclenchera la prochaine fois.

Références, photos et carte à voir sur le site duGrain.

Voir aussi la page de resource Grippe Aviaire : http://www.grain.org/birdflu/


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