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Gandhi appartient à notre avenir

Par Jean-Marie Muller
mardi 12 août 2008 par anik

Voici un article de Jean-Marie Muller à l’occasion du 60ème anniversaire de la mort de Gandhi.

Le 30 janvier 1948, vers cinq heures de l’après-midi, dans le jardin de la demeure où il réside à New Delhi, Gandhi se rend au lieu de la prière, un homme s’incline alors devant lui comme en signe de respect et tire sur lui trois balles de revolver. Gandhi s’affaisse et meurt aussitôt.

Soixante ans après sa mort, quelle image les Occidentaux perçoivent-il de celui qui conduisit son peuple à l’indépendance ? Quelle idée se font-ils de la non-violence pour laquelle il vécut et mourut ? Certes, son nom et son visage nous sont devenus familiers et, cependant, sa pensée et son action nous restent largement méconnues. Généralement, nous nourrissons pour lui l’admiration lointaine que nous portons volontiers aux personnages que la légende a auréolés d’un halo de sagesse. Gandhi reste ainsi largement ignoré au milieu même de sa notoriété. Le prisme déformant de l’idéologie de la violence nécessaire, légitime et honorable qui domine notre culture nous fait encore percevoir la non-violence comme un idéalisme sans prise sur la réalité. Généreux, peut-être, mais irresponsable.

Gandhi faisait volontiers remarquer que la non-violence était aussi vieille que les montagnes. En effet, il n’a pas "inventé" la non-violence. Celle-ci s’enracine dans les plus anciennes traditions religieuses, spirituelles, philosophiques et sapientiales qui constituent le patrimoine universel de l’humanité. Gandhi revendiquera explicitement l’héritage des grands sages qui l’ont précédé dans la recherche de la vérité. Cependant, son apport est essentiel pour la compréhension de la non-violence. Il y a un avant et un après-Gandhi à la fois dans la réflexion philosophique sur le principe de non-violence qui fonde l’humanité de l’homme, et dans l’expérimentation politique des méthodes de l’action non-violente qui permettent la résolution pacifique des conflits.

C’est en 1920 que Gandhi traduit en anglais le mot sanscrit ahimsa par « non-violence ». Celui-ci est employé dans les textes de la littérature hindouiste, jaïniste et bouddhiste. Il est formé du préfixe négatif a et du substantif himsa qui signifie le désir de nuire, de faire violence à un être vivant. L’ahimsa est donc la reconnaissance, l’apprivoisement, la maîtrise et le renoncement au désir de violence qui est en l’homme et qui le conduit à vouloir écarter, exclure, éliminer, meurtrir l’autre homme. Lorsqu’il tente de définir la non-violence, Gandhi énonce d’abord cette proposition toute négative : "La non-violence parfaite est l’absence totale de malveillance à l’encontre de tout ce qui vit." Ce n’est qu’ensuite qu’il affirme : "Sous sa forme active, la non-violence s’exprime par la bienveillance à l’égard de tout ce qui vit."

Pour Gandhi, la non-violence n’est pas seulement, elle n’est pas d’abord une méthode d’action, elle est une attitude, c’est-à-dire un regard, un regard de bonté envers l’autre homme, surtout envers l’homme autre, l’inconnu, l’étranger, l’intrus, l’importun, l’ennemi, un regard aussi de compassion envers l’homme opprimé, celui qui subit l’injustice, l’humiliation, l’outrage. La non-violence est, selon Gandhi, le principe même de la recherche de la vérité. L’histoire est là pour attester, aujourd’hui comme hier, que la vérité devient un vecteur de violence dès lors qu’elle n’est pas fondée sur l’exigence de non-violence. Si la vérité n’affirme pas l’inhumanité absolue de la violence, alors il viendra toujours un moment où la violence apparaîtra naturellement comme un moyen légitime pour défendre la vérité. Seule, la reconnaissance de l’exigence de non-violence permet de récuser une fois pour toutes l’illusion, véhiculée par toutes les idéologies, de recourir à la violence pour défendre la vérité. La recherche de la vérité sur le chemin de la non-violence exige de mettre en oeuvre des moyens d’action qui soient en cohérence avec la fin poursuivie. Dans les conflits sociaux et politiques, la vérité doit se traduire par l’action. La force de la vérité est alors la force de l’action vraie, c’est-à-dire de l’action juste. L’apport décisif de Gandhi est de nous délivrer du choix bipolaire, imposé par l’idéologie dominante, où nous n’aurions le choix qu’entre la lâcheté et la violence. Cette idéologie exerce un véritable chantage sur nos consciences : si nous n’acceptons pas la violence, c’est que nous sommes des lâches. Dès lors, nous choisirons la violence pour ne pas apparaître lâches. Gandhi nous ouvre une troisième possibilité en nous proposant de choisir entre la violence, la lâcheté et la non-violence. Ne nous méprenons pas sur le sens de son propos. Il ne nous conseille pas de choisir la violence pour ne pas être lâche. Il nous conseille de choisir la non-violence pour n’être ni violent ni lâche.

L’humanité ne parviendra certainement pas à relever les défis auxquels elle se trouve confrontée aujourd’hui si elle ne rejoint pas les intuitions essentielles de Gandhi. Il nous invite à revisiter les héritages de nos traditions historiques - aussi bien philosophiques, religieuses que politiques -, et à prendre conscience de toutes les complicités que nos cultures ont entretenues avec l’empire de la violence. Nous pourrons alors mesurer l’urgence de développer une culture de la non-violence. Ce qui menace la paix, partout dans le monde et dans chacune de nos sociétés, ce sont les idéologies fondées sur la discrimination et l’exclusion - qu’il s’agisse du nationalisme, du racisme, de la xénophobie, de l’intégrisme religieux ou de toute doctrine économique fondée sur la seule recherche du profit - et qui toutes ont partie liée avec l’idéologie de la violence. Ce qui menace la paix, en définitive, ce ne sont pas les conflits, mais l’idéologie qui fait croire aux hommes que la violence est le seul moyen de résoudre les conflits. Cette idéologie enseigne le mépris de l’autre, la haine de l’ennemi, elle arme les sentiments, les désirs, les intelligences et les bras. Elle instrumentalise l’homme en faisant de lui un meurtrier à la conscience tranquille. C’est donc elle qu’il faut combattre en premier lieu. La violence ne peut que construire des murs et détruire les ponts. La non-violence nous invite à déconstruire les murs et à construire des ponts. Cette tâche est autrement difficile. L’architecture des murs ne demande aucune imagination : il suffit de suivre la loi de la pesanteur. L’architecture des ponts demande infiniment plus d’intelligence : il faut vaincre la force de la pesanteur. Les murs qui séparent les hommes ne sont pas seulement les murs de béton qui divisent la terre qu’il faudrait partager. Il existe aussi des murs dans le cœur et dans l’esprit des hommes. Ce sont les murs des préjugés, des mépris, des stigmatisations, des rancœurs, des ressentiments, des peurs. Seuls ceux qui, à quelque camp qu’ils appartiennent, auront la lucidité, l’intelligence et le courage de déconstruire ces murs et de construire des ponts qui permettent aux hommes, aux communautés et aux peuples de se rencontrer, de se reconnaître, de se parler et de commencer à se comprendre, seuls ceux-là sont des artisans de paix qui sauvegardent l’avenir de l’humanité. «  La violence, affirmait Gandhi, est un suicide. » En ce début du XXIe siècle, le moment n’est-il pas venu de prendre conscience que la violence est décidément incapable d’apporter une solution humaine aux inévitables conflits humains qui constituent la trame de notre existence et de notre histoire, de comprendre que la violence n’est jamais la solution, mais qu’elle est toujours le problème ? Les images de fer, de feu, de sang et de mort qui constituent la matière première de l’actualité nous apportent chaque jour la preuve que la violence est incapable de construire l’histoire, mais qu’elle ne peut que la détruire. Face à la tragédie de la violence, face à son inhumanité, face à son absurdité, face à son inefficacité, le moment n’est-il pas venu, par réalisme sinon par sagesse, de prendre conscience de l’évidence de la non-violence ?

* Philosophe et écrivain, Jean-Marie Muller est le porte-parole national du Mouvement pour une Alternative Non-violente (MAN). Il est l’auteur notamment de Gandhi l’insurgé (Albin Michel) et du Dictionnaire de la non-violence (Le Relié Poche).


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