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Terres de guerre : Les objectifs réels de la reconstruction agricole en Afghanistan et en Irak

De Grain
jeudi 9 avril 2009 par anik

Nous nous intéressons dans ce Rapport à la façon dont le travail de reconstruction agricole des États-Unis en Afghanistan et en Irak ne se contente pas de faciliter l’accès aux firmes agro-alimentaires américaines et d’essayer d’imposer des politiques libérales (ce qui a toujours été l’une des fonctions fondamentales de l’aide américaine au développement), mais fait aussi partie intégrante de la campagne militaire américaine dans ces pays et les régions avoisinantes. Lorsqu’on rapproche cette situation du pouvoir croissant que les États-Unis et les entreprises qui sont leurs alliés exercent sur les bailleurs de fonds et les organismes internationaux (comme la Banque mondiale, le FAO et les CGIAR, qui influencent les politiques alimentaires et agricoles adoptées par les pays bénéficiaires de l’aide), c’est une évolution très inquiétante. Il ne s’agit pas de cas uniques, nés de circonstances exceptionnelles. Ils constituent vraisemblablement un modèle de dispositif pour les activités des États-Unis à l’étranger, qui continuent à étendre leur « guerre contre le terrorisme » et à favoriser les intérêts des entreprises américaines.

L’Asie a eu sa part de désastres au cours des dernières années, qu’ils soient d’origine humaine ou naturelles : inondations, cyclones, tsunamis, tremblements de terre, guerre. Après chaque catastrophe, des efforts sont faits pour tout remettre en état. Mais « l’assistance » extérieure est souvent accompagnée d’objectifs politiques ou même militaires qui visent beaucoup plus à remodeler les pays pour satisfaire de puissants intérêts qu’à effectivement permettre une reconstruction des communautés éprouvées. L’aide humanitaire est régulièrement conditionnée à l’adoption de politiques néolibérales et, ce qui est peut-être encore plus inquiétant, on a récemment pu observer une tendance en cas de guerre à associer étroitement cette aide, qualifiée de « reconstruction », à l’appareil militaire des puissances occupantes. En Afghanistan, où le Président américain Obama est en train d’envoyer 17 000 soldats supplémentaires, et en Irak, les terrains d’essais de cette assistance militarisée, la distinction entre les activités civiles et militaires américaines a été complètement, et délibérément, estompée.

Afghanistan : de la nourriture et des bombes

Quand les États-Unis ont commencé leur campagne de bombardement sur l’Afghanistan en 2001, l’une de leurs premières cibles a été Shindand, un aérodrome construit par les Soviétiques dans l’ouest du pays, près de la frontière avec l’Iran. Un an plus tard, les États-Unis ont pris le contrôle de l’aérodrome, l’un des plus grands du pays, et ont alors été accusés de vouloir utiliser ce site comme base pour des interventions contre l’Iran. Aujourd’hui, la zone autour de Shindand reste le théâtre d’une intense activité militaire entre les États-Unis et les forces de l’OTAN d’une part et les troupes des Talibans de l’autre, les populations civiles restant prises entre deux .

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Le 21 août 2008, des appareils américains ont décollé de l’aéroport de Shindand et ont bombardé un village dans le District de Shindand, tuant au moins 88 civils innocents. Quand des manifestants sont ensuite descendus dans les rues d’Azizabad, la capitale régionale, l’Armée nationale afghane a ouvert le feu sur la foule et blessé ainsi plusieurs personnes. La manifestation avait été déclenchée par l’arrivée de fonctionnaires du gouvernement central avec une aide alimentaire destinée aux familles touchées par le drame. « Ils ont détruit nos maisons, tué des dizaines de personnes, et ils nous envoient encore du blé ? » s’est écrié Hamidullah, un habitant de la région qui a participé aux manifestations. [1]

Dans la guerre d’Afghanistan, les bombes et l’aide alimentaire participent du même accord global. Quelques mois plus tôt seulement, les forces américaines avaient créé un centre de formation agricole dans ce même aéroport d’où les avions américains ont lancé leur attaque meurtrière. « Ce centre agricole a de nombreux effets positifs aussi bien pour les troupes que pour la population locale » déclare un responsable de l’équipe des affaires civiles des Forces spéciales américaines. « Ceci nous permet de construire une relation avec les villageois grâce à de la formation et à des emplois ; ils ont ainsi une raison d’y réfléchir à deux fois avant d’autoriser les forces anti-afghanes à intervenir et à exercer une influence négative sur leurs vies. La présence de ce centre agricole est une mesure de sécurité en elle-même. » [2] Son objectif explicite est de présenter l’occupation américaine sous un jour favorable.

Les responsables américains expliquent que le centre permettra par la suite de développer dans la zone une production agricole destinée à l’exportation et à détourner les agriculteurs locaux de la production du pavot, une culture qui continue à apporter plus de sécurité et de revenus à ces agriculteurs que les millions de dollars de l’aide étrangère, dont seule une toute petite partie leur parvient finalement. Le centre est équipé de laboratoires, de salles de classe, de plusieurs bassins de pisciculture avec des laboratoires d’alevinage, des vignes et des vergers. Une station météorologique et un système d’irrigation goutte à goutte sont également prévus. Tout cela est géré par les militaires américains.

Encadré 1 : Les conseillers agricoles

Depuis 2003, 25 équipes de reconstruction provinciale (Provincial Reconstruction Teams – PRT), financées par le Département américain de l’agriculture (USDA), ont été déployées pour former les Afghans aux techniques agricoles. Les nombres de conseillers agricoles de l’USDA qui ont travaillé avec les PRT sont les suivants :

| | Nombre de conseillers | Nombre de mois en poste |
| 2003 | 3 | 6 |
| 2004 | 10 | 6 |
| 2005 | 10 | 6 |
| 2006 | 8 | 9 |
| 2007 | 8 | 9 |
| 2008 | 13 | 13 |

Source : Foreign Agricultural Service de l’USDA

Dans le sud-est, l’USAID (Agence des États-Unis pour le développement) a passé contrat avec la firme américaine Chemonics Inc. pour construire un centre agricole à l’extérieur de Lashkar Gah, une ville de la province de Helmand, une autre zone qui est le théâtre de conflits intenses avec les Talibans. Chemonics est une entreprise internationale spécialisée dans le développement du secteur privé et l’agriculture, dont l’activité est guidée par le slogan « être un catalyseur pour l’agrobusiness ». [3] Elle a été créée en 1975 à Washington et, depuis, l’USAID est son principal client. [4] « À Chemonics, nous sommes fiers de participer à la renaissance agricole et agroalimentaire de l’Afghanistan » déclare son président, Richard Dreiman. [5] Chemonics indique que l’emplacement choisi initialement pour le centre agricole, dans une zone de culture, a été rejeté ; on leur a en revanche « donné l’ordre », pour des « raisons militaires stratégiques et de sécurité », de le créer dans l’aéroport de Lashkar Gah, qui est sous contrôle de l’armée britannique. [6] Il est clair que la ligne de démarcation entre objectifs militaires et objectifs d’assistance a été estompée, et ce de façon délibérée.

Il y a trente ans, quand l’Afghanistan était exportateur net de produits alimentaires, l’Helmand était le grenier à blé du pays. Après l’invasion, les États-Unis avaient proclamé qu’avant 2007 ils amèneraient le pays à retrouver son autonomie alimentaire. Aujourd’hui, en 2009, cet objectif n’a jamais été aussi éloigné et les Afghans dépendent toujours des importations alimentaires et de l’assistance étrangère. Ceci tient largement au fait que la guerre s’est poursuivie et a dévasté l’agriculture du pays. Au lieu d’aider véritablement les Afghans à retrouver leurs anciennes compétences agricoles, les centres agricoles apportent un vernis de reconstruction agricole à une mission militaire qui détruit les systèmes alimentaires de l’Afghanistan. Ils constituent une tentative de légitimer les bases militaires d’une puissance occupante.

Les équipes de reconstruction provinciale (PRT) que le Royaume-Uni et les États-Unis mettent en place de plus en plus fréquemment dans les zones rurales afghanes répondent à la même finalité que les centres agricoles. Une PRT comprend généralement un personnel militaire de 60 à 250 personnes, un responsable de terrain de l’USAID et un responsable politique du Département d’État américain. L’USAID indique qu’environ 25 PRT interviennent actuellement en Afghanistan. Selon l’USAID « En Afghanistan, les PRT sont des instruments clés par le biais desquels la communauté internationale fournit son assistance aux niveaux des provinces et des districts. En raison de leur objectif provincial et de leurs moyens civils et militaires, les PRT ont une mission spécifique pour améliorer la sécurité, encourager la bonne gouvernance et renforcer le développement provincial. La combinaison de moyens internationaux civils et militaires permet également aux PRT de disposer d’une latitude considérable pour mettre en œuvre leur mission. […] Les PRT cherchent à établir un environnement suffisamment sûr et stable pour que les organisations civiles internationales et afghanes puissent assurer une aide au développement. Du fait de leur composition particulière, les PRT sont également en mesure d’apporter un soutien et un développement dans des zones moins sûres. Les programmes de l’USAID tentent de travailler avec les PRT pour fournir des services dans des zones moins sûres ou peu desservies en Afghanistan." [7]

Encadré 2 : Une rampe de lancement pour les entreprises américaines en Afghanistan

En 2003, l’USAID a lancé un projet du nom de RAMP (Rebuilding Afghanistan’s Agricultural Markets Program – Programme de reconstruction des marchés agricoles de l’Afghanistan), un projet sur trois ans qui doit être mis en œuvre dans 13 provinces. Il avait deux objectifs principaux : augmenter la productivité agricole et lier les villages aux marchés. Ce programme traduit clairement la pensée qui sous-tend la « reconstruction » : elle est comprise comme un processus d’intégration de l’agriculture afghane au sein du système commercial mondial et de développement des processus et des outils de base pour l’agrobusiness. Les bénéficiaires immédiats du programme RAMP sont les entreprises américaines. Comme l’indique sans vergogne une brochure de l’USAID « [RAMP] offre une excellente opportunité aux fournisseurs américains d’équipements et de services. Dans la mesure où la majorité du financement devrait provenir de sources américaines, la préférence ira certainement aux entreprises américaines dans le cadre du programme RAMP. Il est très important pour les firmes américaines de trouver de bonnes entreprises afghanes locales avec lesquelles elles peuvent établir un partenariat dans le cadre de cette activité. » 1

Chemonics International Inc. a été l’une des entreprises privées américaines à remporter un gros contrat dans le cadre de RAMP. Chemonics a été chargé de la construction de l’aéroport et du centre agricole dans la province d’Helmand et d’une série d’autres contrats pour un montant total de 600 millions de dollars, pour « l’évaluation socio-économique » et la « sécurité alimentaire » en Afghanistan. Même si ce dernier a été le plus grand contrat que le gouvernement américain a publiquement attribué pour un travail dans ce pays, Chemonics s’est montré peu désireux de fournir des détails sur les tâches qu’il devait réaliser dans ce cadre. Un centre de journalisme d’investigation basé à Washington (The Center for Public Integrity), n’a pu obtenir des copies des contrats auprès de Chemonics malgré des tentatives réitérées.2

Les fournitures et les services pour les projets RAMP sont généralement assurés par des entreprises américaines comme Valmont Industries Inc., qui a remporté des contrats pour la fourniture d’équipements mécaniques pour l’irrigation, et CDM, qui a joué le rôle de ressource technique pour les projets sur l’eau et l’irrigation en Afghanistan entre 2002 et 2004. Les projets RAMP favorisent également l’agriculture contractuelle et les investissements étrangers. Parwan Dehydrates Company, une usine d’exportation de légumes créée par le biais de RAMP dans la province afghane du Parwan, a des contrats avec 1200 agriculteurs pour la fourniture de légumes secs. Il s’agit d’une joint-venture entre Development Works Corps (DWC), Canada, qui détient 60 % des parts, et l’association des producteurs du Parwan (Parwan Growers’ Association), qui reste à créer et qui possèdera les 40 % restant. DWC est membre d’USAID-RAMP. 3

En dehors de RAMP, Chemonics réalise en ce moment un autre projet pour l’USAID : l’ASAP (Accelerating Sustainable Agriculture Program) (2006-2010). Ce programme vise à renforcer le rôle du capital privé dans l’agriculture et à développer la capacité du Ministère de l’Agriculture à le soutenir. Comme le précise le programme, l’accent est mis est sur des « solutions orientées vers le marché qui aident les agriculteurs et les entreprises à tirer parti de nouvelles opportunités économiques ». 4

1 - http://www.export.gov/afghanistan/pdf/construction_3-ramp.pdf
2 - The Center for Public Integrity, Windfalls of war : Chemonics International Inc., 31 mars 2004, http://tinyurl.com/cqwm8o
3 - Voir Kenneth E. Neils, « Case Study : Vegetable Dehydration and Processing Factory in Afghanistan ». http://tinyurl.com/b9lb9v
Une autre de ces entreprises s’occupe d’une grande campagne de replantation visant à revitaliser le secteur afghan du raisin de table, auparavant renommé au niveau mondial. Dans le cadre d’initiatives conçues avec Roots of Peace, U.C. Davis a livré 4 000 plants de vigne en Afghanistan aux termes d’un contrat de 10 millions de dollars avec l’USAID.
4 – Voir le site web de Chemonics : http://tinyurl.com/dmdusz


Certaines des équipes PRT sont appelées « équipes de développement agricole » (Agricultural Development Teams) et elles ont une mission spécifiquement agricole. Au-delà de l’intention ridicule d’apprendre aux agriculteurs afghans la façon dont on procède en Iowa ou au Texas, et de la fourniture de semences de blé gratuites pour convaincre ces fermiers d’abandonner la culture du pavot, ces équipes, composées principalement de soldats de la Garde nationale, apportent également une contribution cruciale aux opérations militaires. « Elles aident à la partie cinétique militaire parce qu’elles font intervenir une coopération avec la population locale, et des moyens de renseignement peuvent être exploités » explique le major général de l’armée de terre King E. Sidwell. « Elles permettent de créer des liens d’amitié à un moment où il ne serait peut-être pas possible autrement de se faire des amis. » [8]

L’agrobusiness pousse sur les champs de bataille

L’assistance entre l’armée et le travail agricole fonctionne dans les deux sens. S’il est vrai que la reconstruction agricole facilite les opérations militaires États-Unis/OTAN, les opérations militaires permettent aux grandes entreprises agro-alimentaires américaines ou étrangères d’avancer dans leurs objectifs en créant un contexte dans lequel elles peuvent facilement pousser le gouvernement à adopter des politiques néolibérales. La guerre offre à ces entreprises à la fois un marché lucratif à court terme dans le secteur florissant de la « reconstruction » (voir Encadré 2) et une opportunité à plus long terme d’intégrer l’Afghanistan dans leurs marchés et leurs réseaux de production mondiaux.

Les semences sont au cœur de ces processus. Ceux qui « reconstruisent » l’agriculture de l’Afghanistan se focalisent précisément sur cet aspect. En 2002, une initiative mondiale en multipartenariat avec 34 organisations a été mise en place sous l’égide du CGIAR, avec un financement américain et australien. Le FHCRAA (Future Harvest Consortium to Rebuild Agriculture in Afghanistan) a duré environ un an, période pendant laquelle il a importé et distribué plusieurs milliers de tonnes de semences de blé en provenance du Pakistan et a institué des programmes de multiplication des semences pour des variétés d’autres cultures qu’il a fait venir de l’ICARDA (International Center for Agricultural Research in the Dry Areas), basé en Syrie. [9]

Le Consortium et les autres initiatives conduites par le CGIAR ont complètement ignoré le riche héritage des variétés des agriculteurs afghans qui auraient servi de base à une véritable reconstruction agricole. Selon une étude de l’ICARDA réalisée en 2002, ni les variétés de riz pluvial ni les variétés de blé pluvial et irrigué qui ont été fournies par les organisations d’aide ne comprenaient des matériaux génétiques afghans. Les auteurs de l’étude en concluent que les producteurs de blé afghans sont « livrés à eux-mêmes lorsqu’il s’agit de reproduire et de resélectionner des semences de variétés locales". [10]

L’Afghanistan a en revanche été inondé de toutes sortes de variétés de semences étrangères, dont certaines sont arrivées par le biais de semenciers étrangers cherchant à tester leurs variétés sur un futur marché potentiel (voir Encadré 3). Des inquiétudes se sont manifestées très tôt sur ces importations systématiques de semences et le mépris des semences locales, ce qui a amené la FAO [11], l’ICARDA [12] et le ministère afghan de l’Agriculture à proposer en 2002 un Code de conduite pour l’aide en semences. Mais toute préoccupation vis-à-vis des semences des agriculteurs a été balayée par l’insistance des États-Unis et de l’Union européenne à construire en Afghanistan une industrie semencière en cohérence avec leurs visées politiques plus globales. Pour l’essentiel, cela se traduit par la création de quelques entreprises semencières locales qui peuvent servir dans un premier temps d’intermédiaire pour l’aide en semences, et plus tard, si les États-Unis gagnent la guerre, ouvrent la porte aux semenciers et à l’agrobusiness étrangers.

Comme dans le reste du monde, une industrie semencière privée en Afghanistan nécessite un cadre législatif qui crée un marché semencier commercial. Ceci se fait à travers des lois qui font de la vente des semences brevetées la norme et forcent les agriculteurs à acheter plutôt qu’à conserver ou échanger ces semences, en assurant peu de protection aux variétés locales des agriculteurs et à leurs pratiques en la matière. [13] Ainsi, le 13 septembre 2005, par le biais d’une procédure menée par la FAO et l’UE, le Ministère de l’Agriculture a adopté une Politique nationale sur les semences qui, tout en prétendant défendre les droits des agricultures à conserver des semences, a entériné des droits de monopole pour des semenciers qui rendront illégaux l’échange et la vente des semences commerciales :

« Les agriculteurs conserveront leur droit d’utiliser, d’échanger, de partager ou de vendre entre eux des semences obtenues dans/sur l’exploitation, sans aucune restriction, et auront le droit de continuer à utiliser toute variété de leur choix sans être empêchés par le système d’enregistrement obligatoire, sous réserve de ne pas commercialiser une production issue de variétés brevetées. » [14]

Une loi nationale sur les semences a bientôt suivi, dont la version provisoire interdit la vente de semences non certifiées si elles ne respectent pas des critères minimum de germination, de pureté et d’étiquetage. Comme les petits exploitants risquent d’avoir des difficultés à respecter ces exigences, ceci pourrait se répercuter sur la vente et l’échange des semences paysannes. [15]

Encadré 3. Les multinationales se mettent à l’agriculture

Il n’y a jamais eu de culture du soja en Afghanistan et il ne fait pas partie de la tradition culinaire du pays, mais un nouveau programme, soi-disant conçu pour combattre la malnutrition, envisage de changer tout cela. 1L’USAID a financé le programme NEI (Nutrition and Education International), créé par Nestlé, pour apprendre aux Afghans à semer et consommer des fèves de soja. 2Le programme NEI est lié à l’initiative WISHH (World Initiative for Soy in Human Health), 3 qui a été fondée par l’Association américaine des producteurs de soja (American Soybean Association – ASA) en 2000,4 pour organiser la distribution gratuite de lait de soja à des femmes enceintes et des nourrissons dans tous les pays en développement. WISHH travaille avec la NAMA (North American Millers’ Association) qui compte parmi ses membres les géants mondiaux ADM, Bunge Milling et ConAgro. En Afghanistan, NEI travaille avec les entreprises Stine Seed Company (Iowa) et Gateway Seed Company (Illinois), qui lui fournissent toutes deux du soja génétiquement modifié « Roundup Ready » et l’herbicide Roundup à revendre aux agriculteurs. Selon NEI, ce dernier a distribué deux tonnes de semences de soja génétiquement modifié en Afghanistan en 2005.

Stine et Gateway ne sont pas les seules sociétés semencières multinationales à s’être installées. En 2002, le semencier allemand KWS a mis en place un partenariat public-privé avec le ministère afghan de l’alimentation et de la petite industrie et un groupe d’investisseurs privés afghans, pour reprendre la culture de la betterave sucrière dans la zone de Baghlan, à 250 km au nord de Kaboul, et pour rouvrir l’ancienne sucrerie de Baghlan qui a été à une époque le centre du petit secteur sucrier afghan.5 Des entreprises privées allemandes, iraniennes et russes ont fourni des variétés de betterave à sucre « à haut rendement », ainsi que des engrais. Des projets d’utilisation des sous-produits des usines de raffinage du sucre (mélasse et pulpe de betterave) ont été élaborés pour produire un matériau de base pour une production industrielle d’éthanol.

Mais même ce projet, la New Baghlan Sugar Company, n’a pu échapper à la guerre : il a été à la une des médias en novembre 2007 quand une bombe a explosé lors de la cérémonie d’inauguration. Pourtant, même dans ces conditions, les partenaires poursuivent résolument la modernisation. En 2007, KWS et Monsanto ont introduit des betteraves sucrières américaines génétiquement modifiées pour résister à l’herbicide Roundup de Monsanto, en dépit des craintes que ces betteraves contaminent les autres cultures. 6Il y a maintenant un risque que des cultures OGM de ce type soient utilisées en Afghanistan, ce qui déclencherait une autre sorte de guerre avec la biodiversité locale.

Le Centre international de la pomme de terre (CIP) a ouvert la voie à l’entrée sur le marché de Technico Pty Limited, une multinationale australienne. 7 Le CIP a importé en Afghanistan des variétés de Technico pour des essais. L’USAID a financé les infrastructures destinées à un marché de la pomme de terre et l’équipe du CGIAR a élaboré un système de certification.
Trois multinationales américaines (Chemonics, DAI (Development Alternatives Inc.),8 et PADCO (Planning and Development Collaborative International)) réalisent actuellement une série de programmes financés par l’USAID (Alternative Livelihood Programs – ALP) qui visent à fournir aux cultivateurs de pavot un autre moyen de subsistance.9 Leur plus grand succès à ce jour est l’exportation de grenades (fruits) par avions militaires américains jusqu’à un supermarché Carrefour de Dubai. 10

1 - Nutrition and Educational International (NEI), « Final Report, 2004 Soybean Production Experimentation in Mazar-e-Sharif, Balkh Province, Afghanistan ». http://tinyurl.com/cgvxyx
2 – Voir le site web de NEI, http://www.nei-intl.org/index.html
3 – Voir le site web de WISHH, http://www.wishh.org/
4 – Voir le site web de l’American Soybean Association, http://www.soygrowers.com/international/wishh.htm
5 - FAO Newsroom, « Restarting sugar production in Afghanistan », 17 décembre 2004, http://www.fao.org/newsroom/en/news/2004/52501/index.html
6 – Voir le site web de l’Organic Seed Alliance pour plus d’informations, http://www.seedalliance.org/index.php?page=SugarBeetJune2008
7 – Voir le site web de Technico, http://www.technituber.com.au
8 - DAI est une société de conseil en développement commercial à l’international. http://www.dai.com
9 – Voir le site web d’AECOM International Development de PADCO, http://www.padco.aecom.com/
10 – « Afghans seek image change with anar », FreshPlaza : Global Fresh Produce and Banana News, 24 novembre 2008. http://www.freshplaza.com/news_detail.asp?id=33728

Avec la mise en place de ce cadre légal, la première entreprise privée de production et de vente de semences de blé a été inaugurée dans la province de Bamyan, en Afghanistan central, en août 2006. [16] D’autres sociétés ont pris la suite depuis, et en octobre 2008 l’ANSA (Afghanistan National Seed Association), dirigée par le directeur général d’une société semencière privée afghane, a été créée à Kaboul avec le soutien de la FAO. [17] Il est peu exagéré de la qualifier d’industrie nationale. Les semenciers privés afghans sont maintenus à flot par des bailleurs de fonds étrangers. En 2008, par exemple, l’USAID et le Département britannique pour le développement international (DFID) ont contribué à hauteur de 3 millions de dollars chacun à un projet « Seed » de l’Union européenne qui offre des prêts pour l’achat de semences de blé certifiées. Qui plus est, la principale activité des entreprises semencières est de produire des semences pour les programmes des bailleurs de fonds étrangers ou les activités militaires. La plus grande partie sinon la totalité des ventes de semences s’effectuent par le biais de contrats avec des organismes internationaux, dans le cadre de programmes d’éradication du pavot ou d’opérations de relations publiques de l’armée.

L’ANSA n’est pas le seul sur la place. Les Talibans gèrent leurs propres réseaux de fourniture de semences, avec une stratégie similaire pour s’attirer la fidélité des agriculteurs locaux. L’armée américaine affirme que les Talibans contrôlent une grande ferme de semences de blé dans la province de Ghazni et distribuent des semences aux agriculteurs dans les zones sous leur contrôle. Une équipe américaine de développement agroalimentaire de la Garde nationale a indiqué au Dallas Morning News qu’elle envisageait de construire une ferme de semences de blé à proximité pour « libérer les producteurs de blé de Ghazni des fournisseurs approuvés par les Talibans ». [18]

D’une façon ou d’une autre, que les semences viennent des Talibans ou de l’armée américaine, elles ne sont certainement pas « libres ». Les deux s’inscrivent dans des objectifs politiques contraignants, soutenus par des forces armées qui n’ont pas grand-chose à faire des intérêts des petits exploitants d’Afghanistan. La seule manière pour ces agriculteurs de retrouver leur liberté est de reprendre en main leurs propres semences.

Une des justifications avancées pour l’introduction d’une série de cultures de rapport est qu’il faut apporter des alternatives à la culture du pavot à opium qui alimente le marché mondial de la drogue. Toutefois, tant que la culture du pavot est florissante, peu d’agriculteurs semblent intéressés par les alternatives. Il n’est pas difficile de comprendre pourquoi : un cultivateur de pavot gagne beaucoup plus d’argent - environ dix fois plus – qu’un producteur de blé. Une des solutions possibles, qui est proposée par un chercheur australien de l’organisation de recherche scientifique et industrielle du Commonwealth à Canberra, conjointement avec le Homeland Security Programme de l’Université d’État de San Diego aux États-Unis, consisterait à légaliser la production du pavot pour la production de biodiesel. Les agriculteurs planteraient une variété de semence de pavot qui a été génétiquement modifiée pour avoir une teneur élevée en huile et supprimer ses propriétés narcotiques. Les bailleurs de fonds principaux font également pression pour que des cultures « alternatives » et des variétés « améliorées » plus plus rentables soient offertes aux agriculteurs (voir Encadré 3).

Terres de guerre

Les objectifs réels de la reconstruction agricole en Afghanistan et en Irak

GRAIN

Nous nous intéressons dans ce Rapport à la façon dont le travail de reconstruction agricole des États-Unis en Afghanistan et en Irak ne se contente pas de faciliter l’accès aux firmes agro-alimentaires américaines et d’essayer d’imposer des politiques libérales (ce qui a toujours été l’une des fonctions fondamentales de l’aide américaine au développement), mais fait aussi partie intégrante de la campagne militaire américaine dans ces pays et les régions avoisinantes. Lorsqu’on rapproche cette situation du pouvoir croissant que les États-Unis et les entreprises qui sont leurs alliés exercent sur les bailleurs de fonds et les organismes internationaux (comme la Banque mondiale, l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) et les centres du Groupe consultatif pour la recherche agricole internationale (CGIAR), qui influencent les politiques alimentaires et agricoles adoptées par les pays bénéficiaires de l’aide), c’est une évolution très inquiétante. Il ne s’agit pas de cas uniques, nés de circonstances exceptionnelles. Ils constituent vraisemblablement un modèle de dispositif pour les activités des États-Unis à l’étranger, qui continuent à étendre leur « guerre contre le terrorisme » et à favoriser les intérêts des entreprises américaines.

L’Asie a eu sa part de désastres au cours des dernières années, qu’ils soient d’origine humaine ou naturelles : inondations, cyclones, tsunamis, tremblements de terre, guerre. Après chaque catastrophe, des efforts sont faits pour tout remettre en état. Mais « l’assistance » extérieure est souvent accompagnée d’objectifs politiques ou même militaires qui visent beaucoup plus à remodeler les pays pour satisfaire de puissants intérêts qu’à effectivement permettre une reconstruction des communautés éprouvées. L’aide humanitaire est régulièrement conditionnée à l’adoption de politiques néolibérales et, ce qui est peut-être encore plus inquiétant, on a récemment pu observer une tendance en cas de guerre à associer étroitement cette aide, qualifiée de « reconstruction », à l’appareil militaire des puissances occupantes. En Afghanistan, où le Président américain Obama est en train d’envoyer 17 000 soldats supplémentaires, et en Irak, les terrains d’essais de cette assistance militarisée, la distinction entre les activités civiles et militaires américaines a été complètement, et délibérément, estompée.

Afghanistan : de la nourriture et des bombes

Quand les États-Unis ont commencé leur campagne de bombardement sur l’Afghanistan en 2001, l’une de leurs premières cibles a été Shindand, un aérodrome construit par les Soviétiques dans l’ouest du pays, près de la frontière avec l’Iran. Un an plus tard, les États-Unis ont pris le contrôle de l’aérodrome, l’un des plus grands du pays, et ont alors été accusés de vouloir utiliser ce site comme base pour des interventions contre l’Iran. Aujourd’hui, la zone autour de Shindand reste le théâtre d’une intense activité militaire entre les États-Unis et les forces de l’OTAN d’une part et les troupes des Talibans de l’autre, les populations civiles restant prises entre deux feux.

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Le 21 août 2008, des appareils américains ont décollé de l’aéroport de Shindand et ont bombardé un village dans le District de Shindand, tuant au moins 88 civils innocents. Quand des manifestants sont ensuite descendus dans les rues d’Azizabad, la capitale régionale, l’Armée nationale afghane a ouvert le feu sur la foule et blessé ainsi plusieurs personnes. La manifestation avait été déclenchée par l’arrivée de fonctionnaires du gouvernement central avec une aide alimentaire destinée aux familles touchées par le drame. « Ils ont détruit nos maisons, tué des dizaines de personnes, et ils nous envoient encore du blé ? » s’est écrié Hamidullah, un habitant de la région qui a participé aux manifestations. [1]

Dans la guerre d’Afghanistan, les bombes et l’aide alimentaire participent du même accord global. Quelques mois plus tôt seulement, les forces américaines avaient créé un centre de formation agricole dans ce même aéroport d’où les avions américains ont lancé leur attaque meurtrière. « Ce centre agricole a de nombreux effets positifs aussi bien pour les troupes que pour la population locale » déclare un responsable de l’équipe des affaires civiles des Forces spéciales américaines. « Ceci nous permet de construire une relation avec les villageois grâce à de la formation et à des emplois ; ils ont ainsi une raison d’y réfléchir à deux fois avant d’autoriser les forces anti-afghanes à intervenir et à exercer une influence négative sur leurs vies. La présence de ce centre agricole est une mesure de sécurité en elle-même. » [2] Son objectif explicite est de présenter l’occupation américaine sous un jour favorable.

Les responsables américains expliquent que le centre permettra par la suite de développer dans la zone une production agricole destinée à l’exportation et à détourner les agriculteurs locaux de la production du pavot, une culture qui continue à apporter plus de sécurité et de revenus à ces agriculteurs que les millions de dollars de l’aide étrangère, dont seule une toute petite partie leur parvient finalement. Le centre est équipé de laboratoires, de salles de classe, de plusieurs bassins de pisciculture avec des laboratoires d’alevinage, des vignes et des vergers. Une station météorologique et un système d’irrigation goutte à goutte sont également prévus. Tout cela est géré par les militaires américains.

Encadré 1 : Les conseillers agricoles

Depuis 2003, 25 équipes de reconstruction provinciale (Provincial Reconstruction Teams – PRT), financées par le Département américain de l’agriculture (USDA), ont été déployées pour former les Afghans aux techniques agricoles. Les nombres de conseillers agricoles de l’USDA qui ont travaillé avec les PRT sont les suivants :

Nombre de conseillers

Nombre de mois en poste

2003

3

6

2004

10

6

2005

10

6

2006

8

9

2007

8

9

2008

13

13

Source : Foreign Agricultural Service de l’USDA

Dans le sud-est, l’USAID (Agence des États-Unis pour le développement) a passé contrat avec la firme américaine Chemonics Inc. pour construire un centre agricole à l’extérieur de Lashkar Gah, une ville de la province de Helmand, une autre zone qui est le théâtre de conflits intenses avec les Talibans. Chemonics est une entreprise internationale spécialisée dans le développement du secteur privé et l’agriculture, dont l’activité est guidée par le slogan « être un catalyseur pour l’agrobusiness ». [3] Elle a été créée en 1975 à Washington et, depuis, l’USAID est son principal client. [4] « À Chemonics, nous sommes fiers de participer à la renaissance agricole et agroalimentaire de l’Afghanistan » déclare son président, Richard Dreiman. [5] Chemonics indique que l’emplacement choisi initialement pour le centre agricole, dans une zone de culture, a été rejeté ; on leur a en revanche « donné l’ordre », pour des « raisons militaires stratégiques et de sécurité », de le créer dans l’aéroport de Lashkar Gah, qui est sous contrôle de l’armée britannique. [6] Il est clair que la ligne de démarcation entre objectifs militaires et objectifs d’assistance a été estompée, et ce de façon délibérée.

Il y a trente ans, quand l’Afghanistan était exportateur net de produits alimentaires, l’Helmand était le grenier à blé du pays. Après l’invasion, les États-Unis avaient proclamé qu’avant 2007 ils amèneraient le pays à retrouver son autonomie alimentaire. Aujourd’hui, en 2009, cet objectif n’a jamais été aussi éloigné et les Afghans dépendent toujours des importations alimentaires et de l’assistance étrangère. Ceci tient largement au fait que la guerre s’est poursuivie et a dévasté l’agriculture du pays. Au lieu d’aider véritablement les Afghans à retrouver leurs anciennes compétences agricoles, les centres agricoles apportent un vernis de reconstruction agricole à une mission militaire qui détruit les systèmes alimentaires de l’Afghanistan. Ils constituent une tentative de légitimer les bases militaires d’une puissance occupante.

Les équipes de reconstruction provinciale (PRT) que le Royaume-Uni et les États-Unis mettent en place de plus en plus fréquemment dans les zones rurales afghanes répondent à la même finalité que les centres agricoles. Une PRT comprend généralement un personnel militaire de 60 à 250 personnes, un responsable de terrain de l’USAID et un responsable politique du Département d’État américain. L’USAID indique qu’environ 25 PRT interviennent actuellement en Afghanistan. Selon l’USAID « En Afghanistan, les PRT sont des instruments clés par le biais desquels la communauté internationale fournit son assistance aux niveaux des provinces et des districts. En raison de leur objectif provincial et de leurs moyens civils et militaires, les PRT ont une mission spécifique pour améliorer la sécurité, encourager la bonne gouvernance et renforcer le développement provincial. La combinaison de moyens internationaux civils et militaires permet également aux PRT de disposer d’une latitude considérable pour mettre en œuvre leur mission. […] Les PRT cherchent à établir un environnement suffisamment sûr et stable pour que les organisations civiles internationales et afghanes puissent assurer une aide au développement. Du fait de leur composition particulière, les PRT sont également en mesure d’apporter un soutien et un développement dans des zones moins sûres. Les programmes de l’USAID tentent de travailler avec les PRT pour fournir des services dans des zones moins sûres ou peu desservies en Afghanistan." [7]

Encadré 2 : Une rampe de lancement pour les entreprises américaines en Afghanistan

En 2003, l’USAID a lancé un projet du nom de RAMP (Rebuilding Afghanistan’s Agricultural Markets Program – Programme de reconstruction des marchés agricoles de l’Afghanistan), un projet sur trois ans qui doit être mis en œuvre dans 13 provinces. Il avait deux objectifs principaux : augmenter la productivité agricole et lier les villages aux marchés. Ce programme traduit clairement la pensée qui sous-tend la « reconstruction » : elle est comprise comme un processus d’intégration de l’agriculture afghane au sein du système commercial mondial et de développement des processus et des outils de base pour l’agrobusiness. Les bénéficiaires immédiats du programme RAMP sont les entreprises américaines. Comme l’indique sans vergogne une brochure de l’USAID « [RAMP] offre une excellente opportunité aux fournisseurs américains d’équipements et de services. Dans la mesure où la majorité du financement devrait provenir de sources américaines, la préférence ira certainement aux entreprises américaines dans le cadre du programme RAMP. Il est très important pour les firmes américaines de trouver de bonnes entreprises afghanes locales avec lesquelles elles peuvent établir un partenariat dans le cadre de cette activité. » 1

Chemonics International Inc. a été l’une des entreprises privées américaines à remporter un gros contrat dans le cadre de RAMP. Chemonics a été chargé de la construction de l’aéroport et du centre agricole dans la province d’Helmand et d’une série d’autres contrats pour un montant total de 600 millions de dollars, pour « l’évaluation socio-économique » et la « sécurité alimentaire » en Afghanistan. Même si ce dernier a été le plus grand contrat que le gouvernement américain a publiquement attribué pour un travail dans ce pays, Chemonics s’est montré peu désireux de fournir des détails sur les tâches qu’il devait réaliser dans ce cadre. Un centre de journalisme d’investigation basé à Washington (The Center for Public Integrity), n’a pu obtenir des copies des contrats auprès de Chemonics malgré des tentatives réitérées.2

Les fournitures et les services pour les projets RAMP sont généralement assurés par des entreprises américaines comme Valmont Industries Inc., qui a remporté des contrats pour la fourniture d’équipements mécaniques pour l’irrigation, et CDM, qui a joué le rôle de ressource technique pour les projets sur l’eau et l’irrigation en Afghanistan entre 2002 et 2004. Les projets RAMP favorisent également l’agriculture contractuelle et les investissements étrangers. Parwan Dehydrates Company, une usine d’exportation de légumes créée par le biais de RAMP dans la province afghane du Parwan, a des contrats avec 1200 agriculteurs pour la fourniture de légumes secs. Il s’agit d’une joint-venture entre Development Works Corps (DWC), Canada, qui détient 60 % des parts, et l’association des producteurs du Parwan (Parwan Growers’ Association), qui reste à créer et qui possèdera les 40 % restant. DWC est membre d’USAID-RAMP. 3

En dehors de RAMP, Chemonics réalise en ce moment un autre projet pour l’USAID : l’ASAP (Accelerating Sustainable Agriculture Program) (2006-2010). Ce programme vise à renforcer le rôle du capital privé dans l’agriculture et à développer la capacité du Ministère de l’Agriculture à le soutenir. Comme le précise le programme, l’accent est mis est sur des « solutions orientées vers le marché qui aident les agriculteurs et les entreprises à tirer parti de nouvelles opportunités économiques ». 4

1 - http://www.export.gov/afghanistan/pdf/construction_3-ramp.pdf
2 - The Center for Public Integrity, Windfalls of war : Chemonics International Inc., 31 mars 2004, http://tinyurl.com/cqwm8o
3 - Voir Kenneth E. Neils, « Case Study : Vegetable Dehydration and Processing Factory in Afghanistan ». http://tinyurl.com/b9lb9v
Une autre de ces entreprises s’occupe d’une grande campagne de replantation visant à revitaliser le secteur afghan du raisin de table, auparavant renommé au niveau mondial. Dans le cadre d’initiatives conçues avec Roots of Peace, U.C. Davis a livré 4 000 plants de vigne en Afghanistan aux termes d’un contrat de 10 millions de dollars avec l’USAID.
4 – Voir le site web de Chemonics : http://tinyurl.com/dmdusz

Certaines des équipes PRT sont appelées « équipes de développement agricole » (Agricultural Development Teams) et elles ont une mission spécifiquement agricole. Au-delà de l’intention ridicule d’apprendre aux agriculteurs afghans la façon dont on procède en Iowa ou au Texas, et de la fourniture de semences de blé gratuites pour convaincre ces fermiers d’abandonner la culture du pavot, ces équipes, composées principalement de soldats de la Garde nationale, apportent également une contribution cruciale aux opérations militaires. « Elles aident à la partie cinétique militaire parce qu’elles font intervenir une coopération avec la population locale, et des moyens de renseignement peuvent être exploités » explique le major général de l’armée de terre King E. Sidwell. « Elles permettent de créer des liens d’amitié à un moment où il ne serait peut-être pas possible autrement de se faire des amis. » [8]

L’agrobusiness pousse sur les champs de bataille

L’assistance entre l’armée et le travail agricole fonctionne dans les deux sens. S’il est vrai que la reconstruction agricole facilite les opérations militaires États-Unis/OTAN, les opérations militaires permettent aux grandes entreprises agro-alimentaires américaines ou étrangères d’avancer dans leurs objectifs en créant un contexte dans lequel elles peuvent facilement pousser le gouvernement à adopter des politiques néolibérales. La guerre offre à ces entreprises à la fois un marché lucratif à court terme dans le secteur florissant de la « reconstruction » (voir Encadré 2) et une opportunité à plus long terme d’intégrer l’Afghanistan dans leurs marchés et leurs réseaux de production mondiaux.

Les semences sont au cœur de ces processus. Ceux qui « reconstruisent » l’agriculture de l’Afghanistan se focalisent précisément sur cet aspect. En 2002, une initiative mondiale en multipartenariat avec 34 organisations a été mise en place sous l’égide du CGIAR, avec un financement américain et australien. Le FHCRAA (Future Harvest Consortium to Rebuild Agriculture in Afghanistan) a duré environ un an, période pendant laquelle il a importé et distribué plusieurs milliers de tonnes de semences de blé en provenance du Pakistan et a institué des programmes de multiplication des semences pour des variétés d’autres cultures qu’il a fait venir de l’ICARDA (International Center for Agricultural Research in the Dry Areas), basé en Syrie. [9]

Le Consortium et les autres initiatives conduites par le CGIAR ont complètement ignoré le riche héritage des variétés des agriculteurs afghans qui auraient servi de base à une véritable reconstruction agricole. Selon une étude de l’ICARDA réalisée en 2002, ni les variétés de riz pluvial ni les variétés de blé pluvial et irrigué qui ont été fournies par les organisations d’aide ne comprenaient des matériaux génétiques afghans. Les auteurs de l’étude en concluent que les producteurs de blé afghans sont « livrés à eux-mêmes lorsqu’il s’agit de reproduire et de resélectionner des semences de variétés locales". [10]

L’Afghanistan a en revanche été inondé de toutes sortes de variétés de semences étrangères, dont certaines sont arrivées par le biais de semenciers étrangers cherchant à tester leurs variétés sur un futur marché potentiel (voir Encadré 3). Des inquiétudes se sont manifestées très tôt sur ces importations systématiques de semences et le mépris des semences locales, ce qui a amené la FAO [11], l’ICARDA [12] et le ministère afghan de l’Agriculture à proposer en 2002 un Code de conduite pour l’aide en semences. Mais toute préoccupation vis-à-vis des semences des agriculteurs a été balayée par l’insistance des États-Unis et de l’Union européenne à construire en Afghanistan une industrie semencière en cohérence avec leurs visées politiques plus globales. Pour l’essentiel, cela se traduit par la création de quelques entreprises semencières locales qui peuvent servir dans un premier temps d’intermédiaire pour l’aide en semences, et plus tard, si les États-Unis gagnent la guerre, ouvrent la porte aux semenciers et à l’agrobusiness étrangers.

Comme dans le reste du monde, une industrie semencière privée en Afghanistan nécessite un cadre législatif qui crée un marché semencier commercial. Ceci se fait à travers des lois qui font de la vente des semences brevetées la norme et forcent les agriculteurs à acheter plutôt qu’à conserver ou échanger ces semences, en assurant peu de protection aux variétés locales des agriculteurs et à leurs pratiques en la matière. [13] Ainsi, le 13 septembre 2005, par le biais d’une procédure menée par la FAO et l’UE, le Ministère de l’Agriculture a adopté une Politique nationale sur les semences qui, tout en prétendant défendre les droits des agricultures à conserver des semences, a entériné des droits de monopole pour des semenciers qui rendront illégaux l’échange et la vente des semences commerciales :

« Les agriculteurs conserveront leur droit d’utiliser, d’échanger, de partager ou de vendre entre eux des semences obtenues dans/sur l’exploitation, sans aucune restriction, et auront le droit de continuer à utiliser toute variété de leur choix sans être empêchés par le système d’enregistrement obligatoire, sous réserve de ne pas commercialiser une production issue de variétés brevetées. » [14]

Une loi nationale sur les semences a bientôt suivi, dont la version provisoire interdit la vente de semences non certifiées si elles ne respectent pas des critères minimum de germination, de pureté et d’étiquetage. Comme les petits exploitants risquent d’avoir des difficultés à respecter ces exigences, ceci pourrait se répercuter sur la vente et l’échange des semences paysannes. [15]

Encadré 3. Les multinationales se mettent à l’agriculture

Il n’y a jamais eu de culture du soja en Afghanistan et il ne fait pas partie de la tradition culinaire du pays, mais un nouveau programme, soi-disant conçu pour combattre la malnutrition, envisage de changer tout cela. 1L’USAID a financé le programme NEI (Nutrition and Education International), créé par Nestlé, pour apprendre aux Afghans à semer et consommer des fèves de soja. 2Le programme NEI est lié à l’initiative WISHH (World Initiative for Soy in Human Health), 3 qui a été fondée par l’Association américaine des producteurs de soja (American Soybean Association – ASA) en 2000,4 pour organiser la distribution gratuite de lait de soja à des femmes enceintes et des nourrissons dans tous les pays en développement. WISHH travaille avec la NAMA (North American Millers’ Association) qui compte parmi ses membres les géants mondiaux ADM, Bunge Milling et ConAgro. En Afghanistan, NEI travaille avec les entreprises Stine Seed Company (Iowa) et Gateway Seed Company (Illinois), qui lui fournissent toutes deux du soja génétiquement modifié « Roundup Ready » et l’herbicide Roundup à revendre aux agriculteurs. Selon NEI, ce dernier a distribué deux tonnes de semences de soja génétiquement modifié en Afghanistan en 2005.

Stine et Gateway ne sont pas les seules sociétés semencières multinationales à s’être installées. En 2002, le semencier allemand KWS a mis en place un partenariat public-privé avec le ministère afghan de l’alimentation et de la petite industrie et un groupe d’investisseurs privés afghans, pour reprendre la culture de la betterave sucrière dans la zone de Baghlan, à 250 km au nord de Kaboul, et pour rouvrir l’ancienne sucrerie de Baghlan qui a été à une époque le centre du petit secteur sucrier afghan.5 Des entreprises privées allemandes, iraniennes et russes ont fourni des variétés de betterave à sucre « à haut rendement », ainsi que des engrais. Des projets d’utilisation des sous-produits des usines de raffinage du sucre (mélasse et pulpe de betterave) ont été élaborés pour produire un matériau de base pour une production industrielle d’éthanol.

Mais même ce projet, la New Baghlan Sugar Company, n’a pu échapper à la guerre : il a été à la une des médias en novembre 2007 quand une bombe a explosé lors de la cérémonie d’inauguration. Pourtant, même dans ces conditions, les partenaires poursuivent résolument la modernisation. En 2007, KWS et Monsanto ont introduit des betteraves sucrières américaines génétiquement modifiées pour résister à l’herbicide Roundup de Monsanto, en dépit des craintes que ces betteraves contaminent les autres cultures. 6Il y a maintenant un risque que des cultures OGM de ce type soient utilisées en Afghanistan, ce qui déclencherait une autre sorte de guerre avec la biodiversité locale.

Le Centre international de la pomme de terre (CIP) a ouvert la voie à l’entrée sur le marché de Technico Pty Limited, une multinationale australienne. 7 Le CIP a importé en Afghanistan des variétés de Technico pour des essais. L’USAID a financé les infrastructures destinées à un marché de la pomme de terre et l’équipe du CGIAR a élaboré un système de certification.
Trois multinationales américaines (Chemonics, DAI (Development Alternatives Inc.),8 et PADCO (Planning and Development Collaborative International)) réalisent actuellement une série de programmes financés par l’USAID (Alternative Livelihood Programs – ALP) qui visent à fournir aux cultivateurs de pavot un autre moyen de subsistance.9 Leur plus grand succès à ce jour est l’exportation de grenades (fruits) par avions militaires américains jusqu’à un supermarché Carrefour de Dubai. 10

1 - Nutrition and Educational International (NEI), « Final Report, 2004 Soybean Production Experimentation in Mazar-e-Sharif, Balkh Province, Afghanistan ». http://tinyurl.com/cgvxyx
2 – Voir le site web de NEI, http://www.nei-intl.org/index.html
3 – Voir le site web de WISHH, http://www.wishh.org/
4 – Voir le site web de l’American Soybean Association, http://www.soygrowers.com/international/wishh.htm
5 - FAO Newsroom, « Restarting sugar production in Afghanistan », 17 décembre 2004, http://www.fao.org/newsroom/en/news/2004/52501/index.html
6 – Voir le site web de l’Organic Seed Alliance pour plus d’informations, http://www.seedalliance.org/index.php?page=SugarBeetJune2008
7 – Voir le site web de Technico, http://www.technituber.com.au
8 - DAI est une société de conseil en développement commercial à l’international. http://www.dai.com
9 – Voir le site web d’AECOM International Development de PADCO, http://www.padco.aecom.com/
10 – « Afghans seek image change with anar », FreshPlaza : Global Fresh Produce and Banana News, 24 novembre 2008. http://www.freshplaza.com/news_detail.asp?id=33728

Avec la mise en place de ce cadre légal, la première entreprise privée de production et de vente de semences de blé a été inaugurée dans la province de Bamyan, en Afghanistan central, en août 2006. [16] D’autres sociétés ont pris la suite depuis, et en octobre 2008 l’ANSA (Afghanistan National Seed Association), dirigée par le directeur général d’une société semencière privée afghane, a été créée à Kaboul avec le soutien de la FAO. [17] Il est peu exagéré de la qualifier d’industrie nationale. Les semenciers privés afghans sont maintenus à flot par des bailleurs de fonds étrangers. En 2008, par exemple, l’USAID et le Département britannique pour le développement international (DFID) ont contribué à hauteur de 3 millions de dollars chacun à un projet « Seed » de l’Union européenne qui offre des prêts pour l’achat de semences de blé certifiées. Qui plus est, la principale activité des entreprises semencières est de produire des semences pour les programmes des bailleurs de fonds étrangers ou les activités militaires. La plus grande partie sinon la totalité des ventes de semences s’effectuent par le biais de contrats avec des organismes internationaux, dans le cadre de programmes d’éradication du pavot ou d’opérations de relations publiques de l’armée.

L’ANSA n’est pas le seul sur la place. Les Talibans gèrent leurs propres réseaux de fourniture de semences, avec une stratégie similaire pour s’attirer la fidélité des agriculteurs locaux. L’armée américaine affirme que les Talibans contrôlent une grande ferme de semences de blé dans la province de Ghazni et distribuent des semences aux agriculteurs dans les zones sous leur contrôle. Une équipe américaine de développement agroalimentaire de la Garde nationale a indiqué au Dallas Morning News qu’elle envisageait de construire une ferme de semences de blé à proximité pour « libérer les producteurs de blé de Ghazni des fournisseurs approuvés par les Talibans ». [18]

D’une façon ou d’une autre, que les semences viennent des Talibans ou de l’armée américaine, elles ne sont certainement pas « libres ». Les deux s’inscrivent dans des objectifs politiques contraignants, soutenus par des forces armées qui n’ont pas grand-chose à faire des intérêts des petits exploitants d’Afghanistan. La seule manière pour ces agriculteurs de retrouver leur liberté est de reprendre en main leurs propres semences.

Une des justifications avancées pour l’introduction d’une série de cultures de rapport est qu’il faut apporter des alternatives à la culture du pavot à opium qui alimente le marché mondial de la drogue. Toutefois, tant que la culture du pavot est florissante, peu d’agriculteurs semblent intéressés par les alternatives. Il n’est pas difficile de comprendre pourquoi : un cultivateur de pavot gagne beaucoup plus d’argent - environ dix fois plus – qu’un producteur de blé. Une des solutions possibles, qui est proposée par un chercheur australien de l’organisation de recherche scientifique et industrielle du Commonwealth à Canberra, conjointement avec le Homeland Security Programme de l’Université d’État de San Diego aux États-Unis, consisterait à légaliser la production du pavot pour la production de biodiesel. Les agriculteurs planteraient une variété de semence de pavot qui a été génétiquement modifiée pour avoir une teneur élevée en huile et supprimer ses propriétés narcotiques. Les bailleurs de fonds principaux font également pression pour que des cultures « alternatives » et des variétés « améliorées » plus plus rentables soient offertes aux agriculteurs (voir Encadré 3).

La reconstruction de l’Irak

Il est paradoxal que toute allusion à la reconstruction des systèmes agricoles et alimentaires en Irak, pays connu pour être le berceau de l’agriculture, doive commencer par de nombreuses références aux États-Unis. Néanmoins, dans le contexte actuel, il est important de souligner que l’Irak est depuis longtemps un pays important pour les États-Unis en tant que marché pour ses produits agricoles. Même s’il est vrai que les États-Unis ont des intérêts à long terme dans le développement d’un marché similaire en Afghanistan, l’Irak est déjà la destination numéro un pour ses exportations de blé d’hiver rouge dur et une destination de choix pour son riz. [19] C’est un marché de 1,5 milliard de dollars qui n’était pas accessible aux entreprises américaines avant l’invasion, du fait des sanctions. [20] En fait, le contrôle du développement des systèmes agricoles et alimentaires irakiens était si important pour les États-Unis que pendant les premières années de l’occupation ils ont fait venir Dan Amstutz, un ancien responsable de Cargill et un habitué de longue date des délégations commerciales américaines, pour être responsable de ce secteur. [21]

Les États-Unis sont venus en Irak avec un calendrier chargé de réformes pour tous les secteurs de son économie, pas seulement l’agriculture. Toutefois, l’Autorité provisoire de la coalition américaine n’a pas pu mettre en œuvre son programme de réforme néolibérale aussi rapidement qu’elle le voulait parce qu’elle a été confrontée à toute une série de contraintes : les dispositions de la Convention de Genève, les problèmes pratiques du manque d’intérêt des investisseurs, et la nécessité impérieuse d’une forme quelconque d’organisation pour pourvoir aux besoins fondamentaux du peuple irakien. Et pourtant, l’Autorité à réussi à mettre en vigueur un ensemble de politiques néolibérales dures qui ont eu un impact important sur le pays. [22] En fait, l’impact des réformes, combiné avec la poursuite de la guerre, a été si catastrophique qu’en janvier 2009, le président de l’Union industrielle irakienne a confirmé que 90 % des industries du pays avaient fermé leurs portes depuis 2003. [23]

Encadré 4 : Stationnés dans le Golfe
Le gouvernement américain a déployé deux navires de guerre américains avec 3 500 marines à bord dans les eaux du Golfe du Bengale pour des opérations d’aide humanitaire et de secours au Bangladesh, après que ce pays ait été frappé par le cyclone tropical Sidr en 2007. Selon les termes du Chargé d’affaires américain au Bangladesh, les États-Unis sont « ici pour longtemps […]pour aider à un rétablissement et une réhabilitation ». 1 Ces opérations du Département de la Défense entrent dans le cadre d’un projet commun du Département d’État américain et de l’USAID. L’un des navires, l’USS Kearsarge, a également été utilisé entre 2003 et 2005 dans l’operation « Liberté en Irak » et la « Guerre mondiale contre le terrorisme ». De nombreuses voix se sont élevées au Bangladesh pour protester contre cette situation.

1 – Ambassade des États-Unis, Dhaka, communiqué de presse, 7 décembre 2007, http://tinyurl.com/c2kmpb, voir également Indo-Asian News Service, « Islamists protest US naval presence for cyclone relief », The Earth Times, 24 novembre 2007, http://www.earthtimes.org/articles/show/147173.html

Terres de guerre

Les objectifs réels de la reconstruction agricole en Afghanistan et en Irak

GRAIN

Nous nous intéressons dans ce Rapport à la façon dont le travail de reconstruction agricole des États-Unis en Afghanistan et en Irak ne se contente pas de faciliter l’accès aux firmes agro-alimentaires américaines et d’essayer d’imposer des politiques libérales (ce qui a toujours été l’une des fonctions fondamentales de l’aide américaine au développement), mais fait aussi partie intégrante de la campagne militaire américaine dans ces pays et les régions avoisinantes. Lorsqu’on rapproche cette situation du pouvoir croissant que les États-Unis et les entreprises qui sont leurs alliés exercent sur les bailleurs de fonds et les organismes internationaux (comme la Banque mondiale, l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) et les centres du Groupe consultatif pour la recherche agricole internationale (CGIAR), qui influencent les politiques alimentaires et agricoles adoptées par les pays bénéficiaires de l’aide), c’est une évolution très inquiétante. Il ne s’agit pas de cas uniques, nés de circonstances exceptionnelles. Ils constituent vraisemblablement un modèle de dispositif pour les activités des États-Unis à l’étranger, qui continuent à étendre leur « guerre contre le terrorisme » et à favoriser les intérêts des entreprises américaines.

L’Asie a eu sa part de désastres au cours des dernières années, qu’ils soient d’origine humaine ou naturelles : inondations, cyclones, tsunamis, tremblements de terre, guerre. Après chaque catastrophe, des efforts sont faits pour tout remettre en état. Mais « l’assistance » extérieure est souvent accompagnée d’objectifs politiques ou même militaires qui visent beaucoup plus à remodeler les pays pour satisfaire de puissants intérêts qu’à effectivement permettre une reconstruction des communautés éprouvées. L’aide humanitaire est régulièrement conditionnée à l’adoption de politiques néolibérales et, ce qui est peut-être encore plus inquiétant, on a récemment pu observer une tendance en cas de guerre à associer étroitement cette aide, qualifiée de « reconstruction », à l’appareil militaire des puissances occupantes. En Afghanistan, où le Président américain Obama est en train d’envoyer 17 000 soldats supplémentaires, et en Irak, les terrains d’essais de cette assistance militarisée, la distinction entre les activités civiles et militaires américaines a été complètement, et délibérément, estompée.

Afghanistan : de la nourriture et des bombes

Quand les États-Unis ont commencé leur campagne de bombardement sur l’Afghanistan en 2001, l’une de leurs premières cibles a été Shindand, un aérodrome construit par les Soviétiques dans l’ouest du pays, près de la frontière avec l’Iran. Un an plus tard, les États-Unis ont pris le contrôle de l’aérodrome, l’un des plus grands du pays, et ont alors été accusés de vouloir utiliser ce site comme base pour des interventions contre l’Iran. Aujourd’hui, la zone autour de Shindand reste le théâtre d’une intense activité militaire entre les États-Unis et les forces de l’OTAN d’une part et les troupes des Talibans de l’autre, les populations civiles restant prises entre deux feux.

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Le 21 août 2008, des appareils américains ont décollé de l’aéroport de Shindand et ont bombardé un village dans le District de Shindand, tuant au moins 88 civils innocents. Quand des manifestants sont ensuite descendus dans les rues d’Azizabad, la capitale régionale, l’Armée nationale afghane a ouvert le feu sur la foule et blessé ainsi plusieurs personnes. La manifestation avait été déclenchée par l’arrivée de fonctionnaires du gouvernement central avec une aide alimentaire destinée aux familles touchées par le drame. « Ils ont détruit nos maisons, tué des dizaines de personnes, et ils nous envoient encore du blé ? » s’est écrié Hamidullah, un habitant de la région qui a participé aux manifestations. [1]

Dans la guerre d’Afghanistan, les bombes et l’aide alimentaire participent du même accord global. Quelques mois plus tôt seulement, les forces américaines avaient créé un centre de formation agricole dans ce même aéroport d’où les avions américains ont lancé leur attaque meurtrière. « Ce centre agricole a de nombreux effets positifs aussi bien pour les troupes que pour la population locale » déclare un responsable de l’équipe des affaires civiles des Forces spéciales américaines. « Ceci nous permet de construire une relation avec les villageois grâce à de la formation et à des emplois ; ils ont ainsi une raison d’y réfléchir à deux fois avant d’autoriser les forces anti-afghanes à intervenir et à exercer une influence négative sur leurs vies. La présence de ce centre agricole est une mesure de sécurité en elle-même. » [2] Son objectif explicite est de présenter l’occupation américaine sous un jour favorable.

Les responsables américains expliquent que le centre permettra par la suite de développer dans la zone une production agricole destinée à l’exportation et à détourner les agriculteurs locaux de la production du pavot, une culture qui continue à apporter plus de sécurité et de revenus à ces agriculteurs que les millions de dollars de l’aide étrangère, dont seule une toute petite partie leur parvient finalement. Le centre est équipé de laboratoires, de salles de classe, de plusieurs bassins de pisciculture avec des laboratoires d’alevinage, des vignes et des vergers. Une station météorologique et un système d’irrigation goutte à goutte sont également prévus. Tout cela est géré par les militaires américains.

Encadré 1 : Les conseillers agricoles

Depuis 2003, 25 équipes de reconstruction provinciale (Provincial Reconstruction Teams – PRT), financées par le Département américain de l’agriculture (USDA), ont été déployées pour former les Afghans aux techniques agricoles. Les nombres de conseillers agricoles de l’USDA qui ont travaillé avec les PRT sont les suivants :

Nombre de conseillers

Nombre de mois en poste

2003

3

6

2004

10

6

2005

10

6

2006

8

9

2007

8

9

2008

13

13

Source : Foreign Agricultural Service de l’USDA

Dans le sud-est, l’USAID (Agence des États-Unis pour le développement) a passé contrat avec la firme américaine Chemonics Inc. pour construire un centre agricole à l’extérieur de Lashkar Gah, une ville de la province de Helmand, une autre zone qui est le théâtre de conflits intenses avec les Talibans. Chemonics est une entreprise internationale spécialisée dans le développement du secteur privé et l’agriculture, dont l’activité est guidée par le slogan « être un catalyseur pour l’agrobusiness ». [3] Elle a été créée en 1975 à Washington et, depuis, l’USAID est son principal client. [4] « À Chemonics, nous sommes fiers de participer à la renaissance agricole et agroalimentaire de l’Afghanistan » déclare son président, Richard Dreiman. [5] Chemonics indique que l’emplacement choisi initialement pour le centre agricole, dans une zone de culture, a été rejeté ; on leur a en revanche « donné l’ordre », pour des « raisons militaires stratégiques et de sécurité », de le créer dans l’aéroport de Lashkar Gah, qui est sous contrôle de l’armée britannique. [6] Il est clair que la ligne de démarcation entre objectifs militaires et objectifs d’assistance a été estompée, et ce de façon délibérée.

Il y a trente ans, quand l’Afghanistan était exportateur net de produits alimentaires, l’Helmand était le grenier à blé du pays. Après l’invasion, les États-Unis avaient proclamé qu’avant 2007 ils amèneraient le pays à retrouver son autonomie alimentaire. Aujourd’hui, en 2009, cet objectif n’a jamais été aussi éloigné et les Afghans dépendent toujours des importations alimentaires et de l’assistance étrangère. Ceci tient largement au fait que la guerre s’est poursuivie et a dévasté l’agriculture du pays. Au lieu d’aider véritablement les Afghans à retrouver leurs anciennes compétences agricoles, les centres agricoles apportent un vernis de reconstruction agricole à une mission militaire qui détruit les systèmes alimentaires de l’Afghanistan. Ils constituent une tentative de légitimer les bases militaires d’une puissance occupante.

Les équipes de reconstruction provinciale (PRT) que le Royaume-Uni et les États-Unis mettent en place de plus en plus fréquemment dans les zones rurales afghanes répondent à la même finalité que les centres agricoles. Une PRT comprend généralement un personnel militaire de 60 à 250 personnes, un responsable de terrain de l’USAID et un responsable politique du Département d’État américain. L’USAID indique qu’environ 25 PRT interviennent actuellement en Afghanistan. Selon l’USAID « En Afghanistan, les PRT sont des instruments clés par le biais desquels la communauté internationale fournit son assistance aux niveaux des provinces et des districts. En raison de leur objectif provincial et de leurs moyens civils et militaires, les PRT ont une mission spécifique pour améliorer la sécurité, encourager la bonne gouvernance et renforcer le développement provincial. La combinaison de moyens internationaux civils et militaires permet également aux PRT de disposer d’une latitude considérable pour mettre en œuvre leur mission. […] Les PRT cherchent à établir un environnement suffisamment sûr et stable pour que les organisations civiles internationales et afghanes puissent assurer une aide au développement. Du fait de leur composition particulière, les PRT sont également en mesure d’apporter un soutien et un développement dans des zones moins sûres. Les programmes de l’USAID tentent de travailler avec les PRT pour fournir des services dans des zones moins sûres ou peu desservies en Afghanistan." [7]

Encadré 2 : Une rampe de lancement pour les entreprises américaines en Afghanistan

En 2003, l’USAID a lancé un projet du nom de RAMP (Rebuilding Afghanistan’s Agricultural Markets Program – Programme de reconstruction des marchés agricoles de l’Afghanistan), un projet sur trois ans qui doit être mis en œuvre dans 13 provinces. Il avait deux objectifs principaux : augmenter la productivité agricole et lier les villages aux marchés. Ce programme traduit clairement la pensée qui sous-tend la « reconstruction » : elle est comprise comme un processus d’intégration de l’agriculture afghane au sein du système commercial mondial et de développement des processus et des outils de base pour l’agrobusiness. Les bénéficiaires immédiats du programme RAMP sont les entreprises américaines. Comme l’indique sans vergogne une brochure de l’USAID « [RAMP] offre une excellente opportunité aux fournisseurs américains d’équipements et de services. Dans la mesure où la majorité du financement devrait provenir de sources américaines, la préférence ira certainement aux entreprises américaines dans le cadre du programme RAMP. Il est très important pour les firmes américaines de trouver de bonnes entreprises afghanes locales avec lesquelles elles peuvent établir un partenariat dans le cadre de cette activité. » 1

Chemonics International Inc. a été l’une des entreprises privées américaines à remporter un gros contrat dans le cadre de RAMP. Chemonics a été chargé de la construction de l’aéroport et du centre agricole dans la province d’Helmand et d’une série d’autres contrats pour un montant total de 600 millions de dollars, pour « l’évaluation socio-économique » et la « sécurité alimentaire » en Afghanistan. Même si ce dernier a été le plus grand contrat que le gouvernement américain a publiquement attribué pour un travail dans ce pays, Chemonics s’est montré peu désireux de fournir des détails sur les tâches qu’il devait réaliser dans ce cadre. Un centre de journalisme d’investigation basé à Washington (The Center for Public Integrity), n’a pu obtenir des copies des contrats auprès de Chemonics malgré des tentatives réitérées.2

Les fournitures et les services pour les projets RAMP sont généralement assurés par des entreprises américaines comme Valmont Industries Inc., qui a remporté des contrats pour la fourniture d’équipements mécaniques pour l’irrigation, et CDM, qui a joué le rôle de ressource technique pour les projets sur l’eau et l’irrigation en Afghanistan entre 2002 et 2004. Les projets RAMP favorisent également l’agriculture contractuelle et les investissements étrangers. Parwan Dehydrates Company, une usine d’exportation de légumes créée par le biais de RAMP dans la province afghane du Parwan, a des contrats avec 1200 agriculteurs pour la fourniture de légumes secs. Il s’agit d’une joint-venture entre Development Works Corps (DWC), Canada, qui détient 60 % des parts, et l’association des producteurs du Parwan (Parwan Growers’ Association), qui reste à créer et qui possèdera les 40 % restant. DWC est membre d’USAID-RAMP. 3

En dehors de RAMP, Chemonics réalise en ce moment un autre projet pour l’USAID : l’ASAP (Accelerating Sustainable Agriculture Program) (2006-2010). Ce programme vise à renforcer le rôle du capital privé dans l’agriculture et à développer la capacité du Ministère de l’Agriculture à le soutenir. Comme le précise le programme, l’accent est mis est sur des « solutions orientées vers le marché qui aident les agriculteurs et les entreprises à tirer parti de nouvelles opportunités économiques ». 4

1 - http://www.export.gov/afghanistan/pdf/construction_3-ramp.pdf
2 - The Center for Public Integrity, Windfalls of war : Chemonics International Inc., 31 mars 2004, http://tinyurl.com/cqwm8o
3 - Voir Kenneth E. Neils, « Case Study : Vegetable Dehydration and Processing Factory in Afghanistan ». http://tinyurl.com/b9lb9v
Une autre de ces entreprises s’occupe d’une grande campagne de replantation visant à revitaliser le secteur afghan du raisin de table, auparavant renommé au niveau mondial. Dans le cadre d’initiatives conçues avec Roots of Peace, U.C. Davis a livré 4 000 plants de vigne en Afghanistan aux termes d’un contrat de 10 millions de dollars avec l’USAID.
4 – Voir le site web de Chemonics : http://tinyurl.com/dmdusz

Certaines des équipes PRT sont appelées « équipes de développement agricole » (Agricultural Development Teams) et elles ont une mission spécifiquement agricole. Au-delà de l’intention ridicule d’apprendre aux agriculteurs afghans la façon dont on procède en Iowa ou au Texas, et de la fourniture de semences de blé gratuites pour convaincre ces fermiers d’abandonner la culture du pavot, ces équipes, composées principalement de soldats de la Garde nationale, apportent également une contribution cruciale aux opérations militaires. « Elles aident à la partie cinétique militaire parce qu’elles font intervenir une coopération avec la population locale, et des moyens de renseignement peuvent être exploités » explique le major général de l’armée de terre King E. Sidwell. « Elles permettent de créer des liens d’amitié à un moment où il ne serait peut-être pas possible autrement de se faire des amis. » [8]

L’agrobusiness pousse sur les champs de bataille

L’assistance entre l’armée et le travail agricole fonctionne dans les deux sens. S’il est vrai que la reconstruction agricole facilite les opérations militaires États-Unis/OTAN, les opérations militaires permettent aux grandes entreprises agro-alimentaires américaines ou étrangères d’avancer dans leurs objectifs en créant un contexte dans lequel elles peuvent facilement pousser le gouvernement à adopter des politiques néolibérales. La guerre offre à ces entreprises à la fois un marché lucratif à court terme dans le secteur florissant de la « reconstruction » (voir Encadré 2) et une opportunité à plus long terme d’intégrer l’Afghanistan dans leurs marchés et leurs réseaux de production mondiaux.

Les semences sont au cœur de ces processus. Ceux qui « reconstruisent » l’agriculture de l’Afghanistan se focalisent précisément sur cet aspect. En 2002, une initiative mondiale en multipartenariat avec 34 organisations a été mise en place sous l’égide du CGIAR, avec un financement américain et australien. Le FHCRAA (Future Harvest Consortium to Rebuild Agriculture in Afghanistan) a duré environ un an, période pendant laquelle il a importé et distribué plusieurs milliers de tonnes de semences de blé en provenance du Pakistan et a institué des programmes de multiplication des semences pour des variétés d’autres cultures qu’il a fait venir de l’ICARDA (International Center for Agricultural Research in the Dry Areas), basé en Syrie. [9]

Le Consortium et les autres initiatives conduites par le CGIAR ont complètement ignoré le riche héritage des variétés des agriculteurs afghans qui auraient servi de base à une véritable reconstruction agricole. Selon une étude de l’ICARDA réalisée en 2002, ni les variétés de riz pluvial ni les variétés de blé pluvial et irrigué qui ont été fournies par les organisations d’aide ne comprenaient des matériaux génétiques afghans. Les auteurs de l’étude en concluent que les producteurs de blé afghans sont « livrés à eux-mêmes lorsqu’il s’agit de reproduire et de resélectionner des semences de variétés locales". [10]

L’Afghanistan a en revanche été inondé de toutes sortes de variétés de semences étrangères, dont certaines sont arrivées par le biais de semenciers étrangers cherchant à tester leurs variétés sur un futur marché potentiel (voir Encadré 3). Des inquiétudes se sont manifestées très tôt sur ces importations systématiques de semences et le mépris des semences locales, ce qui a amené la FAO [11], l’ICARDA [12] et le ministère afghan de l’Agriculture à proposer en 2002 un Code de conduite pour l’aide en semences. Mais toute préoccupation vis-à-vis des semences des agriculteurs a été balayée par l’insistance des États-Unis et de l’Union européenne à construire en Afghanistan une industrie semencière en cohérence avec leurs visées politiques plus globales. Pour l’essentiel, cela se traduit par la création de quelques entreprises semencières locales qui peuvent servir dans un premier temps d’intermédiaire pour l’aide en semences, et plus tard, si les États-Unis gagnent la guerre, ouvrent la porte aux semenciers et à l’agrobusiness étrangers.

Comme dans le reste du monde, une industrie semencière privée en Afghanistan nécessite un cadre législatif qui crée un marché semencier commercial. Ceci se fait à travers des lois qui font de la vente des semences brevetées la norme et forcent les agriculteurs à acheter plutôt qu’à conserver ou échanger ces semences, en assurant peu de protection aux variétés locales des agriculteurs et à leurs pratiques en la matière. [13] Ainsi, le 13 septembre 2005, par le biais d’une procédure menée par la FAO et l’UE, le Ministère de l’Agriculture a adopté une Politique nationale sur les semences qui, tout en prétendant défendre les droits des agricultures à conserver des semences, a entériné des droits de monopole pour des semenciers qui rendront illégaux l’échange et la vente des semences commerciales :

« Les agriculteurs conserveront leur droit d’utiliser, d’échanger, de partager ou de vendre entre eux des semences obtenues dans/sur l’exploitation, sans aucune restriction, et auront le droit de continuer à utiliser toute variété de leur choix sans être empêchés par le système d’enregistrement obligatoire, sous réserve de ne pas commercialiser une production issue de variétés brevetées. » [14]

Une loi nationale sur les semences a bientôt suivi, dont la version provisoire interdit la vente de semences non certifiées si elles ne respectent pas des critères minimum de germination, de pureté et d’étiquetage. Comme les petits exploitants risquent d’avoir des difficultés à respecter ces exigences, ceci pourrait se répercuter sur la vente et l’échange des semences paysannes. [15]

Encadré 3. Les multinationales se mettent à l’agriculture

Il n’y a jamais eu de culture du soja en Afghanistan et il ne fait pas partie de la tradition culinaire du pays, mais un nouveau programme, soi-disant conçu pour combattre la malnutrition, envisage de changer tout cela. 1L’USAID a financé le programme NEI (Nutrition and Education International), créé par Nestlé, pour apprendre aux Afghans à semer et consommer des fèves de soja. 2Le programme NEI est lié à l’initiative WISHH (World Initiative for Soy in Human Health), 3 qui a été fondée par l’Association américaine des producteurs de soja (American Soybean Association – ASA) en 2000,4 pour organiser la distribution gratuite de lait de soja à des femmes enceintes et des nourrissons dans tous les pays en développement. WISHH travaille avec la NAMA (North American Millers’ Association) qui compte parmi ses membres les géants mondiaux ADM, Bunge Milling et ConAgro. En Afghanistan, NEI travaille avec les entreprises Stine Seed Company (Iowa) et Gateway Seed Company (Illinois), qui lui fournissent toutes deux du soja génétiquement modifié « Roundup Ready » et l’herbicide Roundup à revendre aux agriculteurs. Selon NEI, ce dernier a distribué deux tonnes de semences de soja génétiquement modifié en Afghanistan en 2005.

Stine et Gateway ne sont pas les seules sociétés semencières multinationales à s’être installées. En 2002, le semencier allemand KWS a mis en place un partenariat public-privé avec le ministère afghan de l’alimentation et de la petite industrie et un groupe d’investisseurs privés afghans, pour reprendre la culture de la betterave sucrière dans la zone de Baghlan, à 250 km au nord de Kaboul, et pour rouvrir l’ancienne sucrerie de Baghlan qui a été à une époque le centre du petit secteur sucrier afghan.5 Des entreprises privées allemandes, iraniennes et russes ont fourni des variétés de betterave à sucre « à haut rendement », ainsi que des engrais. Des projets d’utilisation des sous-produits des usines de raffinage du sucre (mélasse et pulpe de betterave) ont été élaborés pour produire un matériau de base pour une production industrielle d’éthanol.

Mais même ce projet, la New Baghlan Sugar Company, n’a pu échapper à la guerre : il a été à la une des médias en novembre 2007 quand une bombe a explosé lors de la cérémonie d’inauguration. Pourtant, même dans ces conditions, les partenaires poursuivent résolument la modernisation. En 2007, KWS et Monsanto ont introduit des betteraves sucrières américaines génétiquement modifiées pour résister à l’herbicide Roundup de Monsanto, en dépit des craintes que ces betteraves contaminent les autres cultures. 6Il y a maintenant un risque que des cultures OGM de ce type soient utilisées en Afghanistan, ce qui déclencherait une autre sorte de guerre avec la biodiversité locale.

Le Centre international de la pomme de terre (CIP) a ouvert la voie à l’entrée sur le marché de Technico Pty Limited, une multinationale australienne. 7 Le CIP a importé en Afghanistan des variétés de Technico pour des essais. L’USAID a financé les infrastructures destinées à un marché de la pomme de terre et l’équipe du CGIAR a élaboré un système de certification.
Trois multinationales américaines (Chemonics, DAI (Development Alternatives Inc.),8 et PADCO (Planning and Development Collaborative International)) réalisent actuellement une série de programmes financés par l’USAID (Alternative Livelihood Programs – ALP) qui visent à fournir aux cultivateurs de pavot un autre moyen de subsistance.9 Leur plus grand succès à ce jour est l’exportation de grenades (fruits) par avions militaires américains jusqu’à un supermarché Carrefour de Dubai. 10

1 - Nutrition and Educational International (NEI), « Final Report, 2004 Soybean Production Experimentation in Mazar-e-Sharif, Balkh Province, Afghanistan ». http://tinyurl.com/cgvxyx
2 – Voir le site web de NEI, http://www.nei-intl.org/index.html
3 – Voir le site web de WISHH, http://www.wishh.org/
4 – Voir le site web de l’American Soybean Association, http://www.soygrowers.com/international/wishh.htm
5 - FAO Newsroom, « Restarting sugar production in Afghanistan », 17 décembre 2004, http://www.fao.org/newsroom/en/news/2004/52501/index.html
6 – Voir le site web de l’Organic Seed Alliance pour plus d’informations, http://www.seedalliance.org/index.php?page=SugarBeetJune2008
7 – Voir le site web de Technico, http://www.technituber.com.au
8 - DAI est une société de conseil en développement commercial à l’international. http://www.dai.com
9 – Voir le site web d’AECOM International Development de PADCO, http://www.padco.aecom.com/
10 – « Afghans seek image change with anar », FreshPlaza : Global Fresh Produce and Banana News, 24 novembre 2008. http://www.freshplaza.com/news_detail.asp?id=33728

Avec la mise en place de ce cadre légal, la première entreprise privée de production et de vente de semences de blé a été inaugurée dans la province de Bamyan, en Afghanistan central, en août 2006. [16] D’autres sociétés ont pris la suite depuis, et en octobre 2008 l’ANSA (Afghanistan National Seed Association), dirigée par le directeur général d’une société semencière privée afghane, a été créée à Kaboul avec le soutien de la FAO. [17] Il est peu exagéré de la qualifier d’industrie nationale. Les semenciers privés afghans sont maintenus à flot par des bailleurs de fonds étrangers. En 2008, par exemple, l’USAID et le Département britannique pour le développement international (DFID) ont contribué à hauteur de 3 millions de dollars chacun à un projet « Seed » de l’Union européenne qui offre des prêts pour l’achat de semences de blé certifiées. Qui plus est, la principale activité des entreprises semencières est de produire des semences pour les programmes des bailleurs de fonds étrangers ou les activités militaires. La plus grande partie sinon la totalité des ventes de semences s’effectuent par le biais de contrats avec des organismes internationaux, dans le cadre de programmes d’éradication du pavot ou d’opérations de relations publiques de l’armée.

L’ANSA n’est pas le seul sur la place. Les Talibans gèrent leurs propres réseaux de fourniture de semences, avec une stratégie similaire pour s’attirer la fidélité des agriculteurs locaux. L’armée américaine affirme que les Talibans contrôlent une grande ferme de semences de blé dans la province de Ghazni et distribuent des semences aux agriculteurs dans les zones sous leur contrôle. Une équipe américaine de développement agroalimentaire de la Garde nationale a indiqué au Dallas Morning News qu’elle envisageait de construire une ferme de semences de blé à proximité pour « libérer les producteurs de blé de Ghazni des fournisseurs approuvés par les Talibans ». [18]

D’une façon ou d’une autre, que les semences viennent des Talibans ou de l’armée américaine, elles ne sont certainement pas « libres ». Les deux s’inscrivent dans des objectifs politiques contraignants, soutenus par des forces armées qui n’ont pas grand-chose à faire des intérêts des petits exploitants d’Afghanistan. La seule manière pour ces agriculteurs de retrouver leur liberté est de reprendre en main leurs propres semences.

Une des justifications avancées pour l’introduction d’une série de cultures de rapport est qu’il faut apporter des alternatives à la culture du pavot à opium qui alimente le marché mondial de la drogue. Toutefois, tant que la culture du pavot est florissante, peu d’agriculteurs semblent intéressés par les alternatives. Il n’est pas difficile de comprendre pourquoi : un cultivateur de pavot gagne beaucoup plus d’argent - environ dix fois plus – qu’un producteur de blé. Une des solutions possibles, qui est proposée par un chercheur australien de l’organisation de recherche scientifique et industrielle du Commonwealth à Canberra, conjointement avec le Homeland Security Programme de l’Université d’État de San Diego aux États-Unis, consisterait à légaliser la production du pavot pour la production de biodiesel. Les agriculteurs planteraient une variété de semence de pavot qui a été génétiquement modifiée pour avoir une teneur élevée en huile et supprimer ses propriétés narcotiques. Les bailleurs de fonds principaux font également pression pour que des cultures « alternatives » et des variétés « améliorées » plus plus rentables soient offertes aux agriculteurs (voir Encadré 3).

La reconstruction de l’Irak

Il est paradoxal que toute allusion à la reconstruction des systèmes agricoles et alimentaires en Irak, pays connu pour être le berceau de l’agriculture, doive commencer par de nombreuses références aux États-Unis. Néanmoins, dans le contexte actuel, il est important de souligner que l’Irak est depuis longtemps un pays important pour les États-Unis en tant que marché pour ses produits agricoles. Même s’il est vrai que les États-Unis ont des intérêts à long terme dans le développement d’un marché similaire en Afghanistan, l’Irak est déjà la destination numéro un pour ses exportations de blé d’hiver rouge dur et une destination de choix pour son riz. [19] C’est un marché de 1,5 milliard de dollars qui n’était pas accessible aux entreprises américaines avant l’invasion, du fait des sanctions. [20] En fait, le contrôle du développement des systèmes agricoles et alimentaires irakiens était si important pour les États-Unis que pendant les premières années de l’occupation ils ont fait venir Dan Amstutz, un ancien responsable de Cargill et un habitué de longue date des délégations commerciales américaines, pour être responsable de ce secteur. [21]

Les États-Unis sont venus en Irak avec un calendrier chargé de réformes pour tous les secteurs de son économie, pas seulement l’agriculture. Toutefois, l’Autorité provisoire de la coalition américaine n’a pas pu mettre en œuvre son programme de réforme néolibérale aussi rapidement qu’elle le voulait parce qu’elle a été confrontée à toute une série de contraintes : les dispositions de la Convention de Genève, les problèmes pratiques du manque d’intérêt des investisseurs, et la nécessité impérieuse d’une forme quelconque d’organisation pour pourvoir aux besoins fondamentaux du peuple irakien. Et pourtant, l’Autorité à réussi à mettre en vigueur un ensemble de politiques néolibérales dures qui ont eu un impact important sur le pays. [22] En fait, l’impact des réformes, combiné avec la poursuite de la guerre, a été si catastrophique qu’en janvier 2009, le président de l’Union industrielle irakienne a confirmé que 90 % des industries du pays avaient fermé leurs portes depuis 2003. [23]

Encadré 4 : Stationnés dans le Golfe
Le gouvernement américain a déployé deux navires de guerre américains avec 3 500 marines à bord dans les eaux du Golfe du Bengale pour des opérations d’aide humanitaire et de secours au Bangladesh, après que ce pays ait été frappé par le cyclone tropical Sidr en 2007. Selon les termes du Chargé d’affaires américain au Bangladesh, les États-Unis sont « ici pour longtemps […]pour aider à un rétablissement et une réhabilitation ». 1 Ces opérations du Département de la Défense entrent dans le cadre d’un projet commun du Département d’État américain et de l’USAID. L’un des navires, l’USS Kearsarge, a également été utilisé entre 2003 et 2005 dans l’operation « Liberté en Irak » et la « Guerre mondiale contre le terrorisme ». De nombreuses voix se sont élevées au Bangladesh pour protester contre cette situation.

1 – Ambassade des États-Unis, Dhaka, communiqué de presse, 7 décembre 2007, http://tinyurl.com/c2kmpb, voir également Indo-Asian News Service, « Islamists protest US naval presence for cyclone relief », The Earth Times, 24 novembre 2007, http://www.earthtimes.org/articles/show/147173.html

En ce qui concerne plus particulièrement le secteur agricole, les États-Unis ont mis en œuvre un dispositif similaire à celui qui a été déjà décrit à propos de l’Afghanistan, mais à une plus grande échelle et avec un profit plus flagrant pour les entreprises américaines. Dans l’un de ses décrets, la CPA a aboli les subventions agricoles et a ouvert le marché agricole. Sans surprise, le pays a été envahi par des importations bon marché et la production alimentaire locale s’est effondrée. Tout comme en Afghanistan, les changements dans les lois sur les semences ont été considérées comme cruciales. Toutefois, alors qu’en Afghanistan c’est au moins le gouvernement central qui a promulgué les nouvelles lois, en Irak les droits des agriculteurs de conserver leurs semences ont été abolis par l’odieux Décret 81 au cours des derniers jours de pouvoir de l’Autorité provisoire de la coalition américaine.[24]
Dan Amstutz a été chargé du Programme de reconstruction et de développement agricole de l’USAID pour l’Irak (ARDI). Ce travail, qui était géré par l’un des contractants privés qui bénéficiait le plus de la confiance de l’USAID, Development Alternatives Inc. (DAI), a privilégié l’accélération de « la transition d’un système de production et de commercialisation à direction centralisée vers une économie de marché dans laquelle les agriculteurs et les entreprises agroalimentaires ont la possibilité de prendre des risques et de faire des profits ». [25] Le blé, la principale culture vivrière en Irak, figurait en en tête des priorités du programme ARDI. Sur le terrain, le travail du programme ARDI pour le blé s’est concentré sur l’importation, la multiplication et la distribution de semences de blé certifiées. [26] Ces efforts n’ont, semble-t-il, pas eu beaucoup d’impact. Au cours des trois années du programme ARDI, la production nationale de blé en Irak a baissé de 2,6 millions de tonnes en 2002 à 2,2 millions de tonnes en 2006 (malgré un doublement de la superficie semée en blé) et les rendements moyens nationaux pour le blé ont plongé pendant cette même période de 1,6 tonne à l’hectare à 0,6 tonne à l’hectare. [27] Néanmoins, le programme ARDI jouait aussi un jeu politique avec le blé qui s’insérait dans une stratégie américaine plus globale de thérapie de choc pour l’économie irakienne et qui était susceptible d’être plus intéressante pour l’agrobusiness américain : son objectif central était de libéraliser et privatiser le secteur du blé irakien, et son Système de distribution public en particulier. [28] Si le chaos qui a suivi l’invasion américaine rendait impossible (et illégal dans le cadre de la Convention de Genève) une liquidation ou un démantèlement du secteur du blé irakien, le programme ARDI a tenté d’entraîner les Irakiens sur le chemin de réformes néolibérales qui pourraient arriver aux mêmes fins tout en esquivant les sensibilités politiques et les problèmes pratiques immédiats. [29] Une partie de cette privatisation est actuellement mise en œuvre en Irak par le biais du « Pacte international pour l’Irak », un plan quinquennal négocié par le gouvernement irakien avec la Banque mondiale, les États-Unis et les autres bailleurs de fonds principaux. [30] Quelle que soit l’issue finale, la conjonction de la dévastation de la production de blé de l’Irak et l’ouverture de ses marchés du blé aux importations américaines, toutes deux amenées par l’invasion américaine, a rapporté des milliards de dollars aux entreprises céréalières américaines.

Quand le programme ARDI est arrivé à son terme en 2006, l’USAID a lancé deux nouveaux programmes : le Programme agroalimentaire Inma, de 343 millions de dollars [31], et le Programme Izdihar (Croissance du secteur privé et création d’emplois en Irak). [32] Les deux programmes sont dirigés par Louis Berger Group Inc., l’un des plus grands cabinets-conseil du monde pour les infrastructures et le développement, et ils sont destinés à préparer la voie aux investissements de l’agrobusiness dans l’industrie alimentaire.

Pourtant, tout comme les programmes similaires en Afghanistan, ces programmes de reconstruction agricole ont également une fonction militaire et sont immergés dans des opérations militaires. Sur les 250 millions de dollars de fonds de « reconstruction » que les États-Unis ont dépensés jusqu’ici pour les 581 projets agricoles qui ont été proposés, planifiés ou achevés depuis le début de l’invasion, plus de 97 % des projets ont été payés sur des fonds du CERP (Commanders’Emergency Response Program), qui est géré par la Force multinationale en Irak (Multi-National Corps-Iraq). Seulement 2,4 % de ces projets ont été financés par le Fonds d’assistance et de reconstruction de l’Irak, qui est supervisé par l’Inspecteur général spécial américain pour la reconstruction de l’Irak. Le financement du CERP a été initialement assuré par la confiscation de l’argent et des biens de l’ancien gouvernement irakien par l’armée américaine. Quand, début 2004, l’armée américaine a fini de dépenser ces fonds saisis, juste avant que l’Autorité provisoire de la Coalition ne prenne fin, les États-Unis ont décidé de poursuivre le fonctionnement du CERP avec des crédits budgétaires du gouvernement américain. Sur les 552 projets de reconstruction agricole que les États-Unis ont démarrés en Irak, la Force multinationale en Irak en a géré 536, le Corps des ingénieurs de l’armée américaine en a géré six, et l’USAID n’en a géré que dix. [33] Le financement de la reconstruction agricole en Afghanistan est aussi dominé par un CERP similaire ce qui signifie que, dans les deux cas, ce sont les militaires qui décident en dernier ressort des projets qui vont être réalisés.

« Nous avons deux nouveaux amis dans le secteur du riz, le directeur général du ministère du commerce de l’Irak et le directeur général de l’office irakien des céréales (Iraqi Grain Board) » a déclaré Stuart Proctor Jr., président-directeur général de l’USA Rice Federation en 2004, après une réunion avec les deux hommes. [36]

L’USAID et d’autres programmes soi-disant civils travaillent en Irak avec des Équipes de reconstruction provinciale (Provincial Reconstruction Teams ou PRT), créées sur le modèle des PRT qui ont été initialement mises en place en Afghanistan. Selon l’ambassade américaine en Irak, « les Équipes de reconstruction provinciale mises en place en Irak en 2005 et inaugurées par la Secrétaire d’État C. Rice en novembre de cette année, relèvent d’une initiative interorganisme civilo-militaire qui constitue la principale interface du Gouvernement américain entre les États-Unis, les partenaires de la Coalition et les autorités provinciales et locales dans l’ensemble des 18 provinces de l’Irak ». [34]

Un rapport de décembre 2008 de l’United States Institute of Peace, « une institution nationale indépendante et non partisane, créée et financée parle Congrès », [35] fournit plus de détails sur la façon dont les PRT sont liées à la mission militaire américaine en Irak, et mérite d’être citée in extenso :« Les PRT ont tendance à jouer un rôle de soutien et de conseil auprès de l’armée, en lui apportant une expertise civile à laquelle elle ne pourrait autrement pas avoir accès et en lui offrant des suggestions sur la façon de déterminer des opérations. Comme le dit un membre d’une PRT travaillant dans un environnement de contre-insurrection à Bagdad, « l’armée est l’instrument de base, nous apportons une précision à l’intervention ». Toutefois, dans des environnements de contre-insurrection, les militaires ont un leadership sans ambiguïté et peuvent sans problème aller à l’encontre de l’avis de la PRT si, à leur avis, les exigences de sécurité l’imposent [...] Les PRT dépendent de Bagdad et de Washington pour les questions politiques, économiques et de sécurité dans leurs provinces, une fonction clairement bénéfique mais rarement débattue. Les responsables politiques et militaires de haut niveau accordent beaucoup de valeur aux informations qu’ils obtiennent des PRT. Au niveau politique, ces responsables font l’analyse des gagnants et des perdants, et prévoient les développements politiques dans leurs provinces. Les membres des PRT assurent également une surveillance des « points chauds » de sécurité et un travail de repérage pour les militaires, un rôle particulièrement utile dans des zones où l’armée a une implantation faible. À un niveau économique, les responsables de Bagdad déclarent que sans les PRT, ils ne sauraient pas grand-chose sur les sommes d’argent dépensées par les ministères irakiens. (Le Ministère irakien des Finances ne peut ou ne souhaite pas, à la fois pour des raisons techniques et des raisons politiques, fournir ces informations, mais elles sont facilement accessibles aux PRT.) […] Les PRT sont de précieux représentants diplomatiques auprès des autorités provinciales. Il est extrêmement inhabituel, voire complètement sans précédent, que les États-Unis aient ainsi des contacts diplomatiques indépendants avec de si nombreuses autorités locales d’un tel niveau dans un pays étranger. Dans l’environnement actuel, dans lequel de nombreux intérêts américains dépendent de l’évolution politique en Irak, il est précieux pour les États-Unis d’avoir ces points de contact diplomatique pour donner un petit coup de pouce aux orientations politiques irakiennes dans un sens qui correspond aux intérêts de Washington. » [37]

Encadré 5 : Une autre voie est possible
Cette expérience de régions sinistrées qui ont reçu une aide de l’étranger et de leurs propres gouvernements ne veut pas dire qu’il n’y a jamais besoin d’une assistance. En fait, une aide peut être justifiée et extrêmement importante si elle permet aux communautés de s’aider elles-mêmes. Des organisations paysannes, comme La Via Campesina 1, ont montré la voie à suivre. Après le tsunami, elles ont acheminé l’aide directement aux communautés, à travers toute la région touchée :

« Au Sri Lanka, en Inde, en Thaïlande et en Indonésie, où La Via Campesina a des organisations affiliées, les agriculteurs ont lancé des opérations d’assistance pour aider les survivants de la catastrophe, ils ont distribué du riz et des légumes pour nourrir les populations éprouvées, et plusieurs opérations de collecte de fonds ont été organisées pour faire parvenir des contributions nationales et internationales aux petites organisations de cultivateurs et de pêcheurs. La Via Campesina a également immédiatement évoqué publiquement des problèmes importants touchant des petits producteurs, comme l’origine de l’aide alimentaire (produits alimentaires locaux ou importés), le type des politiques de reconstruction mises en œuvre (agrobusiness ou production familiale) et la participation des populations au processus. » 2

1 – Secrétariat international de La Via Campesina, « 20 months after the Tsunami : Looking back at La via Campesina relief operations », 4 juillet 2006, http://tinyurl.com/b6ftfg
2 - Peter Rosset et María Elena Martínez, “The Democratisation of Aid”, in Red Pepper, février 2005, http://www.redpepper.org.uk/The-democratisation-of-aid

Terres de guerre

Les objectifs réels de la reconstruction agricole en Afghanistan et en Irak

GRAIN

Nous nous intéressons dans ce Rapport à la façon dont le travail de reconstruction agricole des États-Unis en Afghanistan et en Irak ne se contente pas de faciliter l’accès aux firmes agro-alimentaires américaines et d’essayer d’imposer des politiques libérales (ce qui a toujours été l’une des fonctions fondamentales de l’aide américaine au développement), mais fait aussi partie intégrante de la campagne militaire américaine dans ces pays et les régions avoisinantes. Lorsqu’on rapproche cette situation du pouvoir croissant que les États-Unis et les entreprises qui sont leurs alliés exercent sur les bailleurs de fonds et les organismes internationaux (comme la Banque mondiale, l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) et les centres du Groupe consultatif pour la recherche agricole internationale (CGIAR), qui influencent les politiques alimentaires et agricoles adoptées par les pays bénéficiaires de l’aide), c’est une évolution très inquiétante. Il ne s’agit pas de cas uniques, nés de circonstances exceptionnelles. Ils constituent vraisemblablement un modèle de dispositif pour les activités des États-Unis à l’étranger, qui continuent à étendre leur « guerre contre le terrorisme » et à favoriser les intérêts des entreprises américaines.

L’Asie a eu sa part de désastres au cours des dernières années, qu’ils soient d’origine humaine ou naturelles : inondations, cyclones, tsunamis, tremblements de terre, guerre. Après chaque catastrophe, des efforts sont faits pour tout remettre en état. Mais « l’assistance » extérieure est souvent accompagnée d’objectifs politiques ou même militaires qui visent beaucoup plus à remodeler les pays pour satisfaire de puissants intérêts qu’à effectivement permettre une reconstruction des communautés éprouvées. L’aide humanitaire est régulièrement conditionnée à l’adoption de politiques néolibérales et, ce qui est peut-être encore plus inquiétant, on a récemment pu observer une tendance en cas de guerre à associer étroitement cette aide, qualifiée de « reconstruction », à l’appareil militaire des puissances occupantes. En Afghanistan, où le Président américain Obama est en train d’envoyer 17 000 soldats supplémentaires, et en Irak, les terrains d’essais de cette assistance militarisée, la distinction entre les activités civiles et militaires américaines a été complètement, et délibérément, estompée.

Afghanistan : de la nourriture et des bombes

Quand les États-Unis ont commencé leur campagne de bombardement sur l’Afghanistan en 2001, l’une de leurs premières cibles a été Shindand, un aérodrome construit par les Soviétiques dans l’ouest du pays, près de la frontière avec l’Iran. Un an plus tard, les États-Unis ont pris le contrôle de l’aérodrome, l’un des plus grands du pays, et ont alors été accusés de vouloir utiliser ce site comme base pour des interventions contre l’Iran. Aujourd’hui, la zone autour de Shindand reste le théâtre d’une intense activité militaire entre les États-Unis et les forces de l’OTAN d’une part et les troupes des Talibans de l’autre, les populations civiles restant prises entre deux feux.

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Le 21 août 2008, des appareils américains ont décollé de l’aéroport de Shindand et ont bombardé un village dans le District de Shindand, tuant au moins 88 civils innocents. Quand des manifestants sont ensuite descendus dans les rues d’Azizabad, la capitale régionale, l’Armée nationale afghane a ouvert le feu sur la foule et blessé ainsi plusieurs personnes. La manifestation avait été déclenchée par l’arrivée de fonctionnaires du gouvernement central avec une aide alimentaire destinée aux familles touchées par le drame. « Ils ont détruit nos maisons, tué des dizaines de personnes, et ils nous envoient encore du blé ? » s’est écrié Hamidullah, un habitant de la région qui a participé aux manifestations. [1]

Dans la guerre d’Afghanistan, les bombes et l’aide alimentaire participent du même accord global. Quelques mois plus tôt seulement, les forces américaines avaient créé un centre de formation agricole dans ce même aéroport d’où les avions américains ont lancé leur attaque meurtrière. « Ce centre agricole a de nombreux effets positifs aussi bien pour les troupes que pour la population locale » déclare un responsable de l’équipe des affaires civiles des Forces spéciales américaines. « Ceci nous permet de construire une relation avec les villageois grâce à de la formation et à des emplois ; ils ont ainsi une raison d’y réfléchir à deux fois avant d’autoriser les forces anti-afghanes à intervenir et à exercer une influence négative sur leurs vies. La présence de ce centre agricole est une mesure de sécurité en elle-même. » [2] Son objectif explicite est de présenter l’occupation américaine sous un jour favorable.

Les responsables américains expliquent que le centre permettra par la suite de développer dans la zone une production agricole destinée à l’exportation et à détourner les agriculteurs locaux de la production du pavot, une culture qui continue à apporter plus de sécurité et de revenus à ces agriculteurs que les millions de dollars de l’aide étrangère, dont seule une toute petite partie leur parvient finalement. Le centre est équipé de laboratoires, de salles de classe, de plusieurs bassins de pisciculture avec des laboratoires d’alevinage, des vignes et des vergers. Une station météorologique et un système d’irrigation goutte à goutte sont également prévus. Tout cela est géré par les militaires américains.

Encadré 1 : Les conseillers agricoles

Depuis 2003, 25 équipes de reconstruction provinciale (Provincial Reconstruction Teams – PRT), financées par le Département américain de l’agriculture (USDA), ont été déployées pour former les Afghans aux techniques agricoles. Les nombres de conseillers agricoles de l’USDA qui ont travaillé avec les PRT sont les suivants :

Nombre de conseillers

Nombre de mois en poste

2003

3

6

2004

10

6

2005

10

6

2006

8

9

2007

8

9

2008

13

13

Source : Foreign Agricultural Service de l’USDA

Dans le sud-est, l’USAID (Agence des États-Unis pour le développement) a passé contrat avec la firme américaine Chemonics Inc. pour construire un centre agricole à l’extérieur de Lashkar Gah, une ville de la province de Helmand, une autre zone qui est le théâtre de conflits intenses avec les Talibans. Chemonics est une entreprise internationale spécialisée dans le développement du secteur privé et l’agriculture, dont l’activité est guidée par le slogan « être un catalyseur pour l’agrobusiness ». [3] Elle a été créée en 1975 à Washington et, depuis, l’USAID est son principal client. [4] « À Chemonics, nous sommes fiers de participer à la renaissance agricole et agroalimentaire de l’Afghanistan » déclare son président, Richard Dreiman. [5] Chemonics indique que l’emplacement choisi initialement pour le centre agricole, dans une zone de culture, a été rejeté ; on leur a en revanche « donné l’ordre », pour des « raisons militaires stratégiques et de sécurité », de le créer dans l’aéroport de Lashkar Gah, qui est sous contrôle de l’armée britannique. [6] Il est clair que la ligne de démarcation entre objectifs militaires et objectifs d’assistance a été estompée, et ce de façon délibérée.

Il y a trente ans, quand l’Afghanistan était exportateur net de produits alimentaires, l’Helmand était le grenier à blé du pays. Après l’invasion, les États-Unis avaient proclamé qu’avant 2007 ils amèneraient le pays à retrouver son autonomie alimentaire. Aujourd’hui, en 2009, cet objectif n’a jamais été aussi éloigné et les Afghans dépendent toujours des importations alimentaires et de l’assistance étrangère. Ceci tient largement au fait que la guerre s’est poursuivie et a dévasté l’agriculture du pays. Au lieu d’aider véritablement les Afghans à retrouver leurs anciennes compétences agricoles, les centres agricoles apportent un vernis de reconstruction agricole à une mission militaire qui détruit les systèmes alimentaires de l’Afghanistan. Ils constituent une tentative de légitimer les bases militaires d’une puissance occupante.

Les équipes de reconstruction provinciale (PRT) que le Royaume-Uni et les États-Unis mettent en place de plus en plus fréquemment dans les zones rurales afghanes répondent à la même finalité que les centres agricoles. Une PRT comprend généralement un personnel militaire de 60 à 250 personnes, un responsable de terrain de l’USAID et un responsable politique du Département d’État américain. L’USAID indique qu’environ 25 PRT interviennent actuellement en Afghanistan. Selon l’USAID « En Afghanistan, les PRT sont des instruments clés par le biais desquels la communauté internationale fournit son assistance aux niveaux des provinces et des districts. En raison de leur objectif provincial et de leurs moyens civils et militaires, les PRT ont une mission spécifique pour améliorer la sécurité, encourager la bonne gouvernance et renforcer le développement provincial. La combinaison de moyens internationaux civils et militaires permet également aux PRT de disposer d’une latitude considérable pour mettre en œuvre leur mission. […] Les PRT cherchent à établir un environnement suffisamment sûr et stable pour que les organisations civiles internationales et afghanes puissent assurer une aide au développement. Du fait de leur composition particulière, les PRT sont également en mesure d’apporter un soutien et un développement dans des zones moins sûres. Les programmes de l’USAID tentent de travailler avec les PRT pour fournir des services dans des zones moins sûres ou peu desservies en Afghanistan." [7]

Encadré 2 : Une rampe de lancement pour les entreprises américaines en Afghanistan

En 2003, l’USAID a lancé un projet du nom de RAMP (Rebuilding Afghanistan’s Agricultural Markets Program – Programme de reconstruction des marchés agricoles de l’Afghanistan), un projet sur trois ans qui doit être mis en œuvre dans 13 provinces. Il avait deux objectifs principaux : augmenter la productivité agricole et lier les villages aux marchés. Ce programme traduit clairement la pensée qui sous-tend la « reconstruction » : elle est comprise comme un processus d’intégration de l’agriculture afghane au sein du système commercial mondial et de développement des processus et des outils de base pour l’agrobusiness. Les bénéficiaires immédiats du programme RAMP sont les entreprises américaines. Comme l’indique sans vergogne une brochure de l’USAID « [RAMP] offre une excellente opportunité aux fournisseurs américains d’équipements et de services. Dans la mesure où la majorité du financement devrait provenir de sources américaines, la préférence ira certainement aux entreprises américaines dans le cadre du programme RAMP. Il est très important pour les firmes américaines de trouver de bonnes entreprises afghanes locales avec lesquelles elles peuvent établir un partenariat dans le cadre de cette activité. » 1

Chemonics International Inc. a été l’une des entreprises privées américaines à remporter un gros contrat dans le cadre de RAMP. Chemonics a été chargé de la construction de l’aéroport et du centre agricole dans la province d’Helmand et d’une série d’autres contrats pour un montant total de 600 millions de dollars, pour « l’évaluation socio-économique » et la « sécurité alimentaire » en Afghanistan. Même si ce dernier a été le plus grand contrat que le gouvernement américain a publiquement attribué pour un travail dans ce pays, Chemonics s’est montré peu désireux de fournir des détails sur les tâches qu’il devait réaliser dans ce cadre. Un centre de journalisme d’investigation basé à Washington (The Center for Public Integrity), n’a pu obtenir des copies des contrats auprès de Chemonics malgré des tentatives réitérées.2

Les fournitures et les services pour les projets RAMP sont généralement assurés par des entreprises américaines comme Valmont Industries Inc., qui a remporté des contrats pour la fourniture d’équipements mécaniques pour l’irrigation, et CDM, qui a joué le rôle de ressource technique pour les projets sur l’eau et l’irrigation en Afghanistan entre 2002 et 2004. Les projets RAMP favorisent également l’agriculture contractuelle et les investissements étrangers. Parwan Dehydrates Company, une usine d’exportation de légumes créée par le biais de RAMP dans la province afghane du Parwan, a des contrats avec 1200 agriculteurs pour la fourniture de légumes secs. Il s’agit d’une joint-venture entre Development Works Corps (DWC), Canada, qui détient 60 % des parts, et l’association des producteurs du Parwan (Parwan Growers’ Association), qui reste à créer et qui possèdera les 40 % restant. DWC est membre d’USAID-RAMP. 3

En dehors de RAMP, Chemonics réalise en ce moment un autre projet pour l’USAID : l’ASAP (Accelerating Sustainable Agriculture Program) (2006-2010). Ce programme vise à renforcer le rôle du capital privé dans l’agriculture et à développer la capacité du Ministère de l’Agriculture à le soutenir. Comme le précise le programme, l’accent est mis est sur des « solutions orientées vers le marché qui aident les agriculteurs et les entreprises à tirer parti de nouvelles opportunités économiques ». 4

1 - http://www.export.gov/afghanistan/pdf/construction_3-ramp.pdf
2 - The Center for Public Integrity, Windfalls of war : Chemonics International Inc., 31 mars 2004, http://tinyurl.com/cqwm8o
3 - Voir Kenneth E. Neils, « Case Study : Vegetable Dehydration and Processing Factory in Afghanistan ». http://tinyurl.com/b9lb9v
Une autre de ces entreprises s’occupe d’une grande campagne de replantation visant à revitaliser le secteur afghan du raisin de table, auparavant renommé au niveau mondial. Dans le cadre d’initiatives conçues avec Roots of Peace, U.C. Davis a livré 4 000 plants de vigne en Afghanistan aux termes d’un contrat de 10 millions de dollars avec l’USAID.
4 – Voir le site web de Chemonics : http://tinyurl.com/dmdusz

Certaines des équipes PRT sont appelées « équipes de développement agricole » (Agricultural Development Teams) et elles ont une mission spécifiquement agricole. Au-delà de l’intention ridicule d’apprendre aux agriculteurs afghans la façon dont on procède en Iowa ou au Texas, et de la fourniture de semences de blé gratuites pour convaincre ces fermiers d’abandonner la culture du pavot, ces équipes, composées principalement de soldats de la Garde nationale, apportent également une contribution cruciale aux opérations militaires. « Elles aident à la partie cinétique militaire parce qu’elles font intervenir une coopération avec la population locale, et des moyens de renseignement peuvent être exploités » explique le major général de l’armée de terre King E. Sidwell. « Elles permettent de créer des liens d’amitié à un moment où il ne serait peut-être pas possible autrement de se faire des amis. » [8]

L’agrobusiness pousse sur les champs de bataille

L’assistance entre l’armée et le travail agricole fonctionne dans les deux sens. S’il est vrai que la reconstruction agricole facilite les opérations militaires États-Unis/OTAN, les opérations militaires permettent aux grandes entreprises agro-alimentaires américaines ou étrangères d’avancer dans leurs objectifs en créant un contexte dans lequel elles peuvent facilement pousser le gouvernement à adopter des politiques néolibérales. La guerre offre à ces entreprises à la fois un marché lucratif à court terme dans le secteur florissant de la « reconstruction » (voir Encadré 2) et une opportunité à plus long terme d’intégrer l’Afghanistan dans leurs marchés et leurs réseaux de production mondiaux.

Les semences sont au cœur de ces processus. Ceux qui « reconstruisent » l’agriculture de l’Afghanistan se focalisent précisément sur cet aspect. En 2002, une initiative mondiale en multipartenariat avec 34 organisations a été mise en place sous l’égide du CGIAR, avec un financement américain et australien. Le FHCRAA (Future Harvest Consortium to Rebuild Agriculture in Afghanistan) a duré environ un an, période pendant laquelle il a importé et distribué plusieurs milliers de tonnes de semences de blé en provenance du Pakistan et a institué des programmes de multiplication des semences pour des variétés d’autres cultures qu’il a fait venir de l’ICARDA (International Center for Agricultural Research in the Dry Areas), basé en Syrie. [9]

Le Consortium et les autres initiatives conduites par le CGIAR ont complètement ignoré le riche héritage des variétés des agriculteurs afghans qui auraient servi de base à une véritable reconstruction agricole. Selon une étude de l’ICARDA réalisée en 2002, ni les variétés de riz pluvial ni les variétés de blé pluvial et irrigué qui ont été fournies par les organisations d’aide ne comprenaient des matériaux génétiques afghans. Les auteurs de l’étude en concluent que les producteurs de blé afghans sont « livrés à eux-mêmes lorsqu’il s’agit de reproduire et de resélectionner des semences de variétés locales". [10]

L’Afghanistan a en revanche été inondé de toutes sortes de variétés de semences étrangères, dont certaines sont arrivées par le biais de semenciers étrangers cherchant à tester leurs variétés sur un futur marché potentiel (voir Encadré 3). Des inquiétudes se sont manifestées très tôt sur ces importations systématiques de semences et le mépris des semences locales, ce qui a amené la FAO [11], l’ICARDA [12] et le ministère afghan de l’Agriculture à proposer en 2002 un Code de conduite pour l’aide en semences. Mais toute préoccupation vis-à-vis des semences des agriculteurs a été balayée par l’insistance des États-Unis et de l’Union européenne à construire en Afghanistan une industrie semencière en cohérence avec leurs visées politiques plus globales. Pour l’essentiel, cela se traduit par la création de quelques entreprises semencières locales qui peuvent servir dans un premier temps d’intermédiaire pour l’aide en semences, et plus tard, si les États-Unis gagnent la guerre, ouvrent la porte aux semenciers et à l’agrobusiness étrangers.

Comme dans le reste du monde, une industrie semencière privée en Afghanistan nécessite un cadre législatif qui crée un marché semencier commercial. Ceci se fait à travers des lois qui font de la vente des semences brevetées la norme et forcent les agriculteurs à acheter plutôt qu’à conserver ou échanger ces semences, en assurant peu de protection aux variétés locales des agriculteurs et à leurs pratiques en la matière. [13] Ainsi, le 13 septembre 2005, par le biais d’une procédure menée par la FAO et l’UE, le Ministère de l’Agriculture a adopté une Politique nationale sur les semences qui, tout en prétendant défendre les droits des agricultures à conserver des semences, a entériné des droits de monopole pour des semenciers qui rendront illégaux l’échange et la vente des semences commerciales :

« Les agriculteurs conserveront leur droit d’utiliser, d’échanger, de partager ou de vendre entre eux des semences obtenues dans/sur l’exploitation, sans aucune restriction, et auront le droit de continuer à utiliser toute variété de leur choix sans être empêchés par le système d’enregistrement obligatoire, sous réserve de ne pas commercialiser une production issue de variétés brevetées. » [14]

Une loi nationale sur les semences a bientôt suivi, dont la version provisoire interdit la vente de semences non certifiées si elles ne respectent pas des critères minimum de germination, de pureté et d’étiquetage. Comme les petits exploitants risquent d’avoir des difficultés à respecter ces exigences, ceci pourrait se répercuter sur la vente et l’échange des semences paysannes. [15]

Encadré 3. Les multinationales se mettent à l’agriculture

Il n’y a jamais eu de culture du soja en Afghanistan et il ne fait pas partie de la tradition culinaire du pays, mais un nouveau programme, soi-disant conçu pour combattre la malnutrition, envisage de changer tout cela. 1L’USAID a financé le programme NEI (Nutrition and Education International), créé par Nestlé, pour apprendre aux Afghans à semer et consommer des fèves de soja. 2Le programme NEI est lié à l’initiative WISHH (World Initiative for Soy in Human Health), 3 qui a été fondée par l’Association américaine des producteurs de soja (American Soybean Association – ASA) en 2000,4 pour organiser la distribution gratuite de lait de soja à des femmes enceintes et des nourrissons dans tous les pays en développement. WISHH travaille avec la NAMA (North American Millers’ Association) qui compte parmi ses membres les géants mondiaux ADM, Bunge Milling et ConAgro. En Afghanistan, NEI travaille avec les entreprises Stine Seed Company (Iowa) et Gateway Seed Company (Illinois), qui lui fournissent toutes deux du soja génétiquement modifié « Roundup Ready » et l’herbicide Roundup à revendre aux agriculteurs. Selon NEI, ce dernier a distribué deux tonnes de semences de soja génétiquement modifié en Afghanistan en 2005.

Stine et Gateway ne sont pas les seules sociétés semencières multinationales à s’être installées. En 2002, le semencier allemand KWS a mis en place un partenariat public-privé avec le ministère afghan de l’alimentation et de la petite industrie et un groupe d’investisseurs privés afghans, pour reprendre la culture de la betterave sucrière dans la zone de Baghlan, à 250 km au nord de Kaboul, et pour rouvrir l’ancienne sucrerie de Baghlan qui a été à une époque le centre du petit secteur sucrier afghan.5 Des entreprises privées allemandes, iraniennes et russes ont fourni des variétés de betterave à sucre « à haut rendement », ainsi que des engrais. Des projets d’utilisation des sous-produits des usines de raffinage du sucre (mélasse et pulpe de betterave) ont été élaborés pour produire un matériau de base pour une production industrielle d’éthanol.

Mais même ce projet, la New Baghlan Sugar Company, n’a pu échapper à la guerre : il a été à la une des médias en novembre 2007 quand une bombe a explosé lors de la cérémonie d’inauguration. Pourtant, même dans ces conditions, les partenaires poursuivent résolument la modernisation. En 2007, KWS et Monsanto ont introduit des betteraves sucrières américaines génétiquement modifiées pour résister à l’herbicide Roundup de Monsanto, en dépit des craintes que ces betteraves contaminent les autres cultures. 6Il y a maintenant un risque que des cultures OGM de ce type soient utilisées en Afghanistan, ce qui déclencherait une autre sorte de guerre avec la biodiversité locale.

Le Centre international de la pomme de terre (CIP) a ouvert la voie à l’entrée sur le marché de Technico Pty Limited, une multinationale australienne. 7 Le CIP a importé en Afghanistan des variétés de Technico pour des essais. L’USAID a financé les infrastructures destinées à un marché de la pomme de terre et l’équipe du CGIAR a élaboré un système de certification.
Trois multinationales américaines (Chemonics, DAI (Development Alternatives Inc.),8 et PADCO (Planning and Development Collaborative International)) réalisent actuellement une série de programmes financés par l’USAID (Alternative Livelihood Programs – ALP) qui visent à fournir aux cultivateurs de pavot un autre moyen de subsistance.9 Leur plus grand succès à ce jour est l’exportation de grenades (fruits) par avions militaires américains jusqu’à un supermarché Carrefour de Dubai. 10

1 - Nutrition and Educational International (NEI), « Final Report, 2004 Soybean Production Experimentation in Mazar-e-Sharif, Balkh Province, Afghanistan ». http://tinyurl.com/cgvxyx
2 – Voir le site web de NEI, http://www.nei-intl.org/index.html
3 – Voir le site web de WISHH, http://www.wishh.org/
4 – Voir le site web de l’American Soybean Association, http://www.soygrowers.com/international/wishh.htm
5 - FAO Newsroom, « Restarting sugar production in Afghanistan », 17 décembre 2004, http://www.fao.org/newsroom/en/news/2004/52501/index.html
6 – Voir le site web de l’Organic Seed Alliance pour plus d’informations, http://www.seedalliance.org/index.php?page=SugarBeetJune2008
7 – Voir le site web de Technico, http://www.technituber.com.au
8 - DAI est une société de conseil en développement commercial à l’international. http://www.dai.com
9 – Voir le site web d’AECOM International Development de PADCO, http://www.padco.aecom.com/
10 – « Afghans seek image change with anar », FreshPlaza : Global Fresh Produce and Banana News, 24 novembre 2008. http://www.freshplaza.com/news_detail.asp?id=33728

Avec la mise en place de ce cadre légal, la première entreprise privée de production et de vente de semences de blé a été inaugurée dans la province de Bamyan, en Afghanistan central, en août 2006. [16] D’autres sociétés ont pris la suite depuis, et en octobre 2008 l’ANSA (Afghanistan National Seed Association), dirigée par le directeur général d’une société semencière privée afghane, a été créée à Kaboul avec le soutien de la FAO. [17] Il est peu exagéré de la qualifier d’industrie nationale. Les semenciers privés afghans sont maintenus à flot par des bailleurs de fonds étrangers. En 2008, par exemple, l’USAID et le Département britannique pour le développement international (DFID) ont contribué à hauteur de 3 millions de dollars chacun à un projet « Seed » de l’Union européenne qui offre des prêts pour l’achat de semences de blé certifiées. Qui plus est, la principale activité des entreprises semencières est de produire des semences pour les programmes des bailleurs de fonds étrangers ou les activités militaires. La plus grande partie sinon la totalité des ventes de semences s’effectuent par le biais de contrats avec des organismes internationaux, dans le cadre de programmes d’éradication du pavot ou d’opérations de relations publiques de l’armée.

L’ANSA n’est pas le seul sur la place. Les Talibans gèrent leurs propres réseaux de fourniture de semences, avec une stratégie similaire pour s’attirer la fidélité des agriculteurs locaux. L’armée américaine affirme que les Talibans contrôlent une grande ferme de semences de blé dans la province de Ghazni et distribuent des semences aux agriculteurs dans les zones sous leur contrôle. Une équipe américaine de développement agroalimentaire de la Garde nationale a indiqué au Dallas Morning News qu’elle envisageait de construire une ferme de semences de blé à proximité pour « libérer les producteurs de blé de Ghazni des fournisseurs approuvés par les Talibans ». [18]

D’une façon ou d’une autre, que les semences viennent des Talibans ou de l’armée américaine, elles ne sont certainement pas « libres ». Les deux s’inscrivent dans des objectifs politiques contraignants, soutenus par des forces armées qui n’ont pas grand-chose à faire des intérêts des petits exploitants d’Afghanistan. La seule manière pour ces agriculteurs de retrouver leur liberté est de reprendre en main leurs propres semences.

Une des justifications avancées pour l’introduction d’une série de cultures de rapport est qu’il faut apporter des alternatives à la culture du pavot à opium qui alimente le marché mondial de la drogue. Toutefois, tant que la culture du pavot est florissante, peu d’agriculteurs semblent intéressés par les alternatives. Il n’est pas difficile de comprendre pourquoi : un cultivateur de pavot gagne beaucoup plus d’argent - environ dix fois plus – qu’un producteur de blé. Une des solutions possibles, qui est proposée par un chercheur australien de l’organisation de recherche scientifique et industrielle du Commonwealth à Canberra, conjointement avec le Homeland Security Programme de l’Université d’État de San Diego aux États-Unis, consisterait à légaliser la production du pavot pour la production de biodiesel. Les agriculteurs planteraient une variété de semence de pavot qui a été génétiquement modifiée pour avoir une teneur élevée en huile et supprimer ses propriétés narcotiques. Les bailleurs de fonds principaux font également pression pour que des cultures « alternatives » et des variétés « améliorées » plus plus rentables soient offertes aux agriculteurs (voir Encadré 3).

La reconstruction de l’Irak

Il est paradoxal que toute allusion à la reconstruction des systèmes agricoles et alimentaires en Irak, pays connu pour être le berceau de l’agriculture, doive commencer par de nombreuses références aux États-Unis. Néanmoins, dans le contexte actuel, il est important de souligner que l’Irak est depuis longtemps un pays important pour les États-Unis en tant que marché pour ses produits agricoles. Même s’il est vrai que les États-Unis ont des intérêts à long terme dans le développement d’un marché similaire en Afghanistan, l’Irak est déjà la destination numéro un pour ses exportations de blé d’hiver rouge dur et une destination de choix pour son riz. [19] C’est un marché de 1,5 milliard de dollars qui n’était pas accessible aux entreprises américaines avant l’invasion, du fait des sanctions. [20] En fait, le contrôle du développement des systèmes agricoles et alimentaires irakiens était si important pour les États-Unis que pendant les premières années de l’occupation ils ont fait venir Dan Amstutz, un ancien responsable de Cargill et un habitué de longue date des délégations commerciales américaines, pour être responsable de ce secteur. [21]

Les États-Unis sont venus en Irak avec un calendrier chargé de réformes pour tous les secteurs de son économie, pas seulement l’agriculture. Toutefois, l’Autorité provisoire de la coalition américaine n’a pas pu mettre en œuvre son programme de réforme néolibérale aussi rapidement qu’elle le voulait parce qu’elle a été confrontée à toute une série de contraintes : les dispositions de la Convention de Genève, les problèmes pratiques du manque d’intérêt des investisseurs, et la nécessité impérieuse d’une forme quelconque d’organisation pour pourvoir aux besoins fondamentaux du peuple irakien. Et pourtant, l’Autorité à réussi à mettre en vigueur un ensemble de politiques néolibérales dures qui ont eu un impact important sur le pays. [22] En fait, l’impact des réformes, combiné avec la poursuite de la guerre, a été si catastrophique qu’en janvier 2009, le président de l’Union industrielle irakienne a confirmé que 90 % des industries du pays avaient fermé leurs portes depuis 2003. [23]

Encadré 4 : Stationnés dans le Golfe
Le gouvernement américain a déployé deux navires de guerre américains avec 3 500 marines à bord dans les eaux du Golfe du Bengale pour des opérations d’aide humanitaire et de secours au Bangladesh, après que ce pays ait été frappé par le cyclone tropical Sidr en 2007. Selon les termes du Chargé d’affaires américain au Bangladesh, les États-Unis sont « ici pour longtemps […]pour aider à un rétablissement et une réhabilitation ». 1 Ces opérations du Département de la Défense entrent dans le cadre d’un projet commun du Département d’État américain et de l’USAID. L’un des navires, l’USS Kearsarge, a également été utilisé entre 2003 et 2005 dans l’operation « Liberté en Irak » et la « Guerre mondiale contre le terrorisme ». De nombreuses voix se sont élevées au Bangladesh pour protester contre cette situation.

1 – Ambassade des États-Unis, Dhaka, communiqué de presse, 7 décembre 2007, http://tinyurl.com/c2kmpb, voir également Indo-Asian News Service, « Islamists protest US naval presence for cyclone relief », The Earth Times, 24 novembre 2007, http://www.earthtimes.org/articles/show/147173.html

En ce qui concerne plus particulièrement le secteur agricole, les États-Unis ont mis en œuvre un dispositif similaire à celui qui a été déjà décrit à propos de l’Afghanistan, mais à une plus grande échelle et avec un profit plus flagrant pour les entreprises américaines. Dans l’un de ses décrets, la CPA a aboli les subventions agricoles et a ouvert le marché agricole. Sans surprise, le pays a été envahi par des importations bon marché et la production alimentaire locale s’est effondrée. Tout comme en Afghanistan, les changements dans les lois sur les semences ont été considérées comme cruciales. Toutefois, alors qu’en Afghanistan c’est au moins le gouvernement central qui a promulgué les nouvelles lois, en Irak les droits des agriculteurs de conserver leurs semences ont été abolis par l’odieux Décret 81 au cours des derniers jours de pouvoir de l’Autorité provisoire de la coalition américaine.[24]
Dan Amstutz a été chargé du Programme de reconstruction et de développement agricole de l’USAID pour l’Irak (ARDI). Ce travail, qui était géré par l’un des contractants privés qui bénéficiait le plus de la confiance de l’USAID, Development Alternatives Inc. (DAI), a privilégié l’accélération de « la transition d’un système de production et de commercialisation à direction centralisée vers une économie de marché dans laquelle les agriculteurs et les entreprises agroalimentaires ont la possibilité de prendre des risques et de faire des profits ». [25] Le blé, la principale culture vivrière en Irak, figurait en en tête des priorités du programme ARDI. Sur le terrain, le travail du programme ARDI pour le blé s’est concentré sur l’importation, la multiplication et la distribution de semences de blé certifiées. [26] Ces efforts n’ont, semble-t-il, pas eu beaucoup d’impact. Au cours des trois années du programme ARDI, la production nationale de blé en Irak a baissé de 2,6 millions de tonnes en 2002 à 2,2 millions de tonnes en 2006 (malgré un doublement de la superficie semée en blé) et les rendements moyens nationaux pour le blé ont plongé pendant cette même période de 1,6 tonne à l’hectare à 0,6 tonne à l’hectare. [27] Néanmoins, le programme ARDI jouait aussi un jeu politique avec le blé qui s’insérait dans une stratégie américaine plus globale de thérapie de choc pour l’économie irakienne et qui était susceptible d’être plus intéressante pour l’agrobusiness américain : son objectif central était de libéraliser et privatiser le secteur du blé irakien, et son Système de distribution public en particulier. [28] Si le chaos qui a suivi l’invasion américaine rendait impossible (et illégal dans le cadre de la Convention de Genève) une liquidation ou un démantèlement du secteur du blé irakien, le programme ARDI a tenté d’entraîner les Irakiens sur le chemin de réformes néolibérales qui pourraient arriver aux mêmes fins tout en esquivant les sensibilités politiques et les problèmes pratiques immédiats. [29] Une partie de cette privatisation est actuellement mise en œuvre en Irak par le biais du « Pacte international pour l’Irak », un plan quinquennal négocié par le gouvernement irakien avec la Banque mondiale, les États-Unis et les autres bailleurs de fonds principaux. [30] Quelle que soit l’issue finale, la conjonction de la dévastation de la production de blé de l’Irak et l’ouverture de ses marchés du blé aux importations américaines, toutes deux amenées par l’invasion américaine, a rapporté des milliards de dollars aux entreprises céréalières américaines.

Quand le programme ARDI est arrivé à son terme en 2006, l’USAID a lancé deux nouveaux programmes : le Programme agroalimentaire Inma, de 343 millions de dollars [31], et le Programme Izdihar (Croissance du secteur privé et création d’emplois en Irak). [32] Les deux programmes sont dirigés par Louis Berger Group Inc., l’un des plus grands cabinets-conseil du monde pour les infrastructures et le développement, et ils sont destinés à préparer la voie aux investissements de l’agrobusiness dans l’industrie alimentaire.

Pourtant, tout comme les programmes similaires en Afghanistan, ces programmes de reconstruction agricole ont également une fonction militaire et sont immergés dans des opérations militaires. Sur les 250 millions de dollars de fonds de « reconstruction » que les États-Unis ont dépensés jusqu’ici pour les 581 projets agricoles qui ont été proposés, planifiés ou achevés depuis le début de l’invasion, plus de 97 % des projets ont été payés sur des fonds du CERP (Commanders’Emergency Response Program), qui est géré par la Force multinationale en Irak (Multi-National Corps-Iraq). Seulement 2,4 % de ces projets ont été financés par le Fonds d’assistance et de reconstruction de l’Irak, qui est supervisé par l’Inspecteur général spécial américain pour la reconstruction de l’Irak. Le financement du CERP a été initialement assuré par la confiscation de l’argent et des biens de l’ancien gouvernement irakien par l’armée américaine. Quand, début 2004, l’armée américaine a fini de dépenser ces fonds saisis, juste avant que l’Autorité provisoire de la Coalition ne prenne fin, les États-Unis ont décidé de poursuivre le fonctionnement du CERP avec des crédits budgétaires du gouvernement américain. Sur les 552 projets de reconstruction agricole que les États-Unis ont démarrés en Irak, la Force multinationale en Irak en a géré 536, le Corps des ingénieurs de l’armée américaine en a géré six, et l’USAID n’en a géré que dix. [33] Le financement de la reconstruction agricole en Afghanistan est aussi dominé par un CERP similaire ce qui signifie que, dans les deux cas, ce sont les militaires qui décident en dernier ressort des projets qui vont être réalisés.

« Nous avons deux nouveaux amis dans le secteur du riz, le directeur général du ministère du commerce de l’Irak et le directeur général de l’office irakien des céréales (Iraqi Grain Board) » a déclaré Stuart Proctor Jr., président-directeur général de l’USA Rice Federation en 2004, après une réunion avec les deux hommes. [36]

L’USAID et d’autres programmes soi-disant civils travaillent en Irak avec des Équipes de reconstruction provinciale (Provincial Reconstruction Teams ou PRT), créées sur le modèle des PRT qui ont été initialement mises en place en Afghanistan. Selon l’ambassade américaine en Irak, « les Équipes de reconstruction provinciale mises en place en Irak en 2005 et inaugurées par la Secrétaire d’État C. Rice en novembre de cette année, relèvent d’une initiative interorganisme civilo-militaire qui constitue la principale interface du Gouvernement américain entre les États-Unis, les partenaires de la Coalition et les autorités provinciales et locales dans l’ensemble des 18 provinces de l’Irak ». [34]

Un rapport de décembre 2008 de l’United States Institute of Peace, « une institution nationale indépendante et non partisane, créée et financée parle Congrès », [35] fournit plus de détails sur la façon dont les PRT sont liées à la mission militaire américaine en Irak, et mérite d’être citée in extenso :« Les PRT ont tendance à jouer un rôle de soutien et de conseil auprès de l’armée, en lui apportant une expertise civile à laquelle elle ne pourrait autrement pas avoir accès et en lui offrant des suggestions sur la façon de déterminer des opérations. Comme le dit un membre d’une PRT travaillant dans un environnement de contre-insurrection à Bagdad, « l’armée est l’instrument de base, nous apportons une précision à l’intervention ». Toutefois, dans des environnements de contre-insurrection, les militaires ont un leadership sans ambiguïté et peuvent sans problème aller à l’encontre de l’avis de la PRT si, à leur avis, les exigences de sécurité l’imposent [...] Les PRT dépendent de Bagdad et de Washington pour les questions politiques, économiques et de sécurité dans leurs provinces, une fonction clairement bénéfique mais rarement débattue. Les responsables politiques et militaires de haut niveau accordent beaucoup de valeur aux informations qu’ils obtiennent des PRT. Au niveau politique, ces responsables font l’analyse des gagnants et des perdants, et prévoient les développements politiques dans leurs provinces. Les membres des PRT assurent également une surveillance des « points chauds » de sécurité et un travail de repérage pour les militaires, un rôle particulièrement utile dans des zones où l’armée a une implantation faible. À un niveau économique, les responsables de Bagdad déclarent que sans les PRT, ils ne sauraient pas grand-chose sur les sommes d’argent dépensées par les ministères irakiens. (Le Ministère irakien des Finances ne peut ou ne souhaite pas, à la fois pour des raisons techniques et des raisons politiques, fournir ces informations, mais elles sont facilement accessibles aux PRT.) […] Les PRT sont de précieux représentants diplomatiques auprès des autorités provinciales. Il est extrêmement inhabituel, voire complètement sans précédent, que les États-Unis aient ainsi des contacts diplomatiques indépendants avec de si nombreuses autorités locales d’un tel niveau dans un pays étranger. Dans l’environnement actuel, dans lequel de nombreux intérêts américains dépendent de l’évolution politique en Irak, il est précieux pour les États-Unis d’avoir ces points de contact diplomatique pour donner un petit coup de pouce aux orientations politiques irakiennes dans un sens qui correspond aux intérêts de Washington. » [37]

Encadré 5 : Une autre voie est possible
Cette expérience de régions sinistrées qui ont reçu une aide de l’étranger et de leurs propres gouvernements ne veut pas dire qu’il n’y a jamais besoin d’une assistance. En fait, une aide peut être justifiée et extrêmement importante si elle permet aux communautés de s’aider elles-mêmes. Des organisations paysannes, comme La Via Campesina 1, ont montré la voie à suivre. Après le tsunami, elles ont acheminé l’aide directement aux communautés, à travers toute la région touchée :

« Au Sri Lanka, en Inde, en Thaïlande et en Indonésie, où La Via Campesina a des organisations affiliées, les agriculteurs ont lancé des opérations d’assistance pour aider les survivants de la catastrophe, ils ont distribué du riz et des légumes pour nourrir les populations éprouvées, et plusieurs opérations de collecte de fonds ont été organisées pour faire parvenir des contributions nationales et internationales aux petites organisations de cultivateurs et de pêcheurs. La Via Campesina a également immédiatement évoqué publiquement des problèmes importants touchant des petits producteurs, comme l’origine de l’aide alimentaire (produits alimentaires locaux ou importés), le type des politiques de reconstruction mises en œuvre (agrobusiness ou production familiale) et la participation des populations au processus. » 2

1 – Secrétariat international de La Via Campesina, « 20 months after the Tsunami : Looking back at La via Campesina relief operations », 4 juillet 2006, http://tinyurl.com/b6ftfg
2 - Peter Rosset et María Elena Martínez, “The Democratisation of Aid”, in Red Pepper, février 2005, http://www.redpepper.org.uk/The-democratisation-of-aid

Il semble maintenant probable que, sous l’administration du Président Obama, l’importance des PRT pour la mission américaine va s’accroître. Selon un article du New York Times du 3 décembre 2008, « des planificateurs du Pentagone » proposent de « rebaptiser certaines unités de façon à ce que certaines qui sont actuellement décomptées comme des troupes de combat voient leur mission requalifiée et leurs efforts redéfinis comme de la formation et de l’aide auprès des Irakiens ». [38] Grâce à ce stratagème, le Pentagone a l’intention de maintenir jusqu’à 70 000 militaires en Irak au-delà de 2011, qui est la date fixée dans l’Accord américano-irakien sur le statut des forces (Status of Forces - SOFA) pour le retrait complet de toutes les troupes de combat. Si cette ruse est mise en œuvre, la distinction entre militaires et personnel d’assistance sera complètement estompée. Par ailleurs, en acceptant ce détournement du SOFA, le président américain Obama a, dans les faits, renoncé à son engagement électoral de retirer les troupes combattantes d’Irak dans les 16 mois. [39] Il est difficile de parler de rupture nette avec les politiques de l’administration Bush.

C’est une énorme difficulté pour les agriculteurs de s’organiser dans un tel cadre, quand les choix sont limités et quand les agriculteurs n’ont pas eux-mêmes la maîtrise de leur propre avenir. Aussi bien le programme Pétrole contre nourriture, qui interdisait l’achat de produits locaux, que les importations alimentaires à grande échelle après l’invasion, quand les marchés ont été ouverts à des produits d’importation bon marché, ont eu un effet dévastateur sur les agriculteurs irakiens. En outre, les organisations d’agriculteurs sont maintenant mises en place par les forces d’occupation pour faciliter leur travail de « reconstruction ». En Irak, l’armée américaine participe directement au rétablissement des « syndicats agricoles » qui étaient autrefois sous le contrôle du gouvernement central, et elle se sert de ces organisations pour distribuer son aide, comme des semences, des pesticides et des équipements. [40]

Conclusion

Il serait dangereux de voir une aberration dans l’intégration des opérations militaires américaines et du travail d’aide en Afghanistan et en Irak. Le même mélange de pouvoir militaire « hard » et « soft » en Afghanistan et en Irak intervient dans les programmes américains à l’étranger dans d’autres parties du monde. Par exemple, une coalition de groupes américains a accusé le Commandement unifié pour l’Afrique (United States Africa Command ou AFRICOM), qui vient d’être lancé, de chercher à faire passer le travail humanitaire effectué auparavant par le Département d’État et l’USAID sous la direction du Département de la défense, une accusation rejetée par AFRICOM. [41] Mais il est difficile de nier la tendance générale : aujourd’hui, les États-Unis dépensent approximativement 30 fois plus pour les opérations militaires au niveau mondial que pour la diplomatie et le développement dans le cadre du Département d’État et de l’USAID. Par ailleurs, le Pentagone contrôle maintenant plus de 20 % de l’Aide publique au développement américaine. [42] Selon Betty McCollum, de la Chambre des représentants des États-Unis, le fait que l’USAID ait besoin d’un bureau des affaires militaires pour communiquer avec le Pentagone « signifie que quelque chose a terriblement mal tourné ». [43]

Il est essentiel que les gens du monde entier empêchent un tel détournement de l’aide. Les politiques et les pratiques de l’aide internationale doivent être repensées. Certains prônent un Accord international sur l’aide pour la rendre réelle et responsable. [44] Ceci doit aller de pair avec une demande de démilitarisation et la fin des guerres en Afghanistan et l’occupation en Irak. Quels que soient ses mérites, le travail d’aide ne contribuera pas à une véritable reconstruction s’il est aussi utilisé pour renforcer les intérêts militaires du pays donateur principal et pour maintenir sa domination hégémonique.

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