robin-woodard

Salariat et subsistance

De Veronika Bennholdt-Thomsen & Maria Mies
mercredi 18 mars 2009 par anik

L’histoire suivante de subsistance est basée sur la recherche de Corinna Milborn qui, en 1996, a travaillé pendant plusieurs mois avec des communautés en résistance dans deux régions du Guatemala (Milborn 1997a et 1997b)

La vie existe avant et après le salariat : Les communautés en résistance du Guatemala

Les communidades de poblacion en resistencia (CPRs), c-à-d. "les communautés du peuple en résistance", sont la réponse des Mayas à la politique génocidaire de terre brûlée des gouvernements militaires guatémaltèques. Les premières structures organisationnelles de CPRs ont été créées dans les pires années de répression, de 1980 à 1982, quand beaucoup de gens étaient déjà en fuite. Aujourd’hui, il existe des communautés de résistance dans trois régions du pays relativement inaccessibles : la Sierra, le Ixcan (tous les deux dans le district de Quiché), et dans le Petén. Dans la Sierra, les CPRs comprennent un total de 40 villages, qui en grande partie appartiennent au groupe maya avec des langues d’Ixil et de Quiché. Dans les CPRs d’Ixcan, les familles représentent tous les 32 peuples du Guatemala. Ce "mélange ethnique" a cassé l’isolement séculaire des communautés rurales du pays, faisant naître la conscience d’une identité maya commune et la renforçant. Les CPRs, , ne sont donc pas une petite tentative isolée d’organisations mais un mouvement de résistance complet.
Comme l’accord de paix fut finalement signé en décembre 1996, les CPRs ont pu espérer ne plus être bannis et persécutés plus longtemps. Avec les CPRs, les Mayas ont reconstruit une économie de subsistance paysanne, dans laquelle le marché régional hebdomadaire joue un rôle majeur comme lieu d’échanges et de communication. Pour les gens dans les CPRs, le fait de n’effectuer aucun travail payé (migratoire)fait partie de leur résistance. Cela les remplit de fierté et restaure l’estime d’eux-mêmes qui fut entamée si brutalement.
Pendant des siècles, les peuples indigènes du Guatemala ont été contraint au travail forcé par les dirigeants coloniaux espagnols. Le salariat pour de grands propriétaires agricoles, surtout dans les plantations côtières, en est la continuation directe. Autour du milieu du 20e siècle, presque l’entière population des montagnes se mit à migrer pour plusieurs mois, chaque année. vers les côtes Ils y étaient contraints parce que la politique nationale qui était au service des Mestizos, des propriétaires terriens blancs et des agri-TNCs étrangères - le Guatemala est en grande partie une république bananière - avait volé les villages de leurs terres communautaires. De plus, on avait exercé des pressions sur les paysans pour qu’ils abandonnent le maïs et les haricots et cultivent pour l’exportation, de sorte que leur base de subsistance rétrécissait constamment. (Les mécanismes étaient et sont semblables à ceux décrits dans le chapitre 2 pour l’état mexicain voisin du Chiapas.) Les paysans mayas sont aussi souvent trompés, enivrés et poussés à s’endetter, et forcés ensuite à effectuer du travail de migration dans une situation de dépendance pour dettes.
Depuis les années 70, la résistance n’a cessé de croître : les communautés qui ont des liens entre-elles et organisent leur subsistance sur une base coopérative (en particulier dans les régions plus nouvellement investies d’Ixcan). Dans les années 70, la guerre de guérilla fut soutenue par les villageois. Quand la "guerre contre la subsistance" (pour citer Illich) ne remporta pas suffisamment de succès, les militaires eurent recours au génocide. Des régions entières dans les montagnes guatémaltèques furent dépeuplées. Des dizaines de milliers se mirent à fuir ou furent massacrés. Ensuite les réfugiés se mirent à s’organiser dans les forêts et sur les collines. Afin de survivre, ils devaient d’abord s’assurer qu’ils pouvaient se nourrir. Et c’est ainsi que la nouvelle économie de subsistance des communautés en résistance naquit.
Les CPRs retournèrent consciemment à des formes de production, de culture et d’organisation qu’ils avaient pratiqué inconsciemment avant le temps du salariat forcé et des persécutions.
* La terre est une propriété commune ; le travail est organisé collectivement en concordance avec le principe de réciprocité. Le travail non agricole est inclus dans ce système ; ceux qui exercent certaines fonctions sont temporairement libérés du travail agricole et aidés matériellement, sans que cela ne conduise à une hiérarchie.
Les surplus sont consommés collectivement, lors de festivals du mérite.
* Le système de croyance (incluant plusieurs religions et sectes) a consciemment des liens avec la tradition culturelle maya, et cela facilite la conciliation des différences entre les divers groupes mayas et les langues.
* Les décisions politiques sont prises selon le principe de consensus, de sorte que chacun peut prendre une part active à l’élaboration de l’opinion. Une fois par an, on élit une assemblée générale, à laquelle chaque village contribue avec une vieille femme et un vieil homme, une femme et un homme d’âge moyen, et deux jeunes. Les assemblées générales prennent aussi leurs décisions au consensus et on fait un référendum pour toutes les questions importantes. Il existe une structure locale et régionale pour les décisions qui concernent des enjeux à court terme. Il n’y a pas de tribunal, et toute dispute qui ne peut pas être réglée par la discussion est résolue par un conseil d’anciens. Les CPRs refusent explicitement de viser des institutions de pouvoir suprarégionales plus élevées.
* Les guérisseurs et les enseignants pratiquent au milieu de gens qui ont les mêmes antécédents qu’eux-mêmes ; s’ils savent quelque chose, on attend d’eux qu’ils le transmettent aux autres. Ainsi, depuis les 15 ans d’existence des CPRs, le taux d’analphabétisme est tombé à 20% des membres, alors qu’il se situe entre 80 et 90% dans d’autres communautés indigènes du Guatemala.

C’est quoi le travail non-salarié dans un pays surindustrialisé aujourd’hui ?

"Le chemin vers une pure société de salariés et d’employés est une voie sans issue pour une politique de l’emploi." Ce sont les mots non pas d’un théoricien" économiste pour le peuple" représentant le mouvement des éco-villages ou une communauté rurale, mais d’Edmund Stoiber, le premier ministre de l’Union sociale Chrétienne (CSU) de Bavière et un chaud partisan de ce qu’on appelle la politique de "business location" (la localisation du business) (Frankfurter Rundschau, 11 mars 1996).. [1] Cette politique signifie la création de conditions sociales, fiscales et infrastructurelles pour que le capital national et international choisisse l’Allemagne comme lieu d’affaires (business location) pour ses investissements. Mais quel genre d’emplois qui ne soient pas ceux payés par un salaire ou un traitement est donc supposé résulter de ces incitations aux investissements ?
En fait, Mr Stoiber fait-il ses adieux à l’objectif de plein-emploi promis par les démocrates-chrétiens et leurs partenaires du CSU en Bavière ? Il est clair qu’il ne parle pas du personnel régulier des grandes compagnies mais d’un travail dont elles n’ont pas besoin. Aujourd’hui, dans l’ancienne Allemagne de l’Ouest, seuls 2/3 des employés ont un contrat full-time pour une période indéterminée. Il y a vingt ans ils étaient 4/5. En terme de l’idéologie des "localisateurs d’affaires", qui maintiennent que le soutien par l’état des grandes compagnies et des banques sera tôt ou tard bénéfique pour tout le monde, l’affirmation de Stoiber est ou bien remarquablement honnête ou remarquablement tordue. Quoiqu’il en soit, même du point de vue des localisateurs d’affaires, elle implique que la dissociation entre la croissance du capital et la croissance de l’emploi est maintenant un fait immuable.
Quelle forme de travail non salarié et sans paie, le premier ministre bavarois peut-il avoir en tête ? Stoiber a fait cette déclaration à l’ouverture d’une foire artisanale à Munich en 1996.
Peut-être pense-t-il que des artisans indépendants peuvent survivre en même temps que la production industrielle à grande échelle. Mais il est douteux qu’il existe encore de l’artisanat autosuffisant. Une production contrôlée électroniquement a depuis longtemps été appliquée à tous les produits typiquement artisanaux (en charpenterie et en confection par exemple), ce qui à son tour a provoqué un processus de concentration [2]
. Les anciennes affaires artisanales ont disparu ou sont devenues de petites entreprises industrielles.
On peut se demander aussi comment une industrie sur une petite échelle est supposée vendre ses produits quand les portes ont été largement ouvertes aux produits bon marché du marché mondial. Et comment de petites entreprises de services pourraient-elles offrir un emploi indépendant à un moment où une organisation sur une grande échelle a conquis non seulement le commerce de
détail (les supermarchés) et la restauration (les chaînes de snack-bars et de restaurants), mais aussi le travail de maintenance des habitations (du nettoyage en passant par la sécurité à la peinture extérieure) ? Stoiber n’a pas non plus pu penser à ces secteurs.
A l’âge de la globalisation qui s’est abattue sur nous à la fin de ce 20e siècle, la création de son propre emploi peut plutôt être trouvée dans ce qu’on appelle dans le Tiers-monde, le "secteur informel". Celui-ci comporte des nettoyeurs de chaussures en passant par des thérapeutes et des propriétaires d’échoppes de hotdogs, à des spécialistes en software qui travaillent à domicile et des sociologues sans emploi qui écrivent des articles dans des magazines - la plupart avec un revenu précaire et avec peu ou pas de sécurité sociale et de couverture-maladie. Des théoriciens et des politiciens conservateurs du Premier monde comme Stoiber ont naturellement une image beaucoup plus positive de la création personnelle d’un emploi. A leurs yeux, chaque personne qui crée son propre emploi est un petit entrepreneur ou capitaliste qui, si elle travaille assez dur, peut s’élever comme Rockfeller, de nettoyeur de chaussures à magnat industriel, ou comme Bill Gates de hacker à milliardaire en software. Le fait que l’aide apportée par l’état au grand capital ne crée pas un seul emploi n’est donc pas une contradiction mais fait partie du concept lui-même.
Fait également partie du concept la promesse que comme résultat, l’économie toute entière va s’épanouir. Dans les politiques internationales de développement, c’est conçu comme le "trickle-down effect" - un lent abaissement des profits des entreprises pour rencontrer le standing de vie populaire. Mais en réalité, les insignifiantes "personnes qui créent leur emploi" qui sont considérées comme les travailleurs de l’avenir sont soumises au pouvoir du marché des véritables gros poissons hautement subventionnés et généré politiquement. Ce sont ces derniers qui sont capables d’utiliser le travail des "personnes qui créent leur propre emploi" pour de courtes périodes de temps, sans fournir aucune protection sociale.
D’où l’augmentation constante du nombre d’emplois précaires style 610 DM - une catégorie qui inclut les dits "les nouveaux indépendants" estimés par Uwe Jean Hauser à plus d’un demi million de personnes en Allemagne. "Parmi elles, des camionneurs auxquels leur ancien employeur a vendu un véhicule complet avec ses obligations légales et qui le conduit maintenant pour son propre compte." Des garçons boulangers et des travailleurs d’abattoir sont aussi "employés" de cette manière par leurs anciens patrons. (Die Zeit, 14 février 1997). Tout le risque commercial repose sur les épaules de l’indépendant, mais les profits affluent vers les banques et les compagnies qui ont l’infrastructure et l’organisation dans leurs mains.
La capacité de l’action politique à défendre les normes de travail de l’état social a été considérablement réduite. A la fin du 20e siècle, la domination économique des grandes entreprises et des institutions financières est devenue si écrasante que l’état lui-même peut être contraint de servir leurs intérêts. Ce n’est pas arrivé seulement avec l’avènement de politiques néolibérales ; c’est le résultat consistant et nécessaire d’une tendance socioculturelle mise en route il y a quelques décennies, en particulier avec le Plan Marshall post-45 et la mise en place d’une politique de croissance internationale centrés sur la Banque mondiale et le FMI. Ce qui est encore plus important, c’est qu’à cette époque, une culture de consentement aux mécanismes de l’accumulation a pris forme, de sorte que nous devons parler non seulement d’une économie de maximalisation mais aussi d’une société de maximalisation.

La fixation sur le salariat

Aujourd’hui, personne ne croit que le type de situation considéré autrefois comme normal - c-à-d. le travailleur qualifié avec une sécurité d’emploi - sera accessible pour chaque membre de la population active. Pendant longtemps, on a considéré, du moins dans les sociétés industrielles occidentales, que tout rapport dépendant de travail pouvait être aligné sur ce type idéal : en d’autres mots, que des emplois bien payés et sûrs pour tous faisaient partie de la nature et de la capacité du système économique existant. A quelle vitesse et par quels chemins (via la redistribution et le transferts de payements, par exemple) le mode de vie salarié pouvait devenir universel semblait dépendre exclusivement des syndicats et de la politique gouvernementale.
Les restrictions récentes devraient nous conduire à un vision différente. Le fait que cette nouvelle vision n’ait pas émergé est une conséquence de l’internalisation du discours idéalisé sur le salariat - ce qui revient à dire que l’impossibilité de concevoir tout autre rapport de travail a des racines profondes dans notre culture.
Grâce à cette désorientation très répandue, Mr. Stoiber a pu laisser tomber sa remarque déjà citée sans déclencher une vague d’indignation du fait que lui-même et ses amis politiques aient pu prescrire cyniquement des pilules amères pour combattre l’apparition de la maladie- chômage, tout en faisant cause commune avec ce qui en est la cause. Il n’est pas douteux que Mr Stoiber ait eu parfaitement raison de dire qu’"une pure société de salariés et d’employés est une voie sans issue pour la politique de l’emploi", même si cela n’avait pas d’autres fonctions que de faire apparaître que les ouvertures dans la voie sans issue ne seraient pas, après tout, un chemin si difficile. Nous ne pouvons cependant pas vraiment attendre du Premier ministre de Bavière qu’il dise que nous devrions tourner le dos à la voie sans issue de l’économie de maximalisation, et libérer de ses griffes les conditions de travail constamment dégradées par le pouvoir politique des mécanismes de profit et d’intérêt. Finalement , malgré les nombreux sacrifices que nous sommes prêts à faire, Stoiber croit que la domination du rapport entre capital et salariat est indispensable au paradis du progrès. Et sa contrepartie marxiste à gauche pense la même chose, avec presque plus d’ardeur.
La foi socialiste en la technologie, et dans la centralisation et la concentration de la production, est toujours allée de pair avec la conviction que le salariat (et surtout l’ouvrier salarié) sert le seul but qui est en même temps historiquement possible, moralement correct et socialement nécessaire. Même la longue domination de l’ouvrier qualifié dans l’imagerie du salariat peut être attribuée aux modes de pensée socialistes. Néanmoins, les pays socialistes (où dès le départ le capital apparaît comme du capital d’état) n’ont jamais représenté une alternative mais seulement une variante du capitalisme, comme Wallerstein le soutenait bien avant la chute du socialisme réel existant. (Wallerstein 1983 : 93). A ce jour, néanmoins, ni la gauche ni la droite n’ont véritablement saisi ce fait, et aucun des deux sûrement n’y a réfléchi. Si cela avait été le cas, ils auraient posé la question absente des débats sur la crise actuelle de l’économie mondiale ; notamment : le capitalisme monopoliste globalement triomphant a-t-il à affronter les mêmes limites que celles qu’a connu le socialisme ? Cela semble effectivement le cas. On a atteint les limites, parce que la société de maximalisation ne se soucie ni de la reproduction de l’environnement (naturel ou planétaire) ni de la reproduction de main d’oeuvre vivante.

L’idéologie du régime de salariat

Chacun des deux systèmes capitalistes était tellement fixé sur le salariat que celui-ci devint synonyme de travail en tant que tel. On pouvait donc dire d’une femme au foyer avec trois ou quatre enfants, "Elle ne travaille pas". Il n’existait pas de concept de travail s’appliquant à autre chose que le salariat. Dans le Tiers-monde, l’assimilation de l’économie aux rapports capital/salariat a conduit à entasser toutes les autres activités dans la catégorie "secteur informel", même si c’est ce dernier qui constitue la situation de vie, et pour cela l’économie réelle, pour une immense majorité de la population.
En Allemagne, comme ailleurs dans le monde, où la plus grande partie des situations de travail ne peut pas rentrer dans la catégorie salariat, et ne s’approche pas de la conception traditionnelle et euphémique du salariat, on doit se demander ce qu’on entend par le concept "situation normale de travail " qui joue un rôle si dominant dans les débats sur l’avenir du travail. Ce que le concept fait réellement, est évoquer un lien positif entre le salariat et le capital et renforcer la croyance que "quand l’économie marche bien, les choses vont bien pour nous tous".
Tandis que se répandit dans la société la fiction qu’un certain type idéal de salariat pouvait devenir universel, le régime du salariat (qui n’est pas du tout la même chose) devint réellement universel sans rencontrer aucune opposition. Dans un régime de salariat, certains rapports de pouvoir économique et politique ont été institués de sorte que l’immense majorité des gens dépend essentiellement du salariat pour son existence mais sans pouvoir s’y fier en réalité. Nous devenons graduellement conscient de ce piège. Il est tellement difficile de trouver une issue à cette impasse parce que la théorie socialiste aussi bien que bourgeoise croit à la poursuite du développement technologiques ou des forces productives lié au rapport capital/salariat, et pour cela sont incapables de concevoir tout autre régime de travail. L’approche de subsistance ne partage pas cette fixation. Nous savons pour avoir expérimenté les réactions à cette approche, à la fois à la gauche et à la droite du spectre, quelle infraction aux tabous est impliquée dans une théorie dont l’objectif est autre que le salariat.
La discussion publique sur les solutions au chômage oscille entre des demandes pour plus de welfare state keynésien et des demandes pour une économie de marché plus néolibérale et plus globale avec un état "dégraissé". (permettez-nous de répéter ici que la libre économie de marché néolibérale est tout sauf "néo", "libéral" ou "libre". Elle consiste en un soutien massif national et international du capital financier, des TNCs et des riches - les vrais bénéficiaires de la guerre économique.) Les deux demandes collent solidement au régime de salariat, la version néolibéral (malgré sa romantisation du travail indépendant) même plus fort que la keynésienne. Parce que la théorie et la politique néolibérales ont le régime de salariat comme postulat sous-jacent. Pour eux, pas besoin de réfléchir plus avant : tous les travailleurs doivent dépendre du capital pour leur existence.
Robert Kurz pense que nous devons nous libérer de ce dilemme.

Ne serait-il pas malin d’offrir aux militants néolibéraux une réponse surprenante. Vous avez raison, pourrions-nous dire, l’initiative personnelle et l’organisation décentralisée sont supérieures aux dinosaures de l’étatisme, comme David l’est à Goliath. Mais qui nous dit que l’alternative doive être commerciale ? (Kurz 1991)

Il voit les premiers pas dans cette direction dans les organisations sans but lucratifs (OSLs) et les organisations non gouvernementales (ONGs) : c-à-d. dans les initiatives d’un nouveau troisième secteur émergeant, ou secteur autonome. "Elles créent des cuisines publiques, tracent des jardins, construisent des tuyaux d’eau, débarrassent des crasses, prennent soin des enfants des rues, ravalent des logements, organisent leurs propres écoles de devoirs etc." Mais Kurz non plus n’est capable ou ne veut pas voir la fétichisation des forces productives et de la croissance technologique. Et ainsi sa vision est comme un croisement entre le 1984 d’Orwell et l’île de Robinson Crusoë : "Le futur appartient peut-être à une "économie naturelle micro-électronique" organisée sur une base collective."

La fixation sur les hommes

Quels sont les obstacles culturels qui nous empêchent de reprendre le contrôle sur notre propre subsistance ? Pour quelle raison notre image sociale du travail est-elle limitée au travail dépendant ? Comment a-t-elle été capable de s’établir comme la précondition indiscutable du progrès social, malgré la large discussion sur la justice sociale pendant les derniers 200 ans ? Comment se fait-il qu’une relation de travail qui présuppose une hiérarchie (c-à-d. un contexte de subordination et de superordination) n’ait pas été dénoncée comme telle dans des sociétés démocratiques ? La réponse est simplement que la relation elle-même est une part intégrale de la hiérarchie, et que des intérêts de pouvoir et des mécanismes répressifs se rejoignent dans la situation de salariat.
La fixation sur le salariat est l’instrument même de l’idéologie patriarcale moderne. Le concept est déjà masculin par son exclusion, ou plutôt sa négation des éléments féminins. Le modèle du salariat est un travail industriel masculin, et non pas le travail des mères et des femmes qui assurent les besoins immédiats de la vie quotidienne, en particulier des enfants et des personnes âgées. Il est donc peu surprenant que l’égalité des femmes dans le salariat (salaire égal, travail égal et promotion égale) signifie qu’elles doivent de plus en plus adopter des modes de vie élaborés par les hommes.
D’autre part, le rapport capital/salariat établit la relation patriarcale entre les sexes comme un état de la société. L’idée de la croissance économique (production augmentée et maximalisation des profits), de conquête de marchés et de compétition est liée à ce rapport de production et façonne une image de l’économie comme une entreprise masculine. De cette manière, le concept de l’économie est réduit à la production de marchandises, comme le concept de travail est réduit au salariat. Le côté pacifique et de conservation sans lequel même le "capitalisme sauvage" ne peut continuer, est imaginé comme une toile de fond féminine naturelle. Seule cette bifurcation de valeurs permet à une version misanthrope et antisociale de l’économie de remporter l’adhésion et d’être légitimée comme socialement nécessaire. Les femmes - ou plutôt le côté féminin- maternel de l’existence humaine - sont ainsi exclues des rapports de production comme un pendant externe.
Le travailleur qualifié, l’image principale du travailleur salarié, est conçu comme étant un homme. En même temps, le travailleur qualifié ou "gagneur d’argent normal" est supposé être "le pourvoyeur" de la famille, dont le salaire nourrit et soutient son épouse au foyer. Pourtant le salariat ne peut pas se concevoir sans femme au foyer, ni matériellement ni véritablement - ni véritablement, parce que sa marchandise, sa force de travail, doit d’abord être produite et cela ne se passe pas dans le domaine de la production des marchandises. Sa force de travail doit aussi être reproduite. Et malgré tout le fast food disponible, ou les loisirs dont on peut disposer comme marchandises de service, il faut aussi une personne vivante pour introduire les qualités d’une ménagère. Cette constellation se retrouve aussi dans des arrangements entre personnes du même sexe. (Christa Müller 1994).
On ne peut pas non plus concevoir le travailleur salarié sans femme au foyer dans les aspects non matériels de son existence, parce que sa subordination à elle était et est encore la "compensation" pour sa dépendance à lui, à l’intérieur du rapport salaire-travail. La fixation sur le salariat pour l’homme fixe aussi la demande pour les services d’une femme au foyer. C’est ce qui explique toute la complicité avec les capitalistes déployée par les syndicats et les hommes individuels, qui jusqu’aux années 70 n’ont rien fait contre des catégories de salaires basés sur le sexe, et par conséquent contre l’inégalité de salaire dans des emplois comparables. A partir du même syndrome, les syndicats ont essayé de protéger les salaires des travailleurs masculins "normaux" par une réduction du temps de travail, au lieu de réclamer une meilleure protection sociale du travail féminin part-time. Cette omission a été rattrapée depuis sous la forme de la "flexibilisation" du travail, comme nous l’avions déjà prédit en 1983 pendant la discussion sur les 35 heures/semaine. Finalement nous ne devrions pas oublier le gag de vie réelle quand, en 1993, le président du DGB (La fédération des syndicats allemands) put réduire à néant le slogan du premier mai "Les Femmes d’abord" en refusant simplement d’en parler.
La manière principale par laquelle les femmes elles-mêmes contribuent à la fixation sur le salariat est de penser que leur seule perspective dans la vie et au travail est d’être, soit femme au foyer soit, travailleuse salariée. Beaucoup se figurent être féministes et anti-patriarcales quand elles présentent l’existence d’une femme au foyer comme étant l’enfer et celle d’une salariée comme un paradis d’indépendance. Quel malentendu !
Dans le chapitre 2 nous avons montré que des conditions salariales semblables à celles des ménagères se répandaient dans le monde contemporain. Leur expression typique est le travail de jeunes femmes dans les fabriques des ZEP, sur le tapis roulant global comme il est. Dans le Nord aussi, le travail semblable à celui de la ménagère prend de l’extension comme résultat de la démolition de la sécurité d’emploi et l’attaque néolibéral sur le welfare state. La flexibilisation affecte à présent aussi les hommes et in fine des femmes de style patriarcale sont poussées dans des emplois toujours pires.
La fixation de la plupart des gens sur le salariat, ce qui signifie qu’ils sont incapables de concevoir des situations de travail autres, non hiérarchiques, est un mécanisme de domination spécifique de genre. Il en résulte, entre-autres, que la hiérarchie du capital et du salariat est consolidée et intensifiée dans le moment historique présent.

Vivons-nous du salariat ?

Le mode social d’interéchange avec la nature est étroitement lié avec le mode de travail. En effet, nous pourrions dire que le mode de travail non seulement marque la nature mais est aussi le moyen par lequel une société est en relation avec elle. Dans le monde d’aujourd’hui, l’environnement et la main-d’oeuvre sont tous deux soumis au diktat de la maximalisation. En bref, cela signifie simplement que le but de l’activité économique n’est pas d’assurer la reproduction (ou "la durabilité") de l’environnement et de la main d’oeuvre, mais plutôt d’en retirer le plus possible. Nous avons une tendance à comprendre cette relation à la nature mais moins dans le cas de la force de travail.
Maintenant, la raison du salaire n’est jamais de reproduire une main d’oeuvre vivante, mais uniquement de reproduire la force de travail- marchandise. C’est ce qui devient particulièrement apparent lors de rationalisations capitalistes. Pour une société, comme un tout, cela n’a pas de sens, parce qu’il y a déjà suffisamment de main d’oeuvre disponible, mais pour le capital cela signifie des économies à un poste très onéreux. Les économies portent particulièrement sur chaque aspect de la force de travail qui va au-delà de son statut de marchandise : c-à-d. sur tout ce qui est lié au cycle de vie humain. Les gens âgés qui peuvent tomber malades sont licenciés avant d’atteindre l’âge de la pension. Des femmes qui risquent une grossesse ne sont même pas engagées. Ceux qui se rapprochent le plus d’une force de travail de pure marchandise sont les hommes adultes et des jeunes femmes qui plus tard quitteront pour fonder une famille. Les situations de travail qui se rapprochent le plus de la pure relation de marchandise sont celles où l’employeur peut engager et licencier à volonté, et peut définir flexiblement les heures de travail et de loisirs. C’est la véritable image du nouvel emploi qu’on crée soi-même, et auquel les "locationnistes d’affaires" voudraient que nous prenions goût. C’est à la base du fameux "jobs miracle" tellement vanté, aux USA.
Selon l’idéologie démocratique de partenariat social, la tâche de l’état est d’assurer que soient payés non seulement la main d’oeuvre-marchandise mais aussi la vivante. Mais dans le contexte actuel de globalisation néolibérale, l’état avec sa focalisation sur "la localisation d’affaires" se désinvestit lui-même explicitement de cette fonction régulatrice. C’est ainsi que nous nous rendons compte de quelque chose qui n’avait pas posé problème pendant longtemps, ou qui du moins était un problème avec lequel nous pouvions vivre. Une partie de la mystification du travail salarié était la croyance que les gens pouvaient reproduire leur existence grâce au salariat, et que l’état, les luttes ouvrières ou le capital feraient en sorte que finalement tout tourne bien. Dans le rapport capital/ travail salarié, cependant, la force de travail n’est qu’une source à partir de laquelle de la valeur est créé. Comme l’affirme correctement la théorie du travail, la seule force qui crée de la valeur est la main d’oeuvre vivante. [3]
Dans le processus de création de valeur, cependant, sa qualité de vivant est utilisée sans être remplacée.
La vie se reproduit non pas dans l’échange avec le capital mais dans l’échange avec la nature. Mais notre appareil idéologique moderne, en fait notre culture moderne, est destiné à effacer de notre conscience ce constat banal mais cependant fondamental. Les êtres humains et la nature - et cela signifie aussi l’économie et la nature, la société et la nature - sont vus comme séparés l’un de l’autre. Et ainsi, la main d’oeuvre vivante peut être traitée dans le rapport capital/ salariat comme une ressource naturelle dont la reproduction reste une fonction de la nature. Marx : "Le capitaliste peut abandonner sans problème cette [reproduction de la classe ouvrière] aux pulsions de l’instinct de préservation et de propagation du travailleur" (1976 ; cf Neusüss 1985).

Dans la vision du monde caractéristique de la modernité, l’aspect des êtres humains comme créatures naturelles est laissé à des pulsions naturelles. C’est le travail de la femme, cependant, d’assurer que cette reproduction se produise par l’opération de ses instincts. Le véritable "homme" moderne, l’ homo oeconomicus est pensé comme un mâle et comme rationnel. .

La naturisation de la force de travail

Dans les régions du Sud, où des formes locales de production ont parfaitement assuré la survie pendant des millénaires, la faim est en augmentation. Dans les pays du Nord, au milieu de la surabondance de marchandises, les femmes se sentent de moins en moins capables d’élever des enfants dans un climat de sollicitude et de respect. La raison doit en être cherchée dans la perte des fonds de la reproduction soi-disant "naturelle" de l’agriculture, des mères à domicile (qui arrivent encore toujours à faire quelque chose de rien) des terres communautaires et des colonies. Cette perte a deux aspects. Premièrement, l’indifférence pour le fait que l’activité économique implique un échange entre la nature externe et la nature humaine entraîne la destruction des fondations du matériel naturel. Deuxièmement, les gens, de plus en plus sont coupé de l’accès direct, indépendant du capital, aux conditions naturelles de la reproduction. Elles sont de plus en plus "clôturées" et privatisées. C’est illustré graphiquement par les pratiques de brevetage des semences et des gènes, qui sont maintenant de plus en plus appliquées à la reproduction humaine elle-même. La grossesse et la naissance sont presque complètement médicalisées - c-à-d. capitalisées. Dans la technologie de la reproduction, tout ce que la femme fournit encore sont certains "composés".
Serions-nous ainsi témoins de ce que Rosa Luxembourg a prédit dès 1913 ? Dans la mesure où l’économie naturelle a disparu, le capital est-il nécessairement incapable d’encore réaliser des profits ? Le capitalisme lui-même - aka(?) l’économie de croissance industrielle - s’effondre-t-il ? Comme nous le soutenions dans le chapitre 1, Rosa Luxembourg avait un concept trop étroit du fonds d’accumulation de l’économie naturelle. Mais en s’inspirant de son analyse, nous avons vu qu’il y avait des zones dans la société capitaliste qui étaient constamment renaturisées par divers mécanismes capitalistes.
Un de ces mécanismes est le sexisme qui encore et encore pousse les femmes dans une position de ménagère, comme cela s’est passé massivement après l’absorption de l’Allemagne de l’Est dans la République fédérale. Un autre mécanisme est la génération par la guerre de conditions proches de l’économie naturelle, comme cela s’est passé en Allemagne suite à la Deuxième Guerre mondiale. Et il y a aussi les Programmes d’Ajustement Structurel imposés par le FMI et la Banque mondiale aux pays du Sud avec une dette importante. La discontinuités de politiques pour égaliser les différences sociales signifie qu’une majorité de la population doit, ou bien se serrer encore plus la ceinture ou travailler encore plus intensivement pour acheter ses moyens de subsistance.
C’est très simplement un mécanisme de dévalorisation qui affecte des économies nationales entières (le Mexique, par exemple, en 1994-95), ainsi que la force de travail des individus. Le Tiers-monde n’est pas seul à en souffrir, mais il a été touché particulièrement durement. Ce qui caractérise le plus le mode de production capitaliste, sont les dévalorisations périodiques et cycliques du capital, comme dans la crise économique mondiale de 1929, ou la dévalorisation récurrente de la main d’oeuvre, comme dans l’environnement néolibéral et de "localisation d’affaires" actuel. De cette manière, la production de subsistance se développe comme une part de la main d’oeuvre vivante, ou sa reproduction, est fortement naturisée.
Contrairement à l’organisation d’une société selon les lignes d’une économie vraiment naturelle, la naturisation crée constamment plus de situations de vies brisées qui sont privées de tout contexte culturel ou social. Nous pouvons voir ce que cela signifie à partir des bidonvilles des refuges pour sans-abri et des camps pour "demandeurs d’asiles". Nous pouvons aussi affirmer, avec Rosa Luxembourg, que si le rapport industriel capital/salariat se répand à la fois de manière interne et externe dans le monde entier, les vagues de dévalorisations se succéderont de plus en plus rapidement - ou la dévalorisation prendra une forme permanente, par un processus tel que la division de la force de travail entre un "noyau" en constante diminution et une masse surmenée de jobbers accidentels ou qui "auront créé leur propre emploi", comme cela s’est déjà passé aux Etats-Unis. Nous sommes au seuil d’une nouvelle société de castes. Le cours de l’histoire n’est pas la recherche évolutionniste d’un progrès linéaire mais un mouvement cyclique semblable au mouvement des vagues.

Pas de capitalisme sans subordination à la fois dans le centre et dans la périphérie

Le mécanisme de naturisation et de dévalorisation de la force de travail ne fonctionne comme moyen de résoudre la crise du capital qu’aussi longtemps que la force de travail vivante, les gens vivants, demeurent dans les griffes du capital et que le régime du salariat l’emporte. Dans les centres du système capitaliste mondial, ce pouvoir est garanti par le fait que la subordination est présente dans la tête des gens. Tout comme la loi féodale était assurée et légitimée par la foi religieuse, la domination du capital est légitimée par la foi dans la technologie et les forces productives et par la religion du progrès. Quand le droit divin ne suffit plus comme mécanisme idéologique de subordination, les dirigeants féodaux se tournèrent vers le même usage de la force qui avait déjà servi à établir leur pouvoir. Il en va de même dans le cas de l’autorité capitaliste. L’état, qu’on prétend se désister comme un pouvoir régulateur en accord avec la doctrine du néolibéralisme, est en réalité en train de renforcer son monopole de force policière et militaire légale pour soutenir l’autorité capitaliste et le régime du salariat. Nous pouvons le sentir en Allemagne avec la nouvelle loi sur les étrangers, "La Grande Opération d’Installation", la législation sur l’énergie nucléaire et la conservation, etc. La violence "informelle" est aussi en augmentation, surtout de la part des hommes.

Récemment, avec l’émergence du capitalisme global, ces fonctions militaro-policières ont été assumées non seulement par l’état-nation mais aussi par l’état-supranational dont les institutions furent établies l’une après l’autre dans la période d’après guerre : l’ONU, le FMI, la Banque mondiale, l’OTAN, le G7, le GATT/OMC,. En septembre 1990, lors de la mise en place de la Guerre du Golfe, le président Bush l’a appelé le "nouvel ordre mondial" où prévaudraient "la paix et la sécurité, la liberté et l’autorité de la loi". " Le Nouvel Ordre Mondial est complètement réel ", dit Noam Chomsky.

Ces éléments de base étaient déjà distinguables il y a 20 ans...quand le pouvoir économique fut distribué à l’intérieur du camp occidental. Les USA restèrent le pouvoir militaire dominant, mais sa supériorité économique s’est évanouie...Avec l’écroulement de la tyrannie soviétique, les US jouissent d’une plus grande liberté pour déployer leurs forces qu’ils ne l’ont jamais fait avant...Dans le Nouvel Ordre Mondial, il faudra encore de temps en temps contrôler par la force des parties du Tiers-monde...les USA conserveront leur tâche historique... tandis que d’autres payeront la note.

Mais "bien sûr, la force n’est utilisée qu’en dernier ressort. Il est plus intéressant au niveau du coût, d’utiliser le FMI que les marines ou la CIA" (Chomsky 1991 : 69ff)

Dans le Tiers-monde, comme le montre l’exemple du Guatemala, le régime du salariat n’est pas implanté dans la tête des gens exactement de la même manière que dans le Premier monde. Là, moins de gens soutiennent la religion du progrès et son processus ostensif de civilisation. Dans la périphérie, la violence d’état est déployée brutalement contre les hérétiques : c-à-d. contre ceux qui gardent encore (ou de nouveau) leur production de subsistance en dehors du contrôle du capital. Ce n’est pas une question de méthodes du capitalisme primitif avec des caractéristiques encore féodales, comme certains auteurs le maintenaient autrefois en rapport avec les grands propriétaires terriens, mais d’une politique ultramoderne au service du capital global, qui au Guatemala, comme dans beaucoup d’autres pays du Tiers-monde, est directement représenté sous la forme d’agro-business nord-américain. Comme le souligne correctement Corinna Milborn, au Guatemala, la tâche du gouvernement a été et est encore de maintenir un modèle économique basé sur l’exportation agricole. Dans ce but, la main d’oeuvre indigène est supposée se reproduire elle-même aussi intensivement que possible sur une base de subsistance, mais de telle manière qu’elle soit toujours disponible pour le travail migrant. La véritable indépendance économique ne serait pas tolérée.
Dans l’Ixcan, où des communautés de résistance se sont créés dans la forêt primaire en 1982, l’armée a opéré un massacre de gens impliqués dans la coopérative orientée vers la subsistance d’"Ixcan Grande". Le 14 mars, pendant que se tenait le marché du dimanche, des soldats encerclèrent Cuarto Pueblo ("quatrième village"), le centre commercial coopératif. Ils tuèrent tout le monde et rasèrent le village. Seuls deux jeunes gens en réchappèrent et purent témoigner. Berthold Unfried, qui a écrit le récit de ces événements explique le massacre de masse de la manière suivante :

L’agriculture orientée vers la subsistance est un obstacle à la différenciation sociale, et ne génère pas non plus d’importants surplus. La terre appartient aux coopératives et ne peut pas être accumulée à cause de cela. Personne n’est supposé avoir plus qu’un lopin, mais personne non plus n’est supposé sans terre. (Neue Zürcher Zeitung, 3 janvier 1997).

Des événements similaires à ceux du Guatemala sont en train de se dérouler devant les yeux de la communauté internationale en Irian Jaya, la partie occidentale de la Nouvelle Guinée, occupée par les Indonésiens. Pendant les vingt dernières années, l’entreprise minière Freeport qui a son siège à Nouvelle-Orléans a possédé les droits d’exploration de l’or et du cuivre qui se trouvent là. Le gouvernement indonésien leur a accordé cent kilomètres carrés de terres communautaires ancestrales des peuplades Amumgme et Komoro. Des villages furent "réinstallés" - ou, en d’autres mots, ses habitants furent chassés par les militaires. Freeport a engagé des brutes en uniforme pour assurer que le travail (salarié) continue sans problème dans la mine et autour. Quiconque trouble les opérations est harcelé, kidnappé, torturé et tué. De grands excavatrices démolissent le pays, et les opérations minières polluent les rivières, l’air et le sol. (Jürgen Dauth, Frankfurter Rundschau, 25/11/1996). Il y a peu, la presse a dépeint ceux qui ont été chassés de leurs terres. Il y a quelques années, ils nous auraient souri avec des figures peintes de couleurs chatoyantes et une parure de plumes et de bivalves. Mais à présent c’était le tableau de gens affamés et émaciés, ressemblant à des détenus de camps de concentration.
Les gens qui vivent au coeur du monde capitaliste doivent poser la question de leur complicité dans de tels événements. Encore et encore, le règne du capital se présente comme un système totalitaire qui n’a perdu aucune de ses caractéristiques totalitaires avec la globalisation. Le régime de salariat est ici un instrument crucial de pouvoir. Le contrôle de la subsistance fait partie de ce régime, et les diverses formes de contrats salariaux et de contrats de vente pour des biens ou des services garantissent une prise serrée sur la subsistance .
La politique de la Banque mondiale qui est censée "faire passer les paysans de la subsistance à l’agriculture commerciale", continue à avoir cette fonction. Pour la légitimer, cette maxime politique a été utilisée comme si les villageois resteraient autrement en autarcie et éviteraient tout rapport avec le marché. Uniquement une aide au développement, explique-t-on, peut les "libérer" d’une existence aussi primitive et statique. De la même façon, "être libéré de la faim" peut se faire une fois que les paysans ont été retiré de leur régime de subsistance et, manquant du revenu nécessaire pour acheter à manger, ils ont commencé à avoir faim (voir chapitre 3). "La libération de la faim" est là, non pas pour promouvoir une subsistance indépendante mais pour maintenir la dépendance, même l’augmenter en détruisant les marchés locaux.

La libération du régime du salariat

Il est nécessaire pour nous au coeur du Premier monde de perdre notre foi dans le progrès, le développement et l’idée que le salariat garantit la vie - de même que l’idée que nous pourrions encore avoir une plus grande part du gâteau. Nous devons réapprendre à être complet, et retrouver la fierté et l’estime de soi qui découle du fait de ne pas vivre par la faveur de quelqu’un. Ce n’est que par cette attitude associée à une orientation de subsistance que nous cesserons d’être complices des meurtres au Guatemala, en Irian Jaya, au Nigeria et les nombreux autres lieux de guerre du capital global. Par une telle attitude, nous cesserons aussi d’être les victimes que, bien que consentants, nous sommes encore. Un changement de direction vers la subsistance est une opportunité qui nous est offerte par la crise économique. L’orientation de subsistance est libre de violence. Cela signifie que chaque fois que nous prenons des décisions, grandes ou petites, nous nous demandions si nous gagnons plus de liberté de subsistance ou si nous nous impliquons simplement pour plus d’argent ; plus de consommation aliénante, et plus de complicité de l’injustice.
Agir autrement est facilement possible, dès que nous changeons notre perspective, et réalisons qu’en fin de compte c’est nous-mêmes qui produisons notre vie et celle de nos enfants. Parce qu’en réalité, les êtres humains ne se reproduisent pas eux-mêmes "naturellement" ou automatiquement, mais uniquement grâce au travail et la nourriture, grâce à la sollicitude, l’amour et la tendresse. Précisément, parce que la main d’oeuvre vivante n’est pas une ressource naturelle, précisément parce que ce n’est pas l’élément "inauthentique" servant uniquement comme précondition de la production "authentique", que nous ne nous référons pas à ce processus comme la "reproduction". Au lieu de cela, en parlant de production de subsistance , nous insistons sur le caractère créatif en même temps que sur la nécessité de procéder comme nous faisons. Parce que l’extension universelle du salariat, et la conversion de toute chose et tout service en marchandises (Wallerstein 1983) impliquent que la production de subsistance a de moins en moins de champ de manoeuvre. Nous plaidons qu’au lieu de continuer à nous lier au capital et espérer vainement voir s’amener un emploi bien rémunéré, nous devrions reprendre en main les moyens et les conditions de la subsistance .
Dans des chapitres individuels nous avons donné de nombreux exemples d’initiatives et de situations qui font de cette sorte de politique de subsistance une réalité. Beaucoup de ces exemples se situent dans le Tiers-monde - ce qui ne peut surprendre, parce que la plupart des gens là-bas n’ont pas été corrompus par le colonialisme comme nous l’avons été dans le Nord, mais sont ceux qui ont souffert du processus de colonisation. On y trouve aussi, - par exemple dans les CPRs du Guatemala - une conscience et une lucidité qui attendent encore leur contrepoids dans le Nord. C’est pourquoi nous croyons que c’est une importante "opération de subsistance" de décoloniser les coeurs et les esprits des gens qui sont au coeur du système capitaliste mondial, en nettoyant, entre-autres, la fixation sur la dépendance du salaire. Ce chapitre a été consacré principalement à cette démystification. Pour des exemples concrets concernant l’aspect que pourrait prendre une réorientation hors du salariat dans le Nord, nous adressons le lecteur à d’autres chapitres.

Des remarques pour conclure : une vache pour Fritjof Bergmann

Pour conclure, nous aimerions signaler une nouvelle déviation du concept traditionnel de salariat qui a été beaucoup discutée en Allemagne. "Nouveau Travail" est une initiative réalisable en self-help urbain, en auto-organisation et de pourvoir à ses propres besoins, qui est apparue d’abord aux Etats-Unis. L’idée vient de Fritjof Bergmann, nu professeur de philosophie d’origine autrichienne qui enseigne à Ann Arbor, il a d’abord essayé son modèle à Detroit et Flint.
Bergmann commence avec une redéfinition du concept de travail. Il veut se débarrasser du travail dans le sens d’un emploi aliénant pour gagner son pain quotidien, et l’associer de nouveau au concept de vocation. Chacun devrait faire le travail pour lequel il éprouve une vocation. Le travail qui estropie les gens devrait être accompli par des machines. Chacun devrait travailler pour subvenir à ses besoins, en utilisant la technologie informatique moderne.
En consacrant beaucoup moins de temps au travail, il serait encore possible pour des individus de produire 80% des choses nécessaires pour vivre. Chacun devrait donc retrouver l’accès à sa créativité enterrée, à l’écriture, l’art, l’inventivité. Dans la vision de Bergmann, les gens devraient moins compter sur l’état (y compris le welfare state) et davantage sur leurs propres capacités, parce que de toutes façons l’état perd de son pouvoir tout le temps et les compagnies en gagnent. Il est clair que Bergmann voit son concept de "Nouveau Travail" moins comme une stratégie anticapitaliste que comme un moyen que de surmonter la désorientation politique et en économique causée par un chômage sur une grande échelle. Continuer l’automation signifiera de toute façon, croit-il, que dans le futur, ne subsistera pas plus d’un dixième du travail industriel payé.
Dans une interview dans un magazine, Bergmann parle d’une "série de compagnies" à Détroit ’où les projets "Nouveau Travail" sont en route avec la collaboration d’hommes d’affaires progressistes. Les gens font le travail normal pendant deux jours par semaine, consacrent deux jours au high tech en vue d’auto financement, et deux jours où ils font ce qu’ils ont toujours voulu faire". (Kölner Volksblatt, 18/6/97).
Bien qu’il parle pourvoir à ses besoins, Bergmann ne suit pas une approche de subsistance. Quand on lui demanda, "Voulez-vous transformez de nouveau les gens en paysans et en auto-financiers ?", il répliqua, "Bien sûr que non." Il a aussi insisté constamment que toutes ses propositions pour la production de vêtements, de nourriture et de facilités devraient être effectué par le travail des gens eux-mêmes à l’aide d’instruments high tech. Ce n’est pas l’amour pour la nécessité quotidienne qui est le parent spirituel de ces idées, mais plutôt le désir patriarcal classique de transcender le domaine de la nécessité. Ce n’est que là qu’est supposé commencer la liberté de créer. Quel est notre vision sur cette fixation masculine sur la technologie apparemment inéradicable, spécialement sur la technologie informatique ?
* Elle contamine l’environnement à un degré élevé (Institut Ecologique de Freiburg).
* C’est une technologie mise au point pour des objectifs militaires, et nous doutons qu’elle puisse jamais s’affranchir de sa logique originelle (Weizenbaum, communication personnelle ; chapitre 2).
* Qui la produit et pour qui (chapitre 2) ?
* Nous ne croyons pas en la possibilité d’une application décentralisée de microprocesseurs ; leur production et leur vente sont hautement monopolistes ; leur usage dépend toujours de fournitures centralisées (d’énergie, de câbles, etc. - George Orwell vous salue bien !).
Il y a un tas d’indices que cela ne facilite pas le travail de subsistance .
* Maintenant, qui est supposé l’utiliser ? Qui fournit la travail de l’approvisionnement quotidien ? Ou ne doit-on plus s’occuper des enfants dans ce modèle ?
* Ce n’est pas nécessaire. Il existe d’autres technologies de subsistance , essayées et testées pendant des centaines ou des milliers d’années, qui sont adaptées à l’environnement, aux structures communautaires et aux spécificités culturelles.

La perspective de subsistance s’occupe délibérément de "créer un lien avec ce qui existe, de renforcer et d’étendre la résistance possible, et pas d’inventer une quelconque nouvelle utopie" (Informationblatt des ITPS). Chez Bergmann et d’autres projets focalisés sur la technologie, nous ne pouvons pas trouver de points de contact avec la réelle pratique agricole féminine-maternelle. Bergmann ne veut rien avoir à faire ni avec la terre - les légumes pousseront dans "des biotonnes faciles à remplir, sur un substrat spécial qui favorise la croissance rapide" - ou avec les gens qui vivent sur la terre et en vivent. Il n’inclut pas le Tiers-monde dans sa réflexion.
D’où les produits et les appareils de haute technologie pour "l’autofinancement" de Détroit sont-ils supposés provenir ? Comment et sous quelles conditions devraient-ils être produits et envoyés à Détroit ? Des milliards de gens partout dans le monde produisent leur subsistance sans les "inputs" que les gens du Nord, surtout les hommes, pensent nécessaire pour eux pour s’engager dans n’importe quel genre de travail de subsistance. Le travail pour les hommes du Nord ne serait-il pas sinon trop sale et trop servile ? Quel est le genre et la couleur de la peau des gens qui ôtent les ordures des projets "Nouveau travail" de Détroit ?
Dans notre introduction, nous évoquions la sagesse et l’expertise en matière de subsistance des femmes de Maishahati, au Bangladesh. Avec cet exemple en tête nous pouvons résumer nos objections au modèle "Nouveau Travail" avec le slogan : Une vache pour Fritjof Bergmann !

The Subsistence Perspective, Beyond the Globalised Economy, Veronika Bennholdt-Thomsen & Maria Mies, Zed Books Ltd, 1999.

[1"Business location" (localisation d’affaires) est la traduction littérale de standortpolitik, un concept utilisé fréquemment par la communauté d’affaires allemande et des politiciens pour exprimer le soi-disant besoin de conserver le capital allemand dans le pays et attirer des investissements étrangers.

[2La production contrôlée par ordinateurs de portes, de fenêtres et de meubles ne se limite pas aux produits standards mais aussi avec des objets de mesures variées. Par le même principe, des pièces de vêtements peuvent être commandées à l’usine avec des mesures individuelles et avec une série de touches optionnelles.

[3Ou comme le dit Marx : "La force de travail n’existe que comme une capacité de l’individu vivant"


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