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face à la globalisation de la surveillance, « la résistance est le devoir de tout citoyen. »

De Armand Mattelart
vendredi 23 janvier 2009 par anik

L’homme libre perd chaque jour du terrain face aux progrès des techniques de surveillance, aux dynamiques de mondialisation et aux manipulations étatiques. Nulle résistance en vue, ou si peu… En analysant méthodiquement cette globalisation de la surveillance, en retraçant sa genèse et son développement, le chercheur Armand Mattelart laisse pourtant une chance à la révolte : comprendre, c’est déjà protester, non ? Entretien.

On pourrait en rajouter. Parler du parcours étonnant d’un homme qui a enseigné 11 ans au Chili, prêtant notamment main-forte aux réformes initiées par Salvador Allende avant d’être expulsé par les sbires de Pinochet. Evoquer son rôle d’expert auprès des Nations-Unis en 1981 ou cette mission commanditée par le ministère de la Culture, réalisée sous le patronage du mythique écrivain Gabriel Garcia Marquez. Mentionner sa participation, en tant que président de l’Observatoire français des médias, à la salubre entreprise de critique des médias que certains esprits libres s’entêtent à mener. Citer l’engagement aux côtés des altermondialistes du signataire du manifeste de Porto Alegre. Bref, baratiner sur le rôle de vigie éclairée et d’intellectuel engagé d’un universitaire qui a signé des dizaines d’ouvrages sur les médias, la communication et la sécurité. Mais ce serait mentir : d’Armand Mattelart, on ne connaît que le très fouillé et passionnant ouvrage La globalisation de la surveillance, aux origines de l’ordre sécuritaire [1], livre dans lequel il décortique méthodiquement la généalogie des systèmes de contrôle des citoyens et pose les enjeux immenses attendant ceux qui ne sont pas résolus à faire fi de leurs libertés.

Au fond, nul besoin d’en rajouter : la longue interview qu’Armand Mattelart a accordé à Article11 se suffit très largement à elle-même [2]. Bonne lecture !

Entretien

Vous montrez notamment dans La globalisation de la surveillance que le contrôle et le fichage des citoyens est une tendance lourde, fille du progrès technologique, de la rationalisalisation industrielle et du développement des techniques policières…

Oui, je retrace la généalogie d’un mode de surveillance indissociable de la formation d’un art de gouverner. Pas dans n’importe quelle société : il s’agit de celle qui relève de la démocratie dans sa modalité libérale, celle qu’a commencé à théoriser l’économie politique classique dès la fin du XVIIIe siècle. Dans cette société-là, l’impératif de sécurité s’avère la contrepartie du droit à la libre circulation des personnes, des biens et des messages. Pas de fluidification des flux sans endiguement, sans normalisation. Pas de libre communication sans les gardes-fous de la raison d’Etat et de la raison marchande. Cette tension récurrente entre liberté et sécurité est entrée dans la nature des choses au point de se confondre avec la modernité politique. Adam Smith ne disait-il pas que l’exercice du principe du libre échange s’arrête là où commencent les exigences de la sécurité nationale, notion historiquement des plus malléable ?

Le cheminement des techniques de contrôle et de surveillance des individus et des foules dans la société libérale a depuis ses débuts partie liée avec l’idéologie organisationnelle de la technocratie et sa mystique du chiffre. La raison statistique est à l’origine de l’invention de «  l’homme moyen », de « l’homme normal », par l’anthropométrie, cette science pionnière des mesures individuelles et des biotypes qui se met en place théoriquement et pratiquement dans la seconde moitié du XIXe siècle. Cette valeur dite pivotale par rapport à laquelle se jauge et se juge la normalité fournit un outil de gestion des grands nombres et de classement des déviances. De l’anthropométrie aux tests génétiques en passant par la puce RFID, le traitement probabiliste, à base de fréquences statistiques et des données collectées sur les personnes, doit permettre de construire des catégories de comportement à des fins de gouvernement. La logique de fond est au progrès des techniques de traçabilité et à leur convergence. Connaître par la trace pour anticiper, tel est le mot d’ordre de cette perspective actuarielle de gestion de l’ordre aussi bien dans l’espace économique que socio-politique. D’où la multiplication des agents publics et privés ayant pour fonction d’observer, de renseigner, de ficher et d’exploiter les données. Ce que les anglo-saxons dénomment la « dataveillance », la surveillance par les données et leur stockage.

Dans cette généalogie, vous mettez l’accent sur les moments de crise. Sous cet angle, quel a été l’impact des évènements de Mai 68 ?

Les moments de crise sont un analyseur extraordinaire de la face d’ombre des sociétés démocratiques. Je les privilégie parce que je pense que l’exception, comme dérogation à l’état de droit, éclaire la normalité et la tension récurrente entre liberté et sécurité, transparence et secret. C’est à ce moment-là que la question de la sécurité bascule dans l’obsession sécuritaire aux dépens des exigences de la liberté et de l’égalité. Ces moments qui, historiquement, scandent les avancées de la pensée sécuritaire, ce sont les guerres totales, les expéditions coloniales et néo-coloniales, la réplique des pouvoirs aux multiples formes de rébellion, de désobéissance civile, d’insurrection, bref, la réplique aux « forces perturbatrices », pour reprendre la langue des concepteurs de l’anthropométrie. Dans les moments de crise se donne à voir plus clairement l’élasticité de la définition du déviant ou du contestataire comme de celle du trouble à l’ordre public.

La réaction post-Mai 1968 des pouvoirs publics illustre bien le rôle des périodes de déstabilisation institutionnelle dans la construction des doctrines et pratiques sécuritaires et la redéfinition des missions des agences chargées de les opérer. Une nouvelle architecture du recueil du renseignement s’amorce. Les missions des agents du service de documentation extérieure et de contre-espionnage (SDCE ), dont les attributions traditionnelles étaient de travailler hors des frontières, ont évolué vers le travail d’intelligence intérieure. C’est ainsi qu’a été créé au sein de la division « contre-espionnage » un nouveau secteur spécialisé dans la « recherche anti-subversive ». Laquelle a signifié un saut dans le fichage autour de cette notion floue qu’est l’ennemi intérieur. Au niveau militaire, le changement s’est traduit par le rapatriement vers l’intérieur du pays des troupes qui, pour l’essentiel, étaient toutes stationnées en Allemagne et aux frontières. Cela avait été voulu par le général de Gaulle pour mettre le pays à l’abri d’un putsch. Cette redistribution de l’armée de terre sur le territoire national indique que les autorités se voient forcées à repenser le lien organique des militaires avec le territoire, le réseau civil d’administration de l’intérieur. C’est le début d’une longue évolution de l’articulation entre Défense et Sécurité intérieure.

La politique sécuritaire des années 1970 se veut une réponse à un environnement de crise économique (illustrée par les deux crises dites du pétrole), doublée d’une crise des modes de production de la volonté générale. Crise bien mise en lumière par le Rapport officiel sur l’informatisation de la société, publié en 1978 et devenu depuis lors un classique international, qui a été rédigé à la demande du président Giscard d’Estaing par deux grands commis de l’Etat, Simon Nora et Alain Minc. Parallèlement à la formulation d’une stratégie de sortie de crise par les nouvelles technologies de l’information et de la communication apparaissent les projets de fichiers type SAFARI, basés sur l’interconnexion de non moins de 400 fichiers. Cette focalisation gouvernementale sur l’(in)sécurité déclenche la première alerte sur les pièges liberticides de l’informatique donnée par les parlementaires, la presse et les citoyens. C’est l’annulation du projet du méga-fichier interconnecté, la loi «  Informatique, fichiers et libertés » et la création d’une instance indépendante de régulation, la CNIL.

Lire la suite de l’entretien sur article XI


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