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IMMIGRATION : Le coq, l’aigle, le dragon et la gazelle

de Nicholas Bell (Radio Zinzine) | 2009-01-19
mercredi 21 janvier 2009 par anik

Dans son dernier livre, La haine de l’Occident, Jean Ziegler [1] retrace l’histoire de plus de cinq siècles de domination de la planète par les Occidentaux. « Quatre systèmes se sont succédé. Le premier est celui dit des "conquêtes" ; vient ensuite celui du commerce triangulaire, et de la déportation massive d’Africains noirs vers le continent américain dépeuplé par le massacre des Indiens ; le troisième est celui de l’occupation militaire qui garantit l’accès direct aux ressources minières et agricoles ; le quatrième représente de loin le plus meurtrier des systèmes d’oppression : l’ordre du capital globalisé à toute la planète » [2]

Le 25 novembre 2008 aura lieu à Paris la « Deuxième conférence ministérielle euro-africaine sur la migration et le développement ». L’arrogante détermination des Etats européens d’imposer aux pays africains une politique diamétralement opposée aux intérêts de leurs populations ne peut qu’être perçue comme un élément de plus dans cette longue histoire d’oppression.

Quelques conversations lors du « Sommet Citoyen sur les Migrations » qui a eu lieu à Montreuil le 17 octobre [3] m’ont donné un aperçu des conséquences néfastes de ce processus d’externalisation des contrôles migratoires.

« Cette construction de murs ne touche pas seulement nos pays et les citoyens qui sont à l’intérieur. Elle remet aussi en cause énormément d’avantages et d’acquis et risque de précariser la diaspora africaine qui se trouve en Europe. Par exemple, pour citer le cas de mon pays, il y a plus de trois millions de Marocains qui vivent en Europe. Ce processus est passé à la vitesse supérieure à partir de l’adoption de la directive retour par l’Union Européenne avec l’enfermement jusqu’à 18 mois de personnes sans papiers, y compris les enfants mineurs. Quand on construit des murs pour se protéger des autres, en réalité on s’enferme soi-même. »

Hicham Rachidi fait partie du GADEM [4], une association créée suite aux événements de Ceuta et Melilla en octobre 2005 lorsque plusieurs migrants ont été tués en essayant d’escalader les grillages séparant le Maroc de ces enclaves espagnoles. Selon lui, le « Programme de coopération pluriannuel » qui sera adopté à Paris le 25 novembre représentera la généralisation à toute l’Afrique de l’Ouest et au Maghreb du dispositif déjà expérimenté depuis deux ans au Maroc.

Dispositifs anti-migration

Parmi les mesures prévues, citons [5]. :

- La création de « points focaux en matière de lutte contre l’immigration clandestine », renforcement de la formation, de la collecte de renseignements, mise en réseau de ces services ;

- la « gestion intégrée des frontières », la « création et l’équipement de postes frontières en Afrique en encourageant l’établissement de postes frontières communs ou juxtaposés », avec participation d’agents de liaison de l’Union européenne ;

- « l’amélioration des réadmissions et la promotion des retours volontaires » ;

- « l’amélioration de la qualité de l’état civil » et la « lutte contre la fraude documentaire » grâce au « recours à l’informatique et à la biométrie » et à des « procédures itinérantes d’enregistrement », c’est-à-dire des déplacements de fonctionnaires dans les coins les plus reculés des pays pour ficher les populations ;

- l’augmentation massive du budget de Frontex pour la surveillance des voies maritimes et l’interception de migrants tentant de venir en Europe ;

- la « sensibilisation des populations des pays de départ aux dangers de l’immigration irrégulière par les programmes éducatifs et scolaires, la formation professionnelle et des actions de communication audiovisuelle » ;

- des « programmes d’aides au retour en liaison avec les organisations de la société civile, les associations de migrants, les ONG et les partenaires internationaux ».

Hicham se sent visé aussi au niveau personnel : « Dans quelques années, moi j’enverrai ma fille à l’école et on lui dira qu’il ne faut surtout pas penser à exercer son droit à la circulation parce qu’on va mourir. Et on va lui montrer des images pour lui faire peur et pour la choquer. » Il m’a montré sa nouvelle carte d’identité financée grâce aux fonds européens : « c’est une carte magnétique avec mes empreintes digitales dedans, avec mon état civil, le nom de mon père, celui de mon grand-père, de ma mère et son père, également ma situation familiale, je ne sais pas ce qu’ils ont mis de plus parce que c’est une bande qu’eux seuls peuvent lire. Ca leur permet de tracer mon parcours et ma vie. C’est une atteinte à ma vie privée et je ne comprends pas pourquoi mon Etat partagerait ces renseignements avec d’autres Etats, notamment européens. »

Alassane Dicko de l’Association Malienne des Expulsés (AME) [6] craint les conséquences de l’extension de cette politique à son pays. L’UE et le Mali ont ouvert le 6 octobre 2008 à Bamako le CIGEM [7]., le premier centre de lutte contre les migrations clandestines en Afrique. Derrière de belles paroles sur la nécessité de favoriser le développement et l’emploi au Mali il s’agit surtout de mettre en place des actions dissuasives contre l’émigration. Pour cela, l’UE propose aux ONG maliennes des sommes considérables pour participer à cet effort de « co-gestion des flux migratoires », ce qui entraîne le risque de divisions et de tensions au sein de ce qu’on appelle toujours la « société civile ».

Cela fait plusieurs années que l’UE et certains pays membres se vantent de leurs programmes d’aide au développement des pays africains censés soutenir des projets économiques qui permettraient aux gens de rester sur place. La réalité est en général toute autre. Mignane Diouf est coordinateur du Forum Social Sénégalais :

« Au Forum Social nous avons reçu beaucoup de projets émanant de jeunes, des projets portant sur l’agriculture, l’aviculture, le petit commerce, pour pouvoir les fixer. Nous avons tenté vainement de voir comment ils pourraient être financés dans le cadre de l’accord avec l’Espagne. Mais ça n’a pas été possible. Beaucoup de jeunes ont été déçus de cette situation et certains sont en train de repenser à repartir vers l’Espagne par le même chemin. Il y a eu beaucoup de déception. Si vous faisiez un tour dans les pays africains vous vous rendriez compte que des milliers de jeunes sont organisés, des rapatriés de cette émigration vers l’Europe, mais ils ne savent plus à quel saint se vouer, cherchant vainement un petit financement pour commencer une activité. Voilà le désastre, la détresse, le découragement et l’inquiétude qui habitent ces gens-là. »

C’est une preuve de plus de l’énorme supercherie qui est au cœur du processus impulsé par l’UE, celle de vendre sa politique ultra restrictive en matière de migration sous le drapeau du développement.

Migrations millénaires

Il est peu connu en Europe que la Communauté des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) a adopté en 1979 [8] un protocole qui a instauré la libre circulation entre tous ses 15 pays membres et même le droit à la résidence. Ce protocole est devenu une bête noire à abattre pour l’UE.

L’obsession européenne d’imposer aux pays africains des contrôles frontaliers et l’obligation de visas pour se déplacer d’un pays africain à un autre violent des traditions millénaires. « Le peuplement de cette partie de l’Afrique s’est fait par le mouvement migratoire. Vous trouvez les mêmes peuples dans cette bande d’Afrique, les mêmes peuples maliens, sénégalais, séné-gambiens, bissau-guinéens, nigériens, burkinabés, ce sont un peu les mêmes ethnies que vous trouvez parce que pendant longtemps ces peuples se sont permis de se mouvoir librement en peuples éleveurs, peuples pêcheurs, peuples agriculteurs. C’est l’histoire de l’humanité.

Pourquoi aujourd’hui subitement on se réveille pour dire qu’il faut arrêter les mouvements des populations, il faut fermer les frontières, il faut créer des murs et empêcher les peuples du monde de bouger ? C’est une absurdité si on se réfère à l’histoire de l’humanité. L’homme n’est pas un animal qu’on peut enfermer quelque part. »

On a même pu observer l’apparition d’une nouvelle trouvaille juridique, celle du délit d’émigration clandestine, d’abord en 2003 au Maroc, ensuite en Tunisie, en Algérie, et bientôt, si les pressions aboutissent, en Guinée, au Sénégal

Militarisation du Sahel

Rajoutons encore le sinistre phénomène de la militarisation du Sahel dénoncé à Montreuil par Ousmane Abderrahmane de l’association « Alternative Niger ». Diverses motivations ont été avancées pour justifier cette militarisation : la mise en place dans cette zone de certains réseaux avec camps d’entraînement que l’on accuse d’être liés à Al Qaïda, la lutte contre le trafic d’armes ou de drogues, le combat contre l’immigration clandestine. Un autre but moins affiché est la mainmise sur des ressources stratégiques, notamment l’uranium au Niger et le pétrole dans le golfe de Guinée.

Les Etats-Unis sont fortement impliqués, d’abord par le biais de l’initiative Pan-Sahel lancée en 2002, censée renforcer les armées sur place, ensuite d’une initiative trans-saharienne de lutte contre le terrorisme qui réunit neuf armées nationales dans des manœuvres et des simulations. Enfin une troisième opération américaine, la mise en place de Africom, annoncée par George Bush en février 2007 et lancée en octobre (le premier commandement de l’armée américaine spécifiquement pour l’Afrique).

Ousmane Abderrahmane : « De part et d’autre du Sahara des migrations existaient depuis le VIIIème siècle dans le cadre du commerce trans-saharien qui mettait en contact des populations sédentaires du Sud avec des populations nomades du Nord dans le cadre d’échanges. Ceux du Nord apportaient du sel, des dattes qu’ils échangeaient avec du mil, des céréales, du thé, etc. Aujourd’hui ce mouvement est en train d’être fortement contrarié par la militarisation du Sahel. Les déplacements sont extrêmement risqués. Le risque est grand d’être pris pour un terroriste islamiste, pour un rebelle, pour un indicateur de l’armée, pour un trafiquant de drogues ou d’armes. Si tout ça ne t’arrive pas, tu peux sauter sur une mine ».

Contestation

Citons de nouveau Jean Ziegler : « Aimé Césaire a écrit : J’habite un long silence, j’habite une blessure profonde. Ce silence est aujourd’hui terminé, la blessure se rouvre. Les peuples du Sud demandent réparation et repentance. Nous vivons le temps du retour de la mémoire. »

On peut constater l’émergence d’une contestation africaine. Il y avait une forte participation à Montreuil et le prochain Forum Social Africain a lieu au Niger ce mois de novembre. Plusieurs caravanes partiront des capitales des différents pays membres de la CEDEAO par voie terrestre vers Niamey afin de réaffirmer le droit à la libre circulation, d’alerter l’opinion publique contre les projets de l’UE et de leurs propres Etats et de sensibiliser les populations dans les villages parcourus.

En octobre dernier, une caravane est partie du Congo pour rejoindre le Maroc, traversant plusieurs pays en route, afin de participer à la commémoration du troisième anniversaire des événements de Ceuta et Melilla.

« C’est sûr qu’un pays comme le Niger qui se trouve cerné par ces animaux dont la férocité n’est plus à démontrer, le coq français, le dragon chinois et l’aigle américain, se trouve dans une situation à première vue pitoyable mais aujourd’hui on remarque deux changements qualitatifs importants. Le premier est au niveau des dirigeants où il y a eu une prise de conscience des intérêts du Niger dans le cadre de l’exploitation de l’uranium et de l’autre côté un mouvement social est en train de se développer et de démontrer sa capacité d’analyse des enjeux parfois assez complexes, de mobilisation des population au plan local et national, et d’influence sur leurs dirigeants. Peut-être que cela permettra, sur la durée, à la gazelle nigérienne de tirer son épingle du jeu et de continuer à galoper dans le Sahel verdoyant et pacifique, à l’abri des dragons et des aigles, et qu’elle courra plus vite que tous » [9]

[1Universitaire et écrivain genevois, rapporteur spécial de l’ONU pour le droit à l’alimentation de 2001 à 2008. « La haine de l’Occident » est publié chez Albin Michel.

[2Extraits d’un article paru dans « Libération », 8-9 novembre 2008.

[3Plus de 1.000 personnes de 36 pays ont participé à cette deuxième conférence non gouvernementale euro-africaine organisée pour contester la politique de l’Union européenne et pour définir une autre approche de la question des migrations. Pour plus d’information, consulter le site www.despontspasdesmurs.org où vous trouverez entre autres la « Déclaration de Montreuil ». La première conférence a eu lieu à Rabat (Maroc) en juillet 2006 pour contrecarrer la conférence officielle qui s’est tenue dans la même ville.

[4Groupe antiraciste d’accompagnement et de défense des étrangers et des migrants, Rabat, Maroc (contact : gademm(à)gmail.com).

[5Les citations sont extraites d’un document préparé par le GADEM sur le Programme de Coopération Pluriannuelle 2009-2011

[6l’AME a été créée en 1996 suite aux expulsions massives de Maliens par différents pays africains (Angola, Nigéria) et européens. C’est la seule organisation de ce type en Afrique, menée uniquement par des anciens expulsés. Elle a une cellule à l’aéroport de Bamako et une autre à Kidal près de la frontière avec l’Algérie. L’AME accompagne et soutient les nouveaux expulsés qui arrivent démunis par avion ou voie terrestre, ne connaissant souvent plus le pays après une longue absence.

[7Le Centre d’Information et de Gestion des Migrations est financé par le Fonds Européen de développement, avec 10 millions d’euros sur trois ans

[8Plusieurs années avant la signature des Accords de Schengen tant vantés par l’Union Européenne.

[9Extrait de l’entretien avec Ousmane Abderrahmane réalisé pour Radio Zinzine ; les autres extraits sont également tirés d’entretiens. Il est possible de commander l’émission qui regroupe tous ces éléments en écrivant à Radio Zinzine, F-04300 Limans
(10 euros avec frais d’envoi).


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