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Le riz Nerica - un autre piège pour les petits producteurs Africains

De Grain
dimanche 18 janvier 2009 par anik

Les variétés de riz Nerica, obtenues par un crosiement entre des riz africain et asiatique, sont actuellement qualifiées de « plantes miracles » susceptibles d’apporter à l’Afrique une révolution verte du riz annoncée depuis bien longtemps. Une puissante coalition de gouvernements, d’instituts de recherche, de semenciers privés et de bailleurs de fonds ont engagé une grande initiative pour diffuser les semences de Nerica dans l’ensemble des rizières du continent. Tous affirment que le Nerica peut développer les rendements et assurer l’autosuffisance de l’Afrique en matière de production rizicole.Cependant, hors des murs des laboratoires, le Nerica ne s’avère pas à la hauteur de la publicité tapageuse qui en est faite. Depuis que les premières variétés de Nerica ont été introduites en 1996, les expériences ont été mitigées chez les agriculteurs, qui signalent un certain nombre de problèmes. Le plus grave problème lié au Nerica est peut-être que sa promotion s’intègre dans un mouvement plus large d’expansion de l’agrobusiness en Afrique, qui menace de faire disparaître les fondements même de la souveraineté alimentaire de l’Afrique : les petits producteurs et leurs systèmes locaux d’utilisation durable de semences.

L’histoire du riz en Afrique est longue et variée. Les agriculteurs africains ont probablement domestiqué cette céréale en même temps que les agriculteurs asiatiques, il y a 3000 ans. Les paysans africains ont développé l’espèce Oryza glaberrima tandis que les paysans asiatiques ont développé Oryza sativa. Cependant, il y a environ 500 ans, Oryza sativa a été introduit en Afrique, et les paysans l’ont depuis adapté à leurs systèmes de riziculture, et ont développé de nombreuses variétés locales de l’espèce asiatique, faisant de l’Afrique un important centre secondaire de sa diversité.
Bien que le riz soit rapidement devenu la plus importante culture vivrière dans une bonne partie de l’Asie, la production de riz en Afrique sub-saharienne est longtemps restée cantonnée à certaines régions du continent. Même dans ces régions, la géographie du riz a été fragmentaire. En Afrique de l’Ouest, par exemple, alors que le riz est depuis longtemps l’une des principales cultures vivrières des populations vivant en Sierra Leone, en Gambie et en Guinée, il n’était qu’une culture vivrière secondaire au Bénin et au Nigéria il y a encore quelques décennies. À l’intérieur même des pays, l’importance du riz est très variable. En Côte d’Ivoire, le riz est depuis toujours un aliment de base chez les Bété de Gagnoa, mais ce n’est pas du tout le cas pour les Ivoiriens de Bonoua ou de Ferkéssédougou.

Aujourd’hui, pourtant, le riz est devenu l’une des plus importantes cultures vivrières de l’Afrique. Depuis l’époque coloniale, les gouvernements ont adopté des politiques favorisant le riz comme aliment de base pour les populations urbaines en pleine expansion. La production de riz sur le continent a augmenté, mais pas suffisamment pour suivre le rythme de la hausse de la consommation. Alors que la production rizicole en Afrique subsaharienne a connu une croissance annuelle de 3,23 % entre 1961 et 2005, la croissance annuelle de la consommation de riz a été de 4,52 % durant cette même période. Selon le Centre du riz pour l’Afrique (ADRAO), [1] le niveau d’autosuffisance en riz en Afrique subsaharienne a connu une baisse, passant de 112 % en 1961 à 61 % en 2006 ; ce qui veut dire qu’aujourd’hui le continent s’approvisionne sur le marché international du riz pour satisfaire environ 39 % de ses besoins de consommation en riz.2 Le coût de ces importations s’élève à presque 2 milliards de dollars par an.

Encadré 1 : Le Nerica, les hybrides et les OGM

Les croisements interspécifiques entre Oryza sativa et Oryza glaberrima se soldent souvent par des échecs parce que leur descendance est généralement stérile. Pour empêcher ce phénomène, l’équipe de chercheurs du Nerica a pris la descendance issue des premiers croisements et ont effectué un rétrocroisement avec son parent Oryza sativa pour restaurer la fertilité et, ainsi, constituer un stock de semences.

Le Nerica est donc considéré comme un hybride interspécifique, mais pas du type normalement désigné par l’expression « semence hybride ». Ces semences hybrides sont produites grâce à une technique complexe qui fait intervenir essentiellement le croisement de deux parents très consanguins pour produire des semences identiques et qui se dégradent de façon significative après la première année. Les agriculteurs qui achètent des semences hybrides doivent acheter de nouvelles semences à chaque campagne agricole.

Le Nerica n’est pas non plus un OGM dans la mesure où il ne procède d’aucune modification génétique, même si des techniques biotechnologiques, comme le sauvetage d’embryon, ont été utilisées au cours du processus.

Les organisations paysannes dénoncent cette situation depuis des années. Elles soulignent que les politiques d’ajustement structurel imposées aux pays africains par les institutions financières internationales depuis les années 1980 ont remis en cause le soutien de l’État à l’agriculture et réduit ses possibilités de contrôler les frontières pour protéger la production locale contre le dumping du riz importé. Elles ont fait remarquer que, en délaissant la production locale du riz et en s’appuyant sur les importations et l’aide alimentaire, les gouvernements allaient détruire les moyens de subsistance des riziculteurs locaux, enrichir un petit nombre d’importateurs, et exposer leurs populations aux graves risques des hausses de prix sur le marché mondial. Avec la crise alimentaire qui sévit actuellement et un prix du riz qui a pratiquement doublé depuis 2002, les gouvernements africains commencent à réévaluer leur dépendance vis-à-vis des importations de riz et d’autres aliments de base. Aujourd’hui, tout le monde - les agriculteurs, les politiciens et les bailleurs de fonds - semble reconnaître que quelque chose doit être fait pour changer la situation.

Certains font valoir que la crise du riz en Afrique ne peut être résolue que par une augmentation de la production locale, grâce à une augmentation des rendements. Ils sont convaincus que le problème est essentiellement d’ordre technique, plus que politique. À leurs yeux, la culture traditionnelle du riz est inefficace et souffre d’un manque d’infrastructures, d’intrants chimiques et, en particulier, de semences à haut rendement comme celles qui ont transformé la culture du riz en Asie au cours de la Révolution verte des années 1960 et 1970. Pour eux, si les précédentes tentatives de faire évoluer la culture du riz en Afrique dans ce sens ont échoué, cela ne tient pas à l’approche, ou au mauvais choix des technologies, mais à l’absence de variétés améliorées adaptées aux conditions de culture en Afrique. Ils croient qu’ils ont maintenant trouvé la solution avec les variétés de riz Nerica (un acronyme qui vient de l’anglais “New Rice for Africa”, un nouveau riz pour l’Afrique).

Aujourd’hui, le Nerica suscite un très grand intérêt, et des investissements importants ont été consacrés à sa diffusion à travers l’Afrique. Cependant, au-delà de la publicité, il n’y a pas eu jusqu’à présent beaucoup de discussions concrètes sur les conséquences qu’un tel déploiement rapide et massif pourrait avoir pour le continent et surtout pour les paysans. L’expérience déjà acquise laisse supposer que le Nerica n’est pas à la hauteur de ses promesses et suscite d’importantes inquiétudes, tant au niveau de ses performances que de ses effets à long terme. La promotion du Nerica suit une logique « top-down » (du haut en bas) et menace la survie des variétés locales de riz et des autres cultures vivrières traditionnelles. En outre, la diffusion du Nerica est liée à la flambée des investissements privés dans de nouvelles filières de riz étroitement contrôlées par de grandes entreprises qui s’intéressent uniquement à l’agriculture industrielle, et aux profits qu’ils peuvent en tirer ; ceci constitue une grave menace pour l’agriculture paysanne.

Le Nerica dans le berceau rizicole de l’Afrique

Le Nerica est présenté par ses promoteurs comme une « percée scientifique ». Le soi-disant « miracle » du Nerica tient au fait qu’il provient d’un complexe sauvetage d’embryons d’hybrides issus du croisement entre un riz asiatique Oryza sativa et un riz africain Oryza glaberrima. La première lignée de Nerica a été obtenue en 1994 par des chercheurs de l’ADRAO, [3] à partir du croisement d’une variété Oryza sativa japonica (WAB 56-104) et d’une variété africaine Oryza glaberrima (CG 14). Plusieurs autres lignées ont cependant été mises au point par les chercheurs de l’ADRAO, travaillant avec des chercheurs japonais dans le cadre du projet Inter-specific Hybridization Project (IHP) financé par le gouvernement du Japon, la Fondation Rockefeller (États-Unis) et le PNUD. Ces variétés interspécifiques de riz sont censées combiner les avantages du rendement élevé de leur parent asiatique et des caractéristiques d’adaptation aux conditions locales de leur parent africain.

La plupart des variétés Nerica introduites par l’ADRAO sont destinées à l’agriculture pluviale,qui représente environ 40 % de la superficie rizicole de l’Afrique de l’Ouest. Les rendements du riz local sont sans doute relativement faibles dans ces systèmes (environ une tonne par hectare en moyenne), mais leur biodiversité est incroyablement riche, malgré la pression constante de la pauvreté, la guerre, les expulsions des terres et les programmes de vulgarisation qui encouragent l’utilisation de variétés modernes. Pour ne donner qu’un seul exemple, une étude entreprise en 1983 auprès de 98 ménages du district de Mogbuama en Sierra Leone a établi que ces paysans semaient 59 variétés de riz différentes. L’étude a également révélé que ces paysans associaient le riz avec d’autres cultures dans leur exploitation, et qu’une ferme typique avec une douzaine de cultures sur un hectare, obtenait un rendement total de près de 4 tonnes. [4]

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