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Attali et l’économie de guerre

De Geneviève Azam
dimanche 21 décembre 2008 par anik

Au-delà des 316 « décisions » du rapport Attali, déjà largement commentées, ce texte dessine un monde. La commission, formée « d’experts » cooptés, s’apparente davantage à un conseil de guerre, qui, face à l’urgence, se substituerait à la représentation politique en utilisant tous les moyens de propagande pour la mobilisation générale. « Tambour battant » [1], guerre à la société, guerre au conservatisme, dans ses moindres recoins et détails, chasse aux déserteurs pour gagner la bataille de la croissance. « Plan global, non politique », avec feuille de route pour chaque ministère, proposition d’un projet de loi autorisant le gouvernement à prendre les décisions par ordonnances, calendrier précis et organigramme structuré autour de « pilotes », de « pivots », de « partenaires clés ». L’ennemi est traqué partout avec minutie, de la crèche aux seniors.

Mais nous ne pouvons en rester à la dérision et au sarcasme. La médiocrité du rapport, son art du déni et de la manipulation du réel et du savoir en font un projet politique inquiétant. Ce déni s’exprime particulièrement pour les pays pris comme exemples de réussite. « L’Espagne a œuvré pour l’accès de tous à la propriété du logement ». Quid de la crise des subprimes qui frappe l’Espagne et impose aux plus pauvres un endettement pour plusieurs générations ? Les clés du succès états-unien : «  un rôle important des fonds de pension et des marchés financiers ». Sans commentaires ! Aux rapports du GIEC sur le changement climatique, des réponses qui font froid dans le dos : la croissance tous azimuts, le low cost pour le transport aérien…etc., et pour respirer, dix Ecopolis ! Les théories sous-jacentes à ces « décisions » (courbe de Kuznets environnementale), selon lesquelles une croissance forte permet finalement la diminution des pollutions, ont pourtant été maintes fois scientifiquement invalidées. Le dernier rapport du PNUD est sans équivoque : «  L’une des plus rudes leçons qu’enseigne le changement climatique, c’est que le modèle économique de la croissance et la consommation effrénée des nations riches sont écologiquement insoutenables ». Mais les Nations Unies font sans doute aussi partie de ce corset qui nous empêche de respirer.

Un réel dénié, un réel manipulé. Décision 89 : «  développer massivement les recherches en matière d’OGM pour évaluer leur innocuité  ». C’est une recherche bien finalisée. Décision 90 : « Doter les instances européennes et nationales d’homologation des moyens nécessaires pour les rendre incontestables  ». C’est une administration aux ordres. Un signe du déclin français : «  La part des exportations françaises dans les exportations mondiales décroît régulièrement ». Comment d’un côté, inciter et souvent contraindre les pays les Sud à s’inscrire dans le marché mondial, et vouloir maintenir la part de la France dans les exportations mondiales ? Ces propos sont révélateurs d’accents mercantilistes recyclés à la sauce néolibérale, impliquant la guerre économique sans merci «  pour la captation de la croissance mondiale », par la concurrence, la baisse du coût du travail et la captation des ressources naturelles. Le chapitre concernant les choix énergétiques commence d’ailleurs par la « sécurisation nécessaire » des ressources pétrolières. C’est bien parti au Moyen-Orient. Rien en revanche sur la sécurisation de l’industrie nucléaire, qui doit être exportée dans le monde entier.

Et des approximations manipulatrices : «  La part des retraites dans le PIB devrait passer de 12,8% aujourd’hui à 16% en 2050 ». Ces chiffres de 1999, ont été réactualisés en 2007 par le Conseil d’orientation des retraites : les retraites ne représenteraient plus que 14,9% du PIB. « La Chine connaît des taux de croissance supérieurs à 10% depuis plusieurs années  ». Ces « experts » ignorent les derniers rapports de la banque mondiale et du FMI, montrant que la croissance en Chine a été surévaluée (même si elle reste très forte) du fait de modes de calculs inappropriés pour les taux de change servant à la conversion du PIB chinois en dollars. Le nombre de pauvres en Chine est revu à la hausse, de l’ordre de 200 millions supplémentaires.

Enfin, le programme est parsemé d’appels à la réaction des classes populaires les plus précarisées contre les nantis qui vivent à l’abri des protections : «  priorité aux exclus ». C’est la vieille rhétorique réactionnaire des effets pervers des politiques d’égalité et de redistribution, qui finiraient par se retourner contre les plus pauvres. Ce fut une des clés de l’élection de G. Bush. Cette tentative d’alliance entre les élites et les franges précarisées de la société est lourde de dangers pour la démocratie. Il est temps de relire l’analyse des processus totalitaires d’Hannah Arendt. Une croissance infinie dans un monde fini suppose effectivement une économie de guerre et une politique de dé-civilisation.

Geneviève Azam

« Celui qui croit que la croissance peut être infinie dans un monde fini est soit un fou, soit un économiste »

— Kenneth Boulding [économiste écologique américain, dans les années 1980]


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