robin-woodard

globalisation et subsistance

De Maria Mies
samedi 13 décembre 2008 par anik

Mon père, le professeur Weizenbaum et le "trou noir".

l y a quelques années, le Trier Initiative für angewandtes Denken (Initiative pour une Réflexion Appliquée, Trêves) a organisé un symposium pour célébrer le 175e anniversaire de la naissance de Karl Marx (Marx est né à Trêves). Ils invitèrent plusieurs professeurs bien connus et l’orateur vedette était Josef Weizenbaum du Massachussetts Institute of Technology (MIT). Moi, Maria Mies, j’étais supposée représenter la "perspective féministe" dans ce cercle entièrement masculin.

Josef Weizenbaum s’était converti de spécialiste en informatique à un de ses critiques le plus radical et le plus éminent et en particulier de l’Intelligence Artificielle (AI). Dans son discours, il avait critiqué sévèrement l’état de la science aux USA. Non seulement il réfutait la notion commune que les ordinateurs épargnaient du temps, de l’argent et du travail, mais il ajoutait que la science et la technologie informatiques avaient été largement financées par le département de la Défense américain. De plus il affirmait qu’aujourd’hui pratiquement toute la recherche effectuée dans des institutions comme le MIT était payée par le Pentagone. Il regrettait que de jeunes étudiants occupés par leur carrière n’avaient visiblement aucun problème avec cet état des choses. Quand on lui demanda s’il n’y avait pas d’opposition de la part des étudiants contre la militarisation de la science, le professeur Weizembaum répondit que le travail universitaire était tel que les étudiants n’avaient pas de temps pour des activités politiques.
Il termina avec la remarque que le plus grand problème de notre temps n’était plus la menace d’annihilation nucléaire mais l’explosion démographique. Les scientifiques devraient orienter tous leurs efforts à diminuer la croissance de la population.

A la fin du symposium il y eut un panel de discussions. On avait demandé aux orateurs de présenter leurs propres perspectives pour l’avenir ; et l’un après l’autre, ces professeurs instruits donnaient une image absolument morne. Je regardai l’audience : tous des jeunes avec une figure anxieuse. Ils étaient venus ce dimanche matin pour obtenir certaines orientations pour leur propre avenir de la part de ces professeurs fameux. Mais ceux-ci ne dépeignaient qu’une image apocalyptique, triste et sans espoir. La substance de leurs interventions était qu’il n’y avait pas d’alternative, que nous ne pouvions rien faire. Je n’ai pas pu tolérer ce pessimisme plus longtemps et je dis : "Je vous en prie, n’oubliez pas où vous êtes. Nous sommes à Trêves, au milieu des ruines de ce qui a été un jour une des capitales de l’empire romain. Un empire dont les gens d’alors croyaient que l’effondrement représenterait la fin du monde. Mais le monde ne s’est pas arrêté avec la fin de Rome. La charrue de mon père, un paysan du Eiffel, rencontrait souvent les pierres de la route romaine qui unissait Trêves à Cologne. Sur cette route où avaient marché les légions romaines, de l’herbe a poussé, et à présent on y cultive des pommes de terre." Je voulais dire par là que même l’effondrement de grands empires ne signifiait pas la fin du monde ; au contraire, à ce moment-là les gens commencent à comprendre ce qui est important dans la vie, notamment notre subsistance.
C’en fut trop pour le professeur Weizembaum. Il se tourna vers moi avec irritation et dit qu’il fallait être tout à fait naïf pour croire qu’après les catastrophes qui étaient imminentes le moindre brin d’herbe pousserait encore. C’était irresponsable de croire que simplement la vie continuerait. "Non, la seule chose nécessaire maintenant est de réaliser qu’il ne reste qu’un grand trou noir devant nous. Après cela, il n’y a rien, aucun espoir." Après cela il m’attaqua, moi la féministe : "Mais à propos, vous les femmes n’avez rien fait pour prévenir ces guerres. Vous n’avez même pas organisé une grève du sexe."

C’en était trop pour moi. Je répliquai qu’il était étrange qu’il blâme à présent les femmes pour les guerres alors qu’il nous avait dit le jour précédent que le MIT était entièrement financé par le Pentagone et que personne ne pouvait faire quelque chose contre la militarisation de la recherche. Nous, femmes, en avions marre de ce genre de logique masculine. Nous en avions marre aussi d’être les éternelles Trümmerfrauen, prêtes à nettoyer le bordel après chaque guerre de machos et s’assurer que la vie continue. Après cela je me levai et je partis. J’ai laissé les hommes face à leurs "trous noirs" à leur humeur apocalyptique.

Cet épisode m’enseigna quelque chose d’important, notamment qu’il semble y avoir une corrélation entre une manie de toute puissance technologique et l’impuissance politique. Josef Weizembaum est un de ces scientifiques masculins proéminent qui, à la fin de leur vie, sont horrifiés quand ils se regardent eux-mêmes et leurs travaux, et quand ils réalisent que le Dieu auquel ils ont consacré toute leur vie - le progrès scientifique - est un Moloch qui mange ses enfants. Certains de ces hommes se convertissent alors de Saul en Paul. Mais ils renoncent rarement entièrement à la mégalomanie du projet de la science moderne. S’ils ne peuvent résoudre les problèmes de l’humanité par la science et la technologie toutes puissantes, dans ce cas la catastrophe doit être totale et intégrale. Même pas un seul brin d’herbe n’est autorisé à pousser sur les ruines de leurs actes. Quand le grand projet patriarcal s’abat avec perte et fracas, le monde entier doit aussi arriver à sa fin. Son futur et tout doit être aspiré dans un abysse de néant. Quiconque, face à un tel scénario d’apocalypse parle tout de même de vie, de pommes de terre, de subsistance, d’espoir, d’avenir, de perspective doit être attaqué comme ennemi. La manie de la toute puissance et de l’impotence sont les deux faces d’une même pièce.

L’image de mon père poussant la charrue sur la vieille route romaine évoque une autre philosophie, une autre logique. Pour la plupart des scientifiques masculins - mais aussi parfois féminins - cette logique de subsistance est difficile à saisir. Elle n’est exprimée ni dans le slogan que "la vie va continuer d’elle-même" (la nature va se régénérer, l’herbe repoussera d’elle-même) ni par l’attitude que nous, humains, pouvons contrôler la nature et réparer les dommages causés par notre maître, la technologie. La différence entre une orientation de subsistance et une manie d’omnipotence scientifique est la compréhension que la vie, d’une part ne se régénère pas simplement d’elle-même et d’autre part n’est pas une invention d’ingénieurs ; mais plutôt que comme être naturel nous avons à coopérer avec la nature si nous voulons que la vie continue.

Les "trous noirs " de l’économie globalisée

Après cet épisode, j’ai découvert une série de "trous noirs" face auxquels les gens dans le monde industriel se sentent impuissants et sans espoir. La plupart sont dus à la globalisation de l’économie. Ils sont devenus visibles au début des années 90. Le phénomène est particulièrement observable en Allemagne, où l’euphorie après la chute du socialisme en Allemagne de l’Est a rapidement été suivie d’un sentiment profond de pessimisme, à la fois dans l’ancienne Allemagne de l’Est et dans l’ancienne Allemagne de l’Ouest. C’était dû en grande partie à la montée dramatique du taux de chômage dans l’Allemagne réunifiée. Ce sont les plus élevés depuis la 2e guerre mondiale. En 1998, le chiffre officiel des gens sans emploi atteignait presque 5 millions, un taux de 13% (ÖTV Hintergrund, Info-Dienst für Vertrauersleute und Mandatsträger, June 1998) Le plus haut taux de chômage fut observé dans l’ancienne Allemagne de l’Est. En 1989, le Chancelier Kohl avait promis que l’Allemagne de l’Est atteindrait le standing économique de l’Allemagne de l’Ouest endéans les trois ans. Depuis lors, le gouvernement a dû admettre que cet objectif ne peut pas être atteint et qu’il faudra au moins 20 ans pour supprimer l’écart entre l’Ouest et l’Est Non seulement des économistes influents mais aussi des politiciens disent ouvertement que l’ère du plein emploi est terminée pour toujours, même en Allemagne. Pour les jeunes, pour les femmes et pour les personnes plus âgées la perspective de trouver un emploi sûr de longue durée avec un revenu suffisant s’est réduite considérablement. Ils doivent s’estimer heureux de trouver un job occasionnel, un emploi à temps partiel ou un job par l’intermédiaire d’un Programme de Promotion de l’Emploi.

En effet, le trou noir de la diminution du travail salarié se retrouve dans tous les pays riches industrialisés. On peut le comparer au trou noir du Professeur Weizembaum : des sentiments d’impuissance absolue, le manque d’espoir et l’absence de perspective ont été précédés par des fantasmes de pouvoir global et de toute puissance qui ont suivi la globalisation de l’économie.

C’est quoi la "globalisation de l’économie" ?

Bien que la globalisation de l’économie soit aussi ancienne que le capitalisme, l’utilisation moderne de ce concept se réfère à la période qui a débuté aux alentours de 1990. La "globalisation" fait partie d’une politique économique néolibérale, qui vise à abolir des règles, des tarifs et des règlements protectionnistes par lesquels des gouvernements nationaux pouvaient entraver la libre circulation de biens, de services et de capital vers tous les recoins du monde. Cette politique a eu pour résultat l’intégration de la plupart des économies nationales dans un seul marché global. Ce processus a apporté un rapide changement qualitatif dans l’économie, dans la politique, dans la vie sociale, un changement que la plupart des gens ne sont pas capables de comprendre pleinement. Trois phénomènes ont rendu possible ce changement rapide : premièrement, la stratégie politique à long terme de ceux qui voulaient remplacer l’économie keynésienne post 1945 par le néolibéralisme ; deuxièmement, les nouvelles technologies de la communication ; et troisièmement, l’effondrement du socialisme dans l’Europe de l’Est.

Tony Clarke et d’autres ont montré que la théorie et la politique économiques suivies de la fin de la 2e guerre mondiale jusqu’à la fin des années 70 dans les pays les plus industrialisés ne disparaissaient pas automatiquement mais étaient abolies systématiquement par les groupes d’experts des grandes entreprises transnationales (ETN). Milton Friedman de l’école monétariste de Chicago lança déjà son attaque sur l’état-providence keynésien dans les années 70. Il préconisait la privatisation et l’établissement d’un "lieu de libre échange", non entravé par des interventions gouvernementales, des règlements et des protections.. Mais cette théorie néolibérale ne fut pas mise en application jusqu’au coup de Pinochet au Chili, en 1973. Le Chili est le premier pays à avoir mis en pratique ces "réformes" économiques sous les conditions d’une dictature. Dans les années 80, Mme Thatcher au Royaume Uni et Reagan aux USA suivirent l’exemple du Chili. Ensuite, avec le début des années 90, la politique néolibérale fut universalisée et stabilisée par des traités globaux comme le GATT qui fut institutionnalisé en 1995 dans l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC). Le dernier effort pour globaliser et légitimer le dogme néolibéral pour toujours a été l’Accord Multilatéral pour les Investissements (AMI).

Grâce à la technologie informatique, le deuxième promoteur de la globalisation, des données peuvent être transférées d’un continent à l’autre à la vitesse de la lumière. L’espace et le temps se rejoignent. Pendant que des employés d’une ETN de Manhattan dorment, leurs collègues à Hong Kong continuent à travailler à la même tâche. A cause de la vitesse de transferts de données, les bourses à New York ou à Francfort peuvent réaliser des profits en capitalisant sur des différences entre des taux de change qui n’existent que quelques minutes. Cet exemple touche à deux aspects de la globalisation moderne : [1] la concentration du capital en moins de mains et la domination d’ ETN, [2] le rôle croissant du capital financier.

Aujourd’hui, la moitié du commerce mondial est menée par des ETN interconnectées financièrement dont 90% sont basées dans le Nord, tandis que les 100 plus puissantes parmi elles dominent à tous les niveaux. Grâce à la globalisation des quelques dernières décennies, les économies nationales et en particulier des 7 nations les plus puissantes - les pays du G7 - ont subi des changements certains. Les transferts visibles, c à d le commerce des biens, a perdu son importance vis-à-vis des transferts invisibles comme les banques, le transport, les assurances, le tourisme. Les transactions financières jouent le rôle le plus important dans ce changement. Aux USA, où la restructuration est la plus avancée, la proportion du secteur financier dans le PNB a crû de 18% en 1970 à 25% en 1990. Une grande partie de l’augmentation provient de transactions ou de spéculations financières internationales. Les marchés financiers qui ne devraient être que l’huile servant à lubrifier le commerce mondial, sont devenus des marchés indépendants. Ils peuvent difficilement être contrôlés par des autorités nationales. (Le Monde diplomatique 1996)

Après l’effondrement du socialisme les nations du G7 ont divisé le monde en leurs sphères d’influence où le gros capital peut opérer sans restrictions. Cette politique avait déjà commencé après la 2e guerre mondiale quand on créa la Banque mondiale (BM) et le Fonds Monétaire International (FMI). Au travers de leur histoire, mais surtout après 1989, la BM et le FMI ont favorisé la politique néolibérale de libre échange et de globalisation.

La fin de la confrontation Est-Ouest a conduit à une nouvelle structure trilatérale de l’économie mondiale : les USA, le Japon et l’UE avec leurs sphères d’influence respectives : l’Amérique latine, l’Asie et l’Afrique. Ces pays centraux n’ont que 12% de la population mondiale, mais 60% de la production mondiale y est concentrée et ils contrôlent 51% des dépenses militaires du monde.

Il serait faux cependant de croire que la globalisation économique soit un phénomène nouveau. Comme Wallerstein (1974) le souligne, dès son début l’économie capitalisme a été un système mondial, basé sur la colonisation et la marginalisation et l’exploitation de pays périphériques et de l’agriculture. Cette structure coloniale était et est la base de ce qu’on appelle "libre échange" au 18e et au 19e siècle. Mais cette structure mondiale n’était pas seulement un phénomène historique, sans lequel le capitalisme n’aurait pas pu s’établir lui-même : à cause de sa logique interne de croissance permanente ou accumulation, le capitalisme doit tendre à l’universel et au globalisme. Ceci signifie, comme Marx l’a observé, que ce système est condamné structurellement à renfermer et à transformer toutes les régions du globe et de la vie. Ce qui est nouveau aujourd’hui est simplement la destruction de l’illusion que l’économie globalisée serait le messager de l’égalité universelle, de la justice et du bien-être pour tout le monde.

Les populations du Sud qui ont été victimes de ce système global depuis le début, ont compris plus tôt que les peuples du Nord que la globalisation, la dérégulation et la privatisation imposées à leurs gouvernements par la BM et le FMI au bénéfice des ETN était une supercherie. C’est pourquoi dans un certain nombre de pays d’Asie et d’Amérique du Sud le nouveau régime néolibéral a été combattu par les paysans, les femmes et les syndicats. En Inde de larges mouvements paysans ont combattu le GATT, les TRIPs (les droits de propriété intellectuelle liés au commerce) contre les ETN comme Pepsi-Cola, Kentucky Fried Chicken, Monsanto et Cargill qui sont désireux d’intégrer l’agriculture indienne dans le "libre" marché mondial.

On peut se demander pourquoi la résistance contre la politique néolibérale de globalisation a été beaucoup plus forte dans le Sud que dans le Nord. Une des raisons en est que les états-providence du Nord sont encore, malgré les attaques, dans la position de procurer un certain standard de sécurité sociale aux sans-emplois et au nombre croissant de pauvres. Et une autre raison sont les illusions qu’on a encore sur la nature de "l’économie de marché", notamment, qu’à long terme elle créera "une plaine de jeux nivelée" ("level playing field") et que la richesse accumulées par les riches, finalement va s’écouler (trickle down) vers les pauvres. Ceux qui ont observé ce système économique d’en bas, à partir de la perspective de femmes, d’enfants, des gens du Sud colonisé et de la nature ont développé une meilleure compréhension de ce que le capitalisme a été réellement depuis le début. Cette compréhension est corroborée aujourd’hui par les processus de globalisation dans le monde entier. Avant de regarder de plus près les divers "trous noirs" dans l’économie globale nous voulons exposer les points principaux de cette analyse du bas, comme nous l’avons fait depuis la fin des années 70.

Coloniser les femmes, la nature et les peuples étrangers

On admet communément que le progrès est un processus d’évolution linéaire partant d’un état "primitif", "arriéré" qui poussé par le développement de la science et de la technologie, ou en termes marxistes par les "forces de production" continue à s’élever en une progression illimitée. Dans ce projet prométhéen, cependant, on ne respecte pas les limites de ce globe, du temps, de l’espace ou de notre existence humaine. A l’intérieur d’un monde fini, des aspirations telles que la "croissance illimitée" ne peuvent se réaliser qu’aux dépens d’autres. Ou bien : il ne peut y avoir de progrès d’une partie sans régression d’une autre partie, on ne peut pas avoir de développement de certains sans sous-développer d’autres. On ne peut avoir la richesse de certains sans l’appauvrissement d’autres. C’est pourquoi des concepts comme "croissance illimitée" ou une accumulation du capital prolongée impliquent nécessairement que cette croissance (progrès, développement, richesse) se fait aux dépens de certains "autres" vu les limites de notre monde. Ceci signifie que "le progrès", "le développement " etc. doivent être vus comme des processus de polarisation, consécutifs à une vision du monde dualiste.
Rosa Luxembourg a montré que l’accumulation du capital présuppose l’exploitation de toujours plus de milieux "non-capitalistes" pour l’appropriation de plus de travail, de plus de matières premières et de plus de marchés.

Nous appelons ces milieux, colonies. Les colonies n’étaient pas seulement nécessaires pour initier le processus d’accumulation du capital dans ce qu’on a appelé la période "d’accumulation primitive" au début du capitalisme. Elles continuent à être nécessaires même aujourd’hui pour que le mécanisme de croissance puisse continuer. C’est pourquoi nous parlons de la nécessité "d’une accumulation et d’une colonisation continues".

Quelques thèses sur le capitalisme global

1. Il n’y a pas de colonisation sans violence. Alors que la relation entre le capitaliste et le travailleur salarié est légalement une relation entre propriétaires (l’un du capital, l’autre de la force de travail ) qui entre dans un contrat d’échange d’équivalents, la relation entre colonisateurs et colonies n’est jamais basée sur un contrat ou un échange d’équivalents. Elle est imposée et stabilisée par une violence directe et structurelle. D’où, la violence est encore toujours nécessaire pour maintenir un système de domination orienté vers l’accumulation du capital.

2. Cette violence n’est pas neutre au point de vue du genre, elle est fondamentalement dirigée contre les femmes. On estime habituellement qu’avec la modernisation, l’industrialisation et l’urbanisation, le patriarcat comme système de domination masculine aurait disparu et aurait ouvert la voie à l’égalité entre hommes et femmes. Contrairement à cette hypothèse, notre thèse est que non seulement le patriarcat n’a pas disparu dans ce processus, qui est identique avec le déploiement de l’économie capitaliste mondiale moderne, mais le processus toujours en expansion de l’accumulation du capital est basé sur le maintien ou même la re-création de relations hommes-femmes patriarcales ou sexistes, une division sexuelle du travail asymétrique à l’intérieur et hors de la famille, la définition de toutes les femmes comme "ménagères" dépendantes et la définition de tous les hommes comme "soutiens de famille". Cette division sexuelle du travail est intégrée dans la division internationale du travail dans laquelle les femmes sont manipulées à la fois comme "ménagères-productrices" et comme "ménagères-consommatrices".

3. Avec le système mondial global entrant de plus en plus en crise on peut observer une augmentation de la violence en particulier contre les femmes, non seulement dans le Sud mais aussi dans le Nord. Comme cette violence est inhérente à un système politico-économique basé sur la colonisation et la croissance illimitée, elle ne peut pas être vaincue par une stratégie aspirant seulement à l’égalité de genre. Dans un contexte colonial, l’égalité signifie rejoindre les maîtres coloniaux, pas se débarrasser du colonialisme. C’est la raison pour laquelle les féministes ne peuvent pas se satisfaire d’une politique "d’opportunités égales" mais doivent tendre à supprimer toutes les relations d’exploitation, d’oppression et de colonisation nécessaires au maintien du patriarcat capitaliste global.

4. Quant à la fin des années 70 nous avons commencé à nous interroger sur les origines de l’oppression et l’exploitation continues des femmes, sur la violence continue contre les femmes même dans les sociétés riches, démocratiques industrielles du Nord, nous avons redécouvert non seulement que le patriarcat continuait à exister comme système social mais aussi qu’il était intimement lié au système capitaliste avec son aspiration à une croissance illimitée de biens, de services et de capital. Nous avons réalisé que le secret d’une telle croissance économique illimitée n’était pas, comme on le pense généralement, l’intelligence de scientifiques et d’ingénieurs qui inventent de plus en plus de machines épargnant le travail et ainsi rendent le travail toujours plus "productif" et par le même mécanisme plus superflu. La croissance permanente ou accumulation ne pouvait pas non plus être pleinement expliquée, comme Marx l’avait fait, par le fait que les capitalistes ne repaient à leurs travailleurs qu’une partie de la valeur qu’ils ont produite par leur travail , notamment uniquement cette partie nécessaire à reproduire leur force de travail.

Nous avons découvert que le travail des femmes dans la reproduction de cette force de travail n’apparaissait pas dans les calculs ni des capitalistes, ni de l’état ni dans la théorie de Marx. Au contraire, dans toutes les théories et les modèles économiques, ce travail de subsistance des femmes, producteur de vie et de préservateur de vie, apparaît comme "un bien gratuit", une ressource gratuite comme l’air, l’eau ou le soleil. Il semble s’écouler naturellement du corps des femmes. C’est pourquoi la "ménagérisation" des femmes est le complément nécessaire à la prolétarisation des hommes.

Nous avons visualisé cette économie patriarcale capitaliste sous forme d’un iceberg. (fig.2)

Nous avons commencé à comprendre que les théories dominantes concernant le fonctionnement de notre économie, y compris le marxisme, ne s’occupaient que du sommet de l’iceberg visible au-dessus de l’eau, à savoir le capital et le travail salarié. La base immergée de cet iceberg était invisible, en particulier le travail ménager gratuit des femmes, leur travail d’attentions et de nutrition, ou, comme nous l’avons appelé alors, la production de la vie ou production de subsistance.

Mais comme nous avions vécu longtemps dans le Tiers-monde, nous avons vu immédiatement que le travail ménager gratuit et le travail de soins n’étaient pas les seules composantes de cette base invisible de notre économie ; elle incluait aussi le travail de petits paysans et artisans dans les économies de subsistance encore existantes dans le Sud, le travail de millions de petits producteurs qui produisent pour des besoins locaux. Tout le travail conceptualisé comme travail du "secteur informel" fait partie de cette économie invisible.

Et finalement, nous avons vu, que la nature elle-même était considérée comme "un bien gratuit" à s’approprier et à exploiter sans coût ou à faible coût pour le bénéfice de l’accumulation. C’est pourquoi nous avons appelé toutes ces parties immergées de l’ "économie cachée" qui dans notre métaphore d’iceberg sont sous l’eau - la nature, les femmes, et les peuples et territoires colonisés - les "colonies de l’homme blanc". "Homme blanc" signifie ici le système industriel occidental.
En relation avec le paradigme de la croissance notre thèse est que la croissance économique permanente ou accumulation du capital ne peut se poursuivre qu’aussi longtemps que de telles "colonies" existent qui peuvent être exploitées gratuitement ou à petit coût. Ce sont les domaines pour "l’externalisation des coûts"

Le patriarcat, la colonisation et la ménagérisation

Dans notre analyse féministe du capitalisme, les concepts de patriarcat, de ménagérisation et de colonisation jouent un rôle central. Ce sont aussi d’importants concepts dans notre analyse de l’économie globalisée aujourd’hui. Si nous voulons comprendre le fonctionnement de cette économie, nous devons revenir en arrière et examiner brièvement l’histoire de nos sociétés. Voyons d’abord l’émergence du patriarcat.
Le patriarcat comme système de domination masculine sur les femmes a émergé il y a 5.000 à 6.000 ans parmi certaines tribus vivant dans les steppes d’Asie centrale, au nord de la mer Noire. Selon les recherches de l’archéologue décédée Marilyn Gimbutas, les hommes de ces tribus, qu’elle appelait les "gens de Kurgan", étaient capables de faire de la guerre et de la conquête d’autres tribus et de leurs territoires, leur principale source de richesses. Le secret du succès de ces tribus Kurgan n’était pas leur intelligence et leur culture supérieures, ou une quelconque supériorité génétique, mais principalement des moyens de transport plus efficaces, à savoir des chevaux et des chameaux apprivoisés et leurs moyens de destruction plus efficaces, à savoir des arcs et des flèches, des lances et d’autres armes à longue distance. Le monopole sur ces armes a donné aux hommes des tribus Kurgan un pouvoir sur des hommes, des femmes étrangers et sur leurs territoires qui ne découlait pas de leur propre travail mais de la violence et de la coercition. C’est le pouvoir de vie et de mort. Ce monopole de moyens de destruction efficients, cependant, n’a pas seulement modifié la relation entre ces tribus et d’autres tribus, mais aussi la relation entre les humains et la nature et aussi, en particulier, la relation entre hommes et femmes. Alors qu’avant les hommes dépendaient des femmes de leur propre tribu et clans pour la sexualité et la reproduction des gens, maintenant ils purent voler et réduire en esclavage les femmes des "ennemis" conquis. En outre, cette relation entre l’homme conquérant et les femmes qui alors faisaient partie du butin a aussi changé la relation entre ces hommes et leurs "propres" femmes. Toute la conceptualisation sur l’auteur de la vie humaine changea aussi. Alors qu’avant il était clair que les femmes était le commencement, l’arkhé de la vie humaine, cette logique pouvait à présent être retournée. On put créer une nouvelle logique, à savoir "Celui qui tue, est". Cela signifie que celui qui est capable de tuer détermine qui peut rester vivant. Il "donne" la vie à ceux qu’il n’a pas tué. A partir de ce moment, les archéologistes découvrent non seulement des armes mais des os de chevaux et de femmes-esclaves dans les grands tumulus où les "hommes-dirigeants" sont enterrés ; on trouve aussi de nouveaux mythes de l’origine dans lesquels un dieu-le-père masculin ou un héros de culture est l’origine de toutes choses, y compris des femmes. "Celui qui tue est" est resté central dans toutes les logiques patriarcales jusqu’à aujourd’hui. C’est aussi le secret du "succès" de la civilisation européenne, y compris sa phase industrielle moderne de colonialisme, de capitalisme et de famille nucléaire. Notre thèse est que l’idéologie patriarcale et ses structures sont nécessaires pour la continuation du système. Mais il n’y a pas seulement des continuités, il y a aussi des différences et des modifications de ces structures et de l’idéologie patriarcale.

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[1Les ZEP : Zone de production pour l’exportation. Elles sont appelées ainsi parce que leur production n’est pas destinée au marché local mais pour les consommateurs du Nord. A la frontière entre les USA et le Mexique, on les appelle maquiladoras. Les ETN ont choisi les pays du Tiers-monde comme sites pour la relocalisation de leurs usines globales à cause des grandes différences de coûts de travail. En 1994, un travailleur de la production en Allemagne gagnait US$25 à l’heure, un travailleur dans les USA, US$16, en Pologne, US$1,40, au Mexique, US$ 2,40, en Inde, en Chine, en Indonésie, US$,50.

[2Le livre Silk and Silver a été écrit en 1995, avant que crise financière actuelle en Asie ait éclaté. De ce que nous en savons, cette crise a uniquement exacerbé les tendances décrites plus haut. La situation des femmes s’est détériorée dramatiquement dans tous les pays d’Asie. A cause de l’effondrement des économies là-bas, il y a non seulement des licenciements massifs de travailleurs, hommes et femmes, mais il y a aussi une augmentation de la violence directe contre les femmes.


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