robin-woodard

Anarchisme ou chimiothérapie ?

par Pièces et main d’œuvre
vendredi 12 décembre 2008 par anik

Dans son numéro 1531 du 30 octobre 2008, Le Monde Libertaire a publié trois pages de diatribe d’un
« anarchimiste », ainsi qu’il signait, contre le « message » de Pièces et Main d’Œuvre, successivement
qualifié de : « dystopique », « cyberpunk », « démagogique », « pas très subtil », « simple et
c a r i c a t u r a l » ; ce qui nous a aussitôt remplis d’attention et de respect pour ses propres
« considérations », que nous supposions mesurées, raffinées, subtiles, véridiques et – pourquoi pas -
cyberhappy et utopiques.

L’illustration de ces « considérations », le portrait d’une jeune orante en prière devant un cierge, renvoyant à la scie de « l’écolo-mystique-qui-veut-revenir-à-la-bougie », nous a confirmés dans cette excellente impression. Félicitations à l’auteur de ce choix, et suggérons-lui d’offrir ses talents à Areva, EDF, et au CEA.

A l’analyse, notre « anarchimiste » s’est révélé essentiellement chimiste et superficiellement anarchiste, tel le pâté d’alouette et de cheval composé à 95 % de cheval et à 5 % d’alouette, mêlant au
dogmatisme théorique le plus pétrifié, l’opportunisme pratique le plus caoutchouteux. Il nous avait d’ailleurs avertis après cette conférence à l’Athénée libertaire de Bordeaux qui l’indigne si obstinément. Il était « à fond anarchiste », lisant « plein de livres anars », mais sans mener nulle action, ni hors de son travail, faute de temps, ni dans son laboratoire, milieu peu réceptif, et parce que de toute façon « il passait tout son temps dans la recherche ». Il est donc banal que tel Pechansky, le trotsko-généticien de Lutte Ouvrière, et nombre d’ « écolos » et « citoyens »-chercheurs, celui-ci ne
sorte de son abstention que pour défendre sa corporation, son expertise, sa prééminence, ses activités
en milieu politique et contestataire, et non pour contester cette technocaste et ses méfaits dans son
laboratoire.

A la question « Quel comportement éthique suggérez-vous à un chercheur pour tenter d’infléchir
l’évolution actuelle ?
 » - en réalité formulée plus cursivement : « Mais alors, qu’est-ce qu’il faut
faire ?
 » - nous avons proposé à ce chimiste (oublions « l’anar » comme il s’est lui-même oublié),
toutes les réponses connues : claquer la porte de son labo pour d’autres activités moins mortifères, à
l’exemple d’un Grothendieck, ou de certains de nos amis, anars physiciens, devenus restaurateur-
libraire ou cinéaste - exemples accueillis par une moue de mépris persistant jusque dans ses
« considérations ». Contester l’inconscience scientifique parmi ses collègues, tel le mathématicien
Roger Godement (cf Aujourd’hui le Nanomonde n°5, sur www.piecesetmaindoeuvre.com). User de sa
position et de ses connaissances de première main, pour alerter le public de l’horreur chimique, à la
manière d’un Berlan, d’un Pusztaï, ou d’un Christian Vélot. Chacune de ces propositions se heurtant à
des hennissements sans appel. « Mais moi j’aime ça, la chimie ! La recherche !... Je trouve ça
vachement bien !
 » Ou, comme il l’écrit dans ses « considérations » : « …la quête d’une pureté
morale à la Grothendieck ne m’intéresse pas.
 » N’étant pas chargés de sa conscience ni de son bien-
être, on se moquerait de ce qui « l’intéresse », lui, personnellement, de son indifférence ou de son
impureté morale, si celles-ci ne reproduisaient le jovial amoralisme des scientifiques, non sans effet
sur le monde et ses habitants. On se souvient de cette profession d’égoïsme de Richard Feynman, le
précurseur des nanotechnologies, évoquant les beaux jours du Projet Manhattan, à Los Alamos. «  Je
dois à von Neumann d’avoir compris que nous n’avons pas à nous sentir responsables du monde dans
lequel nous vivons. Depuis lors, je n’ai cessé de me sentir « socialement irresponsable
 », et je me suis
toujours bien porté. Cette irresponsabilité active qui est la mienne est née de ces conseils que von
Neumann me donnait lors de nos promenades.
 » (R. Feynmann. Vous voulez rire, monsieur Feynman.
Editions O. Jacob) Rappelons que l’inspirateur de cette «  irresponsabilité active », von Neumann, fut
le maître d’œuvre de la bombe à hydrogène.

On connaît aussi, à Grenoble, «  l’irresponsabilité active » des chimistes. Celle d’un Georges Flusin
par exemple, l’universitaire qui en 1915 a trouvé la formule du métal inattaquable pour les obus aux
gaz. Qui avec ses collègues, par lui embauchés, a produit le magnésium, le chlore, le phosgène, les
alliages spéciaux, pour l’artillerie chimique, faisant la fortune de l’industrie grenobloise. (cf.
L’ingénieur, moteur de l’innovation. INPG. Les Editions des Vignes) Suivant la devise de leurs
collègues allemands, «  servir la science en temps de paix, et la patrie en temps de guerre », ces
chimistes n’ont cessé depuis près d’un siècle de convertir leurs trouvailles des besoins de la guerre

entre hommes, à ceux de la guerre au milieu et vice-versa – engrais, biocides, DDT, etc - exterminant
faune et flore (voir Rachel Carson. Le Printemps silencieux. 1962), et nourrissant de remarquables
fléaux sanitaires, dont l’expansion généralisée du cancer. Gageons que dans l’équipe de Georges
Flusin, un anarchimiste se dissimulait sans doute, dans l’attente de jours meilleurs.
Qu’on nous pardonne ces propos peu subtils. Nous comprenons bien que notre chimiste n’est pas
homme, comme certains anarchistes et pacifistes de 14-18, à naïvement déserter, se mutiner, ni même
à faire objection de conscience, tel un vulgaire Louis Lecoin. A quoi bon ? La guerre et la recherche
continueraient. Sinon avec lui, avec un autre. Au contraire, nouveau Jean Meslier, il exhorte à garder
«  jusqu’au bout », «  sa soutane », ou plutôt sa blouse blanche, tapi dans son laboratoire, prêt à attendre
« deux siècles », malgré les «  impatients », que «  la loi » ait ratifié « l’inestimable service » qu’il nous
médite dans le secret de sa conscience. Cet ingénu chimiste renouvelle la fable du «  banquier
anarchiste
 ». Pas celui de Pessoa, l’autre ; entré jeune homme comme caissier et gravissant les
échelons de la carrière jusqu’à la direction de l’établissement, mais toujours secrètement anarchiste au
moment de prendre sa retraite, après une vie de studieux labeur au service du capitalisme, et n’ayant
jamais rien fait qui puisse le déceler. Les compagnons étant trop rares et trop précieux pour être
risqués à la légère. Ainsi, notre «  chimiste anarchiste », s’il peut, lui, participer aux conférences sur
« les enjeux éthiques des nanotechnologies », à l’intérieur de Minatec, ne fait rien pour troubler ces
mascarades, pas même en informer les opposants grenoblois aux nécrotechnologies. Il est juste
«  surpris » que des auteurs du Commissariat à l’Energie Atomique – que nous n’avons pas lus -
reprennent certains éléments critiques de Pièces et Main d’Œuvre. Comme s’il avait, dans le sérail
scientifique, le monopole de la récupération et du double langage ! Et pourquoi irions-nous récuser des
vérités partielles, au prétexte qu’elles émanent d’un système général du mensonge ? « D’un point de
vue historique
 », comme il dit, notre chimiste ne peut comprendre qu’au stade actuel, le capitalisme ait
besoin des nanotechnologies, « technologies convergentes » hypertechnologies, non seulement pour se
développer, mais pour survivre. Sans doute aurait-il ânonné, voici deux cents ans, que «  ni les
religions ni le capitalisme
 » n’avaient eu « besoin » des machines à vapeur pour se développer ; et
s’imagine-t-il que celui-ci peut exister « sans révolutionner constamment les instruments de
production et donc les rapports de production, c’est-à-dire l’ensemble des rapports sociaux.
 » (cf.
Marx, Engels. Manifeste du Parti communiste) Mais si l’analyse économique des pères fondateurs du
communisme autoritaire paraît irrecevable à notre libertaire en peau de chimiste, qu’il examine
l’apport des ouvriers luddites, que les ignorants et les malveillants, seuls, confondent encore avec un
simple mouvement « contre les machines ». (cf La formation de la classe ouvrière anglaise, E.P
Thompson, Gallimard/Seuil et La révolte luddite., Kirkpatrick Sale, L’Echappée) Quant aux religions,
on sait que les milieux scientocratiques en ont sécrété un curieux et glaçant succédané, sous la forme
du «  transhumanisme ».

Au lieu de nous jouer du pipeau idyllique sur la nécessité de la recherche scientifique dans la société
libertaire future, notre expert devrait répondre à cette question pratique : qui va gérer, et comment, les
dépôts proliférants de déchets radioactifs dans les 10 000 ans qui viennent ? Des collectifs
affinitaires ? Des assemblées générales en démocratie directe ? Ou bien des corps spécialisés,
hiérarchisés, et militarisés ? Ce qui relativise beaucoup, hélas, les perspectives de destruction de l’Etat.
Au lieu de nous chanter les louanges de la « révolution néolithique », de l’agriculture et de la
sédentarisation, notre agrochimiste devrait nous rappeler que l’introduction de l’agriculture s’est
d’abord traduite par un appauvrissement de l’alimentation, une dégradation sanitaire, puis par une
croissance démographique des paysanneries sédentaires qui éliminèrent les chasseurs-cueilleurs
nomades, et dévastèrent les forêts, autour de la Méditerranée, par exemple. (cf. Jared Diamond. Le
troisième chimpanzé. Gallimard) Au lieu de nous vanter «  le caractère socialement et culturellement
subversif
 » des « travaux sur les pilules contraceptives », qu’il se fasse vasectomiser. Entre nous, on
peut lui garantir que ça ne fait pas mal, et que cela évite à nos amoureuses de dépendre de la pharma-
chimie, et de s’empoisonner de substances cancérogènes. Au lieu d’aller en Chine, chercher la
«  preuve » que le capitalisme, et non les technologies, transforme une société, notre historien chimiste
devrait se souvenir que les empereurs de Chine ont précisément ordonné l’arrêt des explorations
maritimes et du commerce international, sous peine de mort pour les contrevenants, et la destruction
des grandes jonques qui avaient atteint Mombasa et Timor, un siècle avant la «  découverte » de l ’ Amérique par Colomb. Ayant ainsi bloqué son développement techno-industriel, un peu comme
l’Espagne catholique et monastique, la Chine l’a payé d’un retard fatal au XIXe siècle, quand cette
techno-industrie revenue en force, avec les canonnières britanniques et françaises, l’obligea à
accomplir en un siècle atroce, les transformations effectuées en cinq siècles par les sociétés
o c c i d e n t a l e s . C’est que dans notre monde fini qui se rit des frontières géographiques et
chronographiques, rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. Du reste, nous ne sommes plus
au moyen-âge, ni à l’aube des temps modernes, mais à l’époque de l’accélération technologique,
synonyme de la liquidation accélérée de l’écosystème ; en grande partie due aux prouesses des
chimistes, dont les milliers de molécules répandues dans l’environnement, se retrouvent dans les
analyses de sang du premier venu, quand elles n’induisent pas d’amusants changements de sexe, dans
ce qui reste de nos «  ressources halieutiques ». La réalité de cette liquidation catastrophique,
scientifiquement avérée, contrôlée, tamponnée, ne devrait plus être mise en débat, au moins dans Le
Monde Libertaire. Nous sommes convaincus que la plupart de ses lecteurs, loin de verser dans un
négationnisme à la Claude Allègre, agissent plutôt pour que la conscience de la catastrophe gagne
celle-ci de vitesse, et l’enraye éventuellement. Nous ne prolongerons pas, ici, cette discussion.

Pièces et Main d’œuvre
Grenoble, le 11 novembre 2008

Tyrannie de la technique ou tyrannie du capitalisme ? Le Monde Libertaire n°1531, 30/10/08

Par "Un anarchimiste"

Le samedi 13 septembre dernier, deux membres du collectif Pièces et main-d’œuvre (PMO) étaient
invités à l’Athénée libertaire de Bordeaux, pour une conférence-débat sur la "Tyrannie technologique".
Le principal message de cette présentation aux relents de dystopie* cyberpunk et démagogique ("Nos
idées sont virales", "Nous sommes des virus") ne fut pas très subtil : "La technologie c’est le pouvoir",
"La technologie n’est pas neutre", "La société la plus avancée technologiquement l’emporte sur les
autres", etc (1). A la question "Quel comportement éthique suggérez-vous à un chercheur pour tenter
d’infléchir l’évolution actuelle ?", la solution préconisée par ces deux conférenciers fut aussi simple
que caricaturale : "Il faut arrêter la recherche scientifique et la production des savoirs sur les
nanotechnologies." Mon propos vise à apporter quelques considérations sur un des fondements
objectifs de la tyrannie évoquée par PMO, et à rappeler quelques raisons subjectives pour lesquelles
une société libertaire ne devrait pas faire l’économie d’une recherche scientifique.
Ayant assisté dans l’enceinte (forteresse) du CEA-Minatec de Grenoble à une conférence d’un des
auteurs du rapport du Larsim (2) de 2007 sur les enjeux éthiques des nanotechnologies, j’ai été surpris
de constater que ces membres de PMO reprenaient à leur compte une partie de la rhétorique des
dominants. On retrouve en effet dans ce rapport les mêmes énoncés que ceux débités par PMO à
l’Athénée libertaire, mais dans un langage plus fleuri (3). Si je peux comprendre cette posture habile
de la part des auteurs du rapport au service des dominants, tant elle permet d’éviter la remise en cause
du désordre capitaliste en déplaçant le problème et toute la charge émotionnelle de révolte sur les
technologiques elles-mêmes, je ne la comprends pas du point de vue de PMO. Car, en acceptant les
termes du débat ainsi posé et imposé par les dominants, PMO ne peut espérer guère plus qu’un petit
toilettage éthique du système (et son inséparable "changement de stratégie de communication"), mais
certainement pas une sortie du capitalisme ni des structures sociales basées sur un mélange variable de
propriétés privées et étatiques. Et face à ses enquêtes de terrain ("Nous, on s’en tient aux faits, rien que
les faits.") qui ne visent en fin de compte, qu’à donner réalité à un ensemble de présupposés
dystopiques (4), la question se pose de savoir ce que nous, anarchistes, aurons gagné une fois
supprimées la recherche publique en général et les nanotechnologies en particulier. Les dignitaires
religieux de toutes confessions, les patrons et les actionnaires, les élus politiques, leur désordre
patriarcal, capitaliste et moral auront-ils disparu ? D’un point de vue historique, ni les religions ni le
capitalisme n’ont eu besoin des nanotechnologies pour se développer.
Bien que les anarchistes doivent considérer avec prudence certaines tendances scientistes de leurs
ancêtres du XIXe siècle, ils auraient tort d’adopter une posture ontologiquement "anti-scientifique"
comme celle de PMO, et de croire naïvement qu’une société libertaire pourra se passer de recherche
scientifique. Comme tout service, cette recherche scientifique ne sera ni privée ni publique, mais gérée
par les usagers eux-mêmes et subordonnée à la lutte contre toutes les formes de précarité, c’est-à-dire
orientée en fonction des besoins biologiques et sociaux les plus triviaux des êtres humains (santé,
alimentation, énergie, transport, communication, météorologie, etc.). La recherche scientifique
pratiquée dans des microsociétés libertaires où seules subsisteront des hiérarchies de fonction, sans
diplômes d’ingénieurs ni titres universitaires, sans salariat, sera l’affaire de tous et ne servira plus à
remplir les étalages des boutiquiers de gadgets aussi inutiles que nocifs, ni à satisfaire les fantasmes de
puissance des militaires chargés de leur protection. Quand les hommes et les femmes se sont mis à
cuire leurs aliments grâce au feu, ils ont éliminé une grande partie des parasites qui contaminaient leur
alimentation…augmentant ainsi la durée de vie (peut-être pénible et ingrate, mais c’est un autre
débat). Maîtrisant peu à peu l’agriculture et l’élevage, ils ont pu se sédentariser, diversifier leur
alimentation, socialiser et développer les premières formes de pensée symbolique. N’oublions pas non
plus le caractère socialement et culturellement subversif que revêtaient dans les années 1950 et 1960
les travaux sur les pilules contraceptives, qui ont tant contribué à la mise en place concrète d’une
planification des naissances dans les années 1970, quasiment un siècle après les théories avant-
gardistes de Paul Robin. Ce n’est pas faire preuve de scientisme, ni d’une quelconque "religiosité
scientifique" que d’écrire cela, mais tout simplement s’appuyer sur des constats.
4
Les énoncés généraux sur la compétitivité économique et le pouvoir basés sur les technologies
s’avèrent en partie fallacieux. En effet, l’étude comparative de Needham (5) corrobore l’idée que les
structures sociales à la fin du Moyen Âge ont joué un rôle prépondérant sur l’impact des innovations
techniques et sur le développement des sociétés européennes par rapport à celui de la société chinoise.
Il est difficilement contestable que, en Europe, les effets de nombreuses inventions avaient vocation à
être amplifiés, diffusés et exploités au maximum par une bourgeoisie boutiquière et industrielle,
contrairement à la Chine, où la boussole, l’imprimerie et la poudre, entre autres inventions, furent
mises au point bien plus tôt qu’en Europe, mais ne transgressèrent jamais un ordre social dont la
stabilité reposait essentiellement sur un Etat bureaucrate. Cet exemple révèle que les technologies
avancées constituent une condition nécessaire mais non suffisante, contrairement aux affirmations de
PMO, à la transformation d’une société et de ses hommes, et que, d’une certaine façon, elles jouent
plus sur la "thermodynamique" de ces éventuelles transformations sociales que sur leur "cinétique". Le
problème pour les anarchistes réside par conséquent moins dans les technologies proprement dites que
dans le désordre capitaliste, avide de nouveautés commercialisables (techniques, culturelles surtout, y
compris contre-culturelles), mais allergique aux nouveautés sociales susceptibles de le remettre en
cause. Les écocatastrophistes dénoncent souvent cet argument comme une mauvaise raison pour
continuer à ne rien faire. Dans le premier numéro de la revue Survivre (6), un mathématicien au talent
exceptionnel nous exhortait déjà à agir vite et radicalement : "Si une maison brûle, on commence par
éteindre le feu en jetant de l’eau dessus ; l’analyse des vraies causes c’est pour après. Et si l’on veut
lutter contre un appareil qu’on a reconnu condamnable et mortellement dangereux, on commence par
renoncer à se faire payer par ce même appareil, et à avertir du danger ceux qui ne l’ont pas vu encore."
Sans oublier son œuvre scientifique, je ne peux que rester circonspect devant l’issue d’une trajectoire
ponctuée de textes alarmistes (7), de démissions et de boycotts fracassants (suivis d’embauches plus
discrètes) : d’abord le naufrage pathétique dans une mystique des rêves (8), puis l’isolement total
quelque part dans les Pyrénées à partir de 1991. Quant à la métaphore de "la maison qui brûle", entre-
temps devenue chiraquienne, elle ne résiste pas à l’enseignement dispensé aux équipiers de première
intervention dans les formations aux premiers secours en cas d’incendie dans un bâtiment : d’abord
reconnaître le type de feu puis, le cas échéant, projeter de l’eau au(x) foyer(s), de manière à ne pas le
propager ni l’amplifier.
Que la recherche publique, celle pour laquelle l’association "Sauvons la recherche" demande plus de
crédits et de fonctionnaires sans remettre en cause des hiérarchies socio-économiques, ne serve à
satisfaire quasiment aucun des besoins sociaux de toutes les personnes de mon entourage direct,
famille, amis, collègues, et qu’elle n’ait pas allégé la plupart des hommes et des femmes des
obligations scandaleusement excessives du travail salarié, sont des banalités qui vont sans dire. Quels
que soient l’angle et l’échelle de temps sous lesquels on la considère, la recherche publique est au
service des sociétés privées, c’est-à-dire des hommes propriétaires des moyens de production et des
institutions militaire et policière, donc des serviteurs de l’Etat chargé de la protection de la propriété
privée, en somme, au service des dominants du désordre socio-économique actuel. J’ajoute que, pour
beaucoup de chercheurs professionnels, qui ignorent la définition même (voire l’orthographe) du mot
"éthique", peu importe le contenu de la recherche pourvu qu’ils y trouvent un moyen de subsistance et
de promotion personnelles (gratifications narcissiques, mais surtout enfants à "élever", d’autant plus
que d’ici dix à quinze ans les études universitaires coûteront cher…), toujours au nom d’une grande
cause métaphysique ("le Progrès", "la Santé publique", "le Développement durable", "le Dialogue des
cultures", etc.), et à ceci près qu’il est désagréable de rompre avec des habitudes bien ancrées (culture
générale et savoir-faire(s) inhérents à une thématique scientifique donnée). Celles et ceux à qui il reste
encore un brin de curiosité tentent de "se faire plaisir" avec les moyens du bord, souvent bien
solitairement et à grand renfort d’autopersuasion. Cependant, je n’abandonnerai pas la recherche pour
les motifs que m’ont donnés les militants de PMO et je n’irai pas "ouvrir une cantine" ou "faire du
cinéma", même social ! Les neurosciences, la sociologie critique m’ont énormément appris sur mon
propre fonctionnement et celui de la société dans laquelle je parviens encore à baigner. Elles m’aident
à aborder des questions qui dépassent largement le cadre de la chimie, de la physique et de la biologie,
en inspirant des pans entiers de la philosophie matérialiste, moniste et rationaliste. Bien que la science
ait partiellement inspiré de nombreuses utopies politiques déplorables, elle reste le seul moyen
intellectuel permettant de démystifier objectivement les discours religieux (9). La métaphysique,
religieuse, écologiste ou de quelque nature qu’elle soit, n’est que frivole chimère de la pensée, et la
5
quête d’une pureté morale à la Grothendieck ne m’intéresse pas. L’Histoire a montré que Jean Meslier,
dont le testament fut à la "libre pensée" ce que la découverte de la gravitation universelle fut à la
mécanique classique, avait bien fait de garder sa soutane jusqu’au bout… les anarchistes ne devraient
pas oublier l’inestimable service qu’il leur a ainsi rendu, ni pour les plus impatients, les deux siècles
séparant sa mort de la mise en pratique effective de la loi sur la séparation des églises et de l’Etat.
Un a.

Notes

*. Une dystopie est un récit de fiction se déroulant dans une société imaginaire, inventée par les écrivains, afin
d’exagérer et ainsi montrer des conséquences probables. La dystopie s’oppose à l’utopie : au lieu de présenter
un monde parfait, la dystopie propose le pire qui soit (NDLR)

1. Confirmant le contenu de l’entretien accordé à Pablo Servigne en 2007 et publié dans le n°18 dela revue
Réfractions, pages 75 à 83.

2. Etienne Klein, Alexei Grinbaum, Vincent Bontems, Le débat sur les nanosciences : enjeux pour le CEA,
DSM-LARSIM, publication s07/093, juin 2007.

3. "L’encouragement à faire breveter les découvertes ou à établir des passerelles avec l’industrie est un
mouvement de fond, engagé depuis plusieurs années, qui répond aux contraintes de la compétitivité
internationale" ; "Les nanosciences et les nanotechnologies s’étant fortement couplées avec le monde
économique et industriel ont la particularité de brouiller davantage la distinction entre savoir et savoir-faire.
Avec elles, la séparation entre d’un côté la science neutre, de l’autre des applications bonnes ou mauvaises, tend
en effet à perdre son sens" ; "Les produits issus des nanotechnologies ne sont pas des réalités techniques neutres
dont seuls les usages seraient justiciables d’un jugement éthique. Ils véhiculent eux-mêmes des valeurs, à la fois
en tant que réalisations techniques et en tant qu’objets chargés de résonances psychosociales" ; "La technologie
produisant ses propres valeurs, le développement technique risque d’être confondu avec un progrès en soi,
comme si pouvoir faire plus était mécaniquement et nécessairement faire mieux", etc. Ce ne sont là que quelques
exemples pris en vrac dans un rapport qui regorge d’amalgames et de contre-sens entre, d’une part, technologie
et valeur morale, et, d’autre part, technologie avancée et supériorité économique.

4. Il faut dire que la frontière est parfois floue entre leurs jugements de réalité et ceux de valeurs, et que savoir
suspendre son jugement dans certaines situations ne fait pas partie de leur conception de l’objectivité…

5. J. Needham, La science chinoise et l’Occident. Le Grand Titrage, Paris, Seuil, collection Point, 1977.

6. Edition française du 1er août 1970.
7. "(…) la civilisation industrielle, est condamnée à disparaître en un temps relativement court, dans peut-être
dix, vingt ou trente ans…une ou deux générations, dans cet ordre de grandeur". A. Grothendieck, Allons-nous
continuer la recherche scientifique ? 27 janvier 1972.

8. A. Grothendieck, La clef des songes ou dialogue avec le Bon Dieu, 1987.

9. Dont certains, d’après Max Weber, ont servi de justification à l’essor du capitalisme.


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