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Le manifeste contre le travail

Ouvrage collectif, publié sous le nom de Krisis et écrit par Robert Kurz, Eric Lohoff et Norbert Trenkle.
jeudi 4 décembre 2008 par anik

Ce manifeste se présente comme le troisième manifeste, après le « Manifeste du parti communiste » où Marx affirmait la nécessité de sortir du capitalisme avec comme moteur la lutte de classes qui constitue l’histoire des sociétés et a été simplifiée par notre société moderne en deux classes ennemies, le rôle du prolétariat étant de s’ériger en classe dominante par une révolution et ensuite, de détruire les anciens rapports de production et, par là même, les antagonismes de classes, et donc, les classes et sa propre domination.

Présentation

Le deuxième manifeste : «  de la misère en milieu étudiant », prend acte de l’échec du « premier assaut prolétarien ». L’Internationale situationniste y critique la bureaucratisation du mouvement ouvrier, et le fait que la dictature du parti s’est substituée à la dictature de la classe, le parti se transformant en parti-état. D’autre part, constatant la transformation du producteur en consommateur, l’IS élargit la définition du prolétariat : «  sont prolétaires tous ceux qui n’ont aucun pouvoir sur leur vie et qui le savent ». Elle met en cause la société capitaliste en tant que société de travail. Mais, comme pour Marx, le moteur de l’émancipation reste la lutte des classes.

Trente ans plus tard, le «  Manifeste contre le travail » reprend la critique là où l’avaient laissée les situationnistes. Il s’agit bien d’un manifeste qui comprend une analyse critique et les propositions qui en découlent.

Les auteurs tentent de montrer que le capitalisme est entré dans une nouvelle phase caractérisée par :

- La mondialisation

- Le néolibéralisme avec la limitation des interventions étatiques et politiques

- La fin du Fordisme

Dans le contexte de la troisième révolution industrielle, le capitalisme subit une crise sans précédent car :
1- L’innovation de procédés va plus vite que l’innovation de produits et
2- on supprime d’avantage de travail que ne peut en réabsorber l’extension des marchés.

Krisis articule cette critique avec le rejet de l’existence d’une classe sujet : la lutte entre bourgeoisie et prolétariat n’est pas une lutte entre une classe dominante et une classe révolutionnaire mais une lutte entre deux classes aux intérêts différents mais à l’intérieur du capitalisme. De ce fait, cette lutte ne permet pas de sortir du capitalisme.

Pour cette critique, Krisis s’appuie sur l’idée de Marx, contenue dans « le Capital » et qui est que le capital gouverne les hommes en tant que sujet automate, valeur qui s’autovalorise.

Dans ce cadre d’analyse, le Manifeste propose une critique radicale du travail en considérant que travail et capital ne s’opposent pas mais que le travail est une activité spécifique du capitalisme qui permet de transformer les hommes en «  ressources humaines » pour que le capital puisse s’auto reproduire sans fin. Il faut donc, non pas « libérer » le travail, comme le revendiquent les diverse formations de gauche, mais se libérer du travail . Dans ce contexte, Le «  travail » est à distinguer de l’ «  activité  », c’est-à-dire le fait que les hommes transforment la nature et sont en relation les uns avec les autres de manière active. Ce qui ne va pas de soi, c’est que l’activité humaine soit transformée en principe abstrait régissant les rapports sociaux, le travail «  mort », ce que fait pourtant le capital et l’Etat, son garant universel.

Le livre :

Les auteurs partent du constat que grâce à la révolution informatique, la production de richesses devient de plus en plus indépendante de la force de travail. Mais, le paradoxe veut que même si le travail devient superflu, qui ne peut vendre sa force de travail, devient superflu : « qui ne travaille pas ne mange pas ! » Principe cynique mais obsolète car c’est au moment où le travail meurt que la société du travail devient totalitaire : dès que de misérables postes sont en jeu, on est prêt à accepter sans aucune critique l’élimination des derniers obstacles à la marchandisation complète de tous les rapports sociaux. Le travail est, mondialement, devenu une fin en soi irrationnelle, et ce problème objectif d’une société du travail en fin de vie se trouve transformé en en problème subjectif propre aux exclus, en manque de bonne volonté, de flexibilité, revendications exagérées : qui ne trouve grâce aux yeux de l’idole travail peut être tranquillement mis au rencard. ­

On peut donc parler d’une abstraction irrationnelle du travail. Or, nos sociétés sont encore centrées sur cette abstraction. Ceci entraîne une tendance à « l’apartheid social » car réussir à vendre sa force de travail, devenue marchandise, devient très difficile : il y a les gagnants de la mondialisation, qui seuls sont encore considérés comme des hommes et il y a les fâcheux déchets humains, les exclus, dont la seule fonction sociale c’est d’être l’exemple à ne pas suivre. Leur sort doit inciter tous ceux qui jouent encore à la chaise musicale de la société du travail, à lutter pour les dernières places et aussi tenir en haleine la masse des perdants pour qu’ils n’aient pas l’idée de se révolter.

Il faut s’y faire, ce sont les partis antilibéraux qui véhiculent le plus l’idée qu’un homme sans travail n’est pas un homme et rêvent encore de ranimer l’époque révolue de la société du travail de la période fordiste : on demande à l’état social de prendre en charge ce que le marché ne peut plus garantir, à coups de « programmes pour la création d’emplois », continuant à simuler la normalité du travail.

Ce « droit au travail » des citoyens contribue à ce que perdure la logique de sélection sociale car il exclue tous ceux dont on peut légitimer l’exclusion : tous ceux qui n’ont pas le bon passeport, les réfugiés, les clandestins, avec l’aide des polices des frontières et de la gendarmerie : cette simulation étatique du travail est dès l’origine répressive et violente.

Avec l’aide des travailleurs sociaux, de la bureaucratie du travail, les chômeurs sont sommés d’accepter n’importe quel travail, n’importe quel contrat de « réinsertion » : que cela n’ai aucun sens n’a pas d’importance. Autrefois, on travaillait pour gagner de l’argent. Aujourd’hui, l’Etat ne recule devant rien pour que des centaines de milliers d’hommes simulent le travail disparu dans des « ateliers de formation et entreprises d’insertion », pour garder la forme, pour des « emplois » qu’ils n’auront jamais.

Le programme du New-Labour est un modèle du genre, qui impose une « politique active de l’emploi » laquelle légitime de sévir contre les chômeurs et ceux qui refusent de travailler. Cette contrainte au travail imposée par l’Etat en même temps que subventionnée abaissent toujours plus le coût du travail et encourage massivement le secteur des bas salaires et du working poor.

Historiquement, depuis la réforme, toutes les formes porteuses de la modernisation occidentale, toutes les théories sociales et tous les courants politiques, quelque soit leur bord, ont été obsédés par l’idée du travail, et par sa sainteté. A la fin du 20ème siècle, alors que presque toutes les oppositions idéologiques se sont évanouies, il ne reste plus que l’impitoyable dogme commun qui veut que le travail soit la vocation naturelle de l’homme : la nature de l’homme serait celle d’un animal laborans, ne devenant un homme qu’en soumettant la matière à sa volonté pour se réaliser dans ses produits. Mais, ce qui avait encore une réalité au siècle des capitalistes découvreurs (Edison, Siemens) n’a plus aucun sens : la machine sociale n’a plus d’autre finalité qu’elle-même. Elle doit continuer à tourner à tout prix, un point c’est tout. Et c’est aux psychologues d’entreprise, conseillers en image, d’en fournir la raison d’être, stimulant les capacités à l’autosuggestion, à l’autopromotion, et à la simulation de la compétence.

Par ailleurs, la crise de la société du travail à totalement ridiculisé l’idée selon laquelle le travail serait une nécessité éternelle imposée à l’homme par la nature car, nous dit-on, les besoins ne peuvent se satisfaire tout seuls et que c’est le but de toute l’organisation du travail. Mais, comment une loi « naturelle » pourrait-elle connaître une crise ? Cette fausse conception du travail comme nature, soutenue autant par les « bouffeurs de caviar néolibéraux » que par les «  gros lards des syndicats » ne peut plus être justifiée, car, comment expliquer que les ¾ de l’humanité sombre dans la misère précisément parce que la société du travail n’a plus besoin de leur travail ? Ca n’est plus « tu mangeras ton pain à la sueur de ton front, mais « tu ne mangeras pas parce que ta sueur est superflue et invendable ». Cette curieuse loi naturelle est en fait un principe social irrationnel qui prend l’apparence d’une contrainte naturelle parce qu’il a détruit ou soumis depuis des siècles toutes les autres formes de rapports sociaux et s’est posé en absolu.

Le travail n’a rien à voir avec le fait que les hommes transforment la nature et sont en relation les uns avec les autres de manière active, ces activités vont de soi. Ce qui ne va pas de soi, c’est que l’activité humaine, la simple « dépense de force travail » , sans aucun soucis de son contenu, tout à fait indépendante des besoins et de la volonté des intéressés, soit érigée en principe abstrait régissant les rapports sociaux .

Au contraire des sociétés précapitalistes, le système de production marchande moderne fondé sur la transformation d’énergie humaine en argent, érigée en fin en soi, a engendré une sphère particulière, dite du travail, isolée de toutes les autres relations et faisant abstraction de tout contenu, une sphère caractérisée par une activité subordonnée, séparée de la vie, obéissant à une rationalité des fins abstraite, régie par la « logique d’entreprise », au-delà de tout besoin. Dans cette sphère, le temps devient une simple matière première qu’il faut exploiter au mieux. La cadence du temps de travail s’immisçant dans toute la vie car on est dressé, depuis l’enfance, en fonction de la montre pour être efficace.

Dans la sphère du travail, ce qui compte n’est pas ce qui est fait, mais le fait que ce soit fait. Car le travail est une fin en soi dans la mesure où il sert de vecteur à la valorisation du capital argent, à l’augmentation infinie de l’argent pour l’argent. C’est seulement pour cela que les produits sont produits en tant que marchandises, car ils ne représentent l’abstraction argent, dont le contenu est l’abstraction travail, que sous cette forme. Voilà pourquoi, le contenu de la production importe aussi peu que l’usage des choses produites et leurs conséquences sur la nature et la société : construire des maisons ou fabriquer des armes, importe peu pourvu que la marchandise se transforme en argent et l’argent de nouveau en travail. L’utilisation de la marchandise importe peu car pour l’entreprise, le produit n’a de valeur que s’il est porteur de travail passé, de travail mort. L’accumulation de travail mort en tant que capital, représenté sous la forme argent est la seule « signification » que le système de production marchande connaisse.

Le « travail mort » est une folie métaphysique, « objectivée » qui tient cette société dans sa poigne de fer. Dans l’acte sempiternel de la vente et de l’achat, les hommes ne s’échangent pas comme des êtres sociaux conscients d’eux-mêmes, ils ne font qu’exécuter comme des automates sociaux la fin en soi qui leur est imposée.

Le contenu de la production compte aussi peu du point de vue du travail que du point de vue du capital. Ce qui compte, c’est de vendre sa force de travail au meilleur prix. Il ne s’agit jamais de déterminer ensemble quel sens et quel but donner à chaque activité. Les ouvriers de Ford, Toyota ou Volkswagen sont les adeptes les plus fanatiques du programme suicidaire de l’automobile, non seulement parce qu’ils sont contraints de se vendre pour avoir le droit de vivre mais aussi parce qu’ils s’identifient avec cette existence bornée.

La gauche politique a non seulement élevé le travail en essence de l’homme mais l’a aussi érigé en contre-principe du capital, au lieu de considérer que cet antagonisme capital/ travail n’est, en fait, que celui de deux intérêts différents à l’intérieur de la fin en soi capitaliste. La lutte de classe s’effectue sur le terrain social commun du système de production marchande et a fait partie de la dynamique de valorisation du capital.

Mais, si la classe ouvrière en tant que classe n’a jamais été l’antagonisme du capital et le sujet de l’émancipation, il n’y a pas non plus de volonté subjective maligne d’exploiteurs de la part des capitalistes et des managers. Jamais une caste dominante n’a vécu aussi peu libre, que les managers de Microsoft, ou Sony qui, en dehors du turbin ne savent quoi faire sauf retomber en enfance. Ils ne sont eux-mêmes que les esclaves de l’idole travail, au service de la fin en soi irrationnelle qui régit la société. Cette idole dominante impose sa volonté impersonnelle par la « contrainte muette » de la concurrence à laquelle doivent se soumettre aussi les puissants. Sinon, ils risquent aussi la mise au rencart avec les « forces de travail superflues ». Et c’est cette absence d’autonomie qui rend les fonctionnaires du capital si dangereux, non leur volonté subjective d’exploiteurs.

Le travail, domination patriarcale Le travail, activité d’hommes asservis :

En latin, Laborare désigne la souffrance et le labeur harassant des esclaves. Le mot «  travail » vient de « tripalium » qui désigne une sorte de joug utilisé pour torturer et punir les esclaves. Donc, même dans son étymologie, le travail n’est pas synonyme d’activité humaine autodéterminée mais renvoie à une destinée sociale malheureuse. C’est l’activité de ceux qui ont perdu leur liberté. Son extension à tous les membres de la société n’est donc que la généralisation de la dépendance servile. Cette généralisation est allée de pair avec son « objectivation » par le système de production marchande moderne. La dépendance sociale est devenue une structure systémique abstraite et donc totale. On la ressent partout et elle est à peine saisissable. Là où chacun est esclave, chacun est en même temps son propre négrier et son propre surveillant pour obéir à l’idole invisible du système.

L’histoire sanglante de l’instauration du travail

L’exigence de gaspiller la plus grande partie de son énergie pour une fin en soi déterminée de l’extérieur n’a pas toujours été aussi intériorisée qu’aujourd’hui. Elle est survenue après des siècles de violence ouverte.

A l’origine, il y a non pas l’extension des marchés pour accroître le bien être général mais les insatiables besoins d’argent des appareils d’Etat à l’époque de l’absolutisme pour financer la machine de guerre de la modernité naissante fondée sur la puissance des armes à feu, sa logistique et sa bureaucratie. Cet état avait monétarisé les impôts et les avaient augmentés de façon exorbitante, obligeant les hommes à passer des échanges commerciaux traditionnels à la production pour des marchés anonymes et à l’économie monétaire généralisée, à gagner de l’argent, non pas pour eux même mais pour l’Etat. C’est ainsi qu’est née l’absurde fin en soi de la valorisation du capital et donc du travail. Les bureaucrates ont organisé les hommes par la force pour en faire le matériel humain d’une machine sociale visant la transformation du travail en argent. Les hommes furent chassés de leurs champs pour que paissent les moutons à laine. On abolit les anciens droits de chasser et pêcher librement et de couper du bois dans les forêts. Et on enferma les masses ainsi appauvries dans des « work-houses et des manufactures. La colonisation intérieure de l’Europe est allée de pair avec la colonisation extérieure. Les puissances cannibales de la société du travail naissante définirent les cultures étrangères comme sauvages, légitimant par là la réduction en esclavage de millions d’hommes. Alors, on pratiqua pour la première fois l’extermination par le travail.

A l’époque de la modernité, l’éthique répressive du travail, se réclamant dans sa version protestante originelle de la grâce de Dieu et, depuis les lumières, de la loi naturelle, fut travestie en « mission civilisatrice ». La culture, en ce sens devait être la soumission volontaire au travail qui est masculin, blanc et occidental. Son contraire : féminin, de couleur et exotique n’est pas de nature humaine et doit donc être soumise à la contrainte. Cette société du travail « universaliste » est donc profondément raciste.

Les révolutions bourgeoises des 18ème et 19ème siècles n’ont fait que remanier les rapports de pouvoir à l’intérieur du nouveau système coercitif. La révolution française a proclamé un devoir de travail et institué de nouvelles maisons de travail forcé par une loi d’abolition de la mendicité. Même si les anciennes sociétés agraires n’étaient pas paradisiaques il est certain que le temps de l’activité de production, aussi bien quotidien qu’annuel était bien moindre qu’aujourd’hui pour les employés modernes.

Beaucoup de mouvements de révoltes ont éclaté en marge des révolutions, refusant de devenir la classe ouvrière d’un système extérieur à eux (guerre des paysans des 15ème et 16ème siècles, insurrections anglaises du luddisme et soulèvement des tisserands silésiens de 1844). Ces mouvements ont été réprimés dans le sang, révélant les origines terroristes de la société du travail et de son essence, origines absolutistes et coloniales. Aujourd’hui, objectivée par un système impersonnel, la gestion répressive des hommes s’est encore accrue, en pénétrant tous les secteurs de la vie. Et c’est à l’heure de l’agonie du travail que la bureaucratie organise l’apartheid social et tente de bannir la crise au moyen de l’esclavage et que la stupidité coloniale est de retour avec l’administration coercitive du FMI sur l’économie des pays de la périphérie déjà ruinés en série. Après la mort de son idole, la société du travail se rappelle les méthodes de ses crimes fondateurs, lesquels ne peuvent pourtant plus la sauver.

Le mouvement ouvrier : un mouvement pour le travail

Le mouvement ouvrier qui a largement intériorisé les contraintes de la société du travail et de ses scandaleuses exigences, au lieu de critiquer radicalement la transformation de l’énergie humaine en argent en tant que fin en soi irrationnelle, a conçu la valorisation comme un fait positif. Le malheur du travail s’est mué en fausse fierté du travail. La domestication de l’homme en matériel humain devint un «  droit de l’homme ». La bourgeoisie n’était pas combattue en tant que fonctionnaire de la société du travail, mais en tant que « parasite », au nom même du travail. Tous les membres de la société devaient être enrôlés dans les «  armées du travail ».

Le mouvement ouvrier est ainsi devenu un accélérateur de la société du travail capitaliste. Il s’est référé à l’appareil d’Etat et aux institutions de l’administration répressive du travail de façon positive, poursuivant ainsi la tradition bureaucratique de la gestion des hommes. Cette idéologie a aussi nécessité un nouveau rapport politique pour remplacer l’ordre corporatiste par l’égalité démocratique générale et c’est au mouvement ouvrier qu’il revint de fournir le nouveau paradigme de la « social-démocratie », piège tendu à lui-même car, en démocratie, tout est matière à négociation sauf les contraintes de la société du travail, qui elles, sont posées comme postulat. Ne sont discutables que les modalités de la contrainte. La démocratie, dans ces condition est un système pervers car c’est un système d’auto oppression qui n’organise jamais la libre détermination des membres de la société à propos des ressources communes mais uniquement les formes juridiques des monades du travail socialement séparées les unes des autres et rivalisant pour vendre leur peau sur le marché du travail : même au sein des partis ouvriers, on retrouve cette structure : chefs et troupes, personnalités et militants, qui n’a rien à voir avec un débat ouvert et un processus de décisions communes. Les élites y sont des fonctionnaires assujettis à l’idole travail et à ses décrets aveugles. C’est la logique du système. Même dans les sociétés en voie de développement, de l’est et du sud, les mouvements ouvriers se sont mués en partis-Etats réalisant par la terreur, la modernisation tardive de leur pays.

A mesure que le système dépérit, les classes se révèlent les catégories socio fonctionnelles d’un système fétichiste commun où tous, socio démocrates, verts, anciens communistes, et se montrent les dignes héritières d’un mouvement ouvrier qui n’a jamais voulu que le travail à tous prix.

La crise du travail

Le système de production marchande souffre d’une contradiction interne incurable : d’une part, il vit de l’absorption massive d’énergie humaine à travers la dépense de la force de travail. Mais, d’autre part, la loi de la concurrence exige des entreprise une augmentation permanente de la productivité où la force de travail est remplacée par le capital fixe scientificisé. C’était déjà la cause des crises précédentes. Mais, un mécanisme de compensation permettait de surmonter la crise, à un niveau de productivité toujours plus élevé, l’extension des marchés réabsorbait davantage de travail qu’il n’en avait supprimé. Donc, aussi longtemps que les innovations de produits dépassaient les innovations de procédés, le mouvement d’expansion permettait de surmonter la crise. (Ex : automobile p.61)

Avec la troisième révolution industrielle, celle de la micro informatique, pour la première fois, l’innovation des procédés va plus vite que l’innovation des produits. Pour la première fois, on supprime plus de travail qu’on ne peut en réabsorber par l’extension des marchés : la robotique remplace l’énergie humaine, les nouvelles techniques de communication rendent le travail superflu. Comme la société du travail constitue un système de dépense de la force de travail très élaboré, fonctionnant en boucle et sans autre finalité que lui-même, le passage à une baisse généralisée du temps de travail se révèle impossible dans le cadre de cette société. La « rationalité » d’entreprise exige la mise au chômage de masses toujours plus nombreuses, qui se trouvent par là coupées des moyens de reproduction de leurs conditions d’existence, et oblige un nombre d’actifs toujours plus restreints à une productivité toujours plus élevée.

Au beau milieu de la richesse, reviennent la pauvreté et la faim, alors que des moyens de production intacts et des terres cultivables restent en friche. Alors que d’innombrables logements restent vides et que le nombre de sans-abris augmente considérablement.

En quête des dernières miettes de travail, le Capital se mondialise dans une concurrence nomade qui vise l’élimination du concurrent et exclue ainsi des régions entières du globe, qui sont coupées des flux globaux de marchandises.

La fin de la politique

L’Etat moderne représente l’instance supérieure qui garantie le cadre de la concurrence et les conditions nécessaires à la valorisation, y compris le juridique et les appareils répressifs destinés à réduire les contestations éventuelles du système par le matériel humain. I l assume aussi des tâches de prises en charge socio économiques et d’infrastructures indispensables mais qui sont impossibles à organiser comme un procès de valorisation d’entreprise car elles ne peuvent être soumises aux aléas de l’offre et de la demande. Pour financer ces tâches, l’Etat est obligé de puiser dans le processus réel de valorisation car il ne peut lui-même transformer du travail en argent. Quand la valorisation se tarit, les finances de l’Etat aussi. Il révèle alors sa dépendance vis-à-vis de l’économie fétichisée et aveugle de la société du travail : les recettes publiques provenant de la fiscalité du travail se tarissent en même temps qu’augmente le chômage de masse. Quand la « masse critique de gens superflus » qui ne survivent que grâce à la redistribution d’autres revenus financiers est atteinte, le système de protection sociale vole en éclat. De plus, la crise engendre une concentration du capital qui devient transnational et de ce fait, les Etats perdent les rentrées fiscales des entreprises transformées en grands groupes transnationaux et ils sont contraints au dumping social, fiscal et écologique pour inciter ces groupes à investir chez eux : l’Etat se transforme en simple gestionnaire de la crise. Les infrastructures sont ramenées aux besoins du capital transnational, la logistique sociale se réduit progressivement à quelques places fortes économiques pendant que le reste du monde sombre dans la désolation. Alors que les infrastructures d’intérêt général pourraient bénéficier de toutes les connaissances, capacités et moyens de la médecine, de l’éducation et de la culture, disponibles en surabondance, la loi irrationnelle objectivée en « conditions de financement » de la société du travail, veut que ces ressources soient mises sous séquestre et envoyées à la casse en même temps que les moyens de production industriels supposés ne plus être rentables. L’Etat démocratique transformé en système d’apartheid n’a plus rien à offrir que la simulation répressive du travail par des formes de travail forcé et bon marché et le démantèlement de toutes les prestations sociales. A un stade avancé, l’administration de l’Etat s’effondre et les appareils d’Etat se barbarisent en cleptocratie corrompue, l’armée en bandes de guerre mafieuse et la police en bandits de grand chemin. Aucune politique ne peut bloquer ce processus car, dans son essence, la politique est liée à l’Etat et disparaît quand l’Etat disparaît et devient incapable d’aménager les rapports sociaux. La fin en soi de la société du travail est le postulat de la démocratie politique, elle ne peut donc réguler la crise du travail : la fin du travail entraîne la fin de la politique.

La simulation du travail par le capitalisme de casino

La simulation est la caractéristique centrale du capitalisme de crise. Symétriquement à la simulation du travail, s’est développée une simulation de la valorisation du capital par le découplage spéculatif du système de crédits et des marchés boursiers vis-à-vis de l’économie réelle. Historiquement, la poussée fordiste de l’après guerre ne reposait déjà plus tout à fait sur ses propres ressources, mais sur des emprunts d’Etat qui dépassaient largement les recettes fiscales. Emprunts qui permettaient de financer les conditions de base de la société du travail (p.70/71) et de simuler une accumulation de capital. Ce processus a trouvé sa limite en même temps que l’endettement public et les crises d’endettement des Etats furent le fondement objectif de la dérégulation néolibérale. La création supplémentaire de capital fictif s’est donc déplacée vers les marchés financiers. Là, il ne s’agit plus depuis longtemps de « dividendes », c’est-à-dire de la part de bénéfices sur la production réelle mais de gains sur les cours, de la plus-value spéculatives des titres. La hausse des cours spéculatifs n’anticipe plus l’expansion de l’économie réelle mais, à l’inverse, la hausse survenue dans la création de plus-value fictive simule une accumulation réelle qui n’existe déjà plus.

L’expansion apparemment autonomisée des marchés financiers maintient l’idole travail en survie artificielle. Les bénéfices des entreprises proviennent avant tout de leur participation aux marchés financiers et monétaires et non de la vente de leur production réelle. Il en va de même des budgets publics et aussi de certains ménages. Ainsi naît une demande artificielle qui va entraîner une production réelle mais sans fondement réel.

De cette manière, le processus spéculatif ajourne la crise de l’économie mondiale. Mais, comme la hausse des valeurs boursières ne peut être que l’anticipation de la consomption réelle de travail futur, qui ne viendra jamais, l’écroulement des marchés financiers des centres capitalistes n’est qu’une question de temps.

Même chez les «  critiques du capitalisme » il y a une conscience fétichisée de la société du travail, fixés qu’ils sont sur le fantôme du travail anobli en conditions d’existence positive et transhistorique. Ils confondent la cause et l’effet. Cette expansion des marchés financiers qui ajournent la crise passe pour la cause de la crise. Les spéculateurs sont considérés comme voulant détruire la société du travail en n’investissant pas assez dans les emplois. Ces gens ne veulent pas comprendre que ce n’est pas la spéculation qui a causé l’arrêt des investissements réels mais que ceux-ci étaient déjà devenus non rentables à cause de la troisième révolution industrielle et que l’envolée spéculative n’en n’est que le symptôme. Au lieu de diaboliser les spéculateurs, il vaut mieux considérer que inexorablement, nous devenons tous non rentables et que c’est ce critère de rentabilité, ainsi que ses bases, qui sont celles de la société du travail, qu’il faut attaquer comme obsolètes.

Le travail ne se laisse pas redéfinir :

L’homme moderne est devenu incapable de concevoir sa vie au-delà du travail, lequel domine non seulement la sphère économique au sens strict mais aussi toute l’existence privée. Le temps libre lui-même, sert à consommer des marchandises pour leur créer ainsi les débouchés nécessaires. Et, au-delà de ce devoir de consommation érigée en fin en soi, l’ombre du travail investit toutes les activités humaines, imposant performance et temps compté. Même le sexe suit les normes industrielles de la sexologie. L’homme moderne ne se rend plus compte qu’il assimile toutes ses activités aux normes du travail et celles-ci perdent ainsi toutes leurs qualités sensibles particulières et deviennent indifférenciées. « Travail de deuil », « Travail relationnel », « Travail du rêve », « travail éducatif », Chaque fois qu’une activité se veut sérieuse, elle doit se transformer en travail pour faire des «  corps étrangers émotionnels » des données connues dont on peut parler avec autrui.

Pour certains, il faudrait réévaluer le concept de travail pour englober les activités non rémunérées : la conscience sociale est supposée conférer les lettes de noblesse du travail à des activités extérieure à la sphère de production capitaliste et considérées comme inférieures, pour résoudre la crise du travail : mais, structurellement, seul ce qui est présentable sous forme monétaire peut passer pour une richesse réelle. Du coup, les sphères extérieures à la production marchande, surtout les sphères essentielles à la vie ( les secteurs définis comme «  féminins »), resterons toujours dans l’ombre de la sphère de production capitaliste. De fait, l’Etat opère un repli social et mobilise l’élan moral, le «  bénévolat », ou le « service citoyen » : il appartient à chacun de combattre la misère, la sienne et celle des autres par sa propre initiative et sans revendication matérielle. Donc, jongler avec la définition du travail ne fait qu’une chose : cela permet à l’Etat de dépasser la travail salarié en liquidant le salaire et en conservant le travail. Cela prouve que l’émancipation sociale ne peut pas avoir pour contenu la revalorisation du travail, mais sa dévalorisation consciente.

La crise de la lutte d’intérêts :

C’est seulement tant que la société du travail était en expansion que ses catégories socio fonctionnelles pouvaient mener leurs luttes d’intérêt à grande échelle. Mais, à mesure que la base commune tombe en ruines, qu’on passe d’une société d’intégration de masse à un ordre de sélection et d’apartheid, les intérêts inscrits dans la logique du système ne peuvent plus être agrégés au niveau de toute la société. Commence alors une désolidarisation générale : les salariés désertent les syndicats, les managers les organisations patronales. Chacun pour soi et le Dieu du capitalisme contre tous. L’ennemi devient les salariés des entreprises concurrentes et des sites concurrents, peut importe que ce soit ceux de la localité voisine ou ceux d’Extrême Orient. Le département voisin ou le collègue devient l’ennemi quand se pose la question de la liquidation « rationnelle » de postes.

Cette désolidarisation ne concerne pas les seuls conflits syndicaux et économiques : étant donné que, dans cette logique de la société du travail, tout être humain n’est que le sous-produit d’une valorisation rentable, chaque coupe claire à l’autre bout du réseau social sera un délai de grâce supplémentaire : du coup, le retraité devient l’adversaire naturel des cotisants, le malade, l’ennemi des assurés sociaux et l’immigré, l’objet de haine de tous les nationaux pris de panique. C’est pourquoi, la lutte d’intérêt ne peut pas être utilisée comme levier de l’émancipation sociale car elle est prisonnière de la logique du système. Et ceci sonne le glas de la gauche classique, qui s’est toujours efforcée d’esquiver une rupture avec les catégories dominantes de la société du travail, feignant d’ignorer les conditions réelles de la crise. Seul, l’établissement d’un nouveau but d’émancipation, au-delà du travail et de ses catégories fétiches dérivées (valeur, marchandise, argent, Etat, démocratie, etc.) rendra possible une resolidarisation à un niveau supérieur et à l’échelle de toute la société.

On ne peut pas plus revendiquer un «  salaire social » ou un revenu minimum garanti car, il suppose que la société du travail mondialisé continuera de se perpétuer éternellement car d’où viendrait le financement de ce revenu minimum, garanti par l’Etat, sinon de procès de valorisation réussie ? Cette revendication des réformistes veut ignorer la nature capitaliste de la forme-argent. Ca n’est qu’une façon de choisir entre le sujet de travail capitaliste et le sujet consommateur de marchandises. Incapables de mettre en cause le mode de vie capitaliste, la seule liberté qu’ils puissent imaginer est celle du choix devant les rayons du supermarché.

Cette perspective, triste et bornée est en plus illusoire car on oublie que la consommation marchande ne sert pas seulement à satisfaire des besoins mais qu’elle est toujours une fonction du mouvement de valorisation. En réalité, ce programme de salaire social (Milton Friedman) ne sera que l’instrument de la baisse des dépenses publiques et la version misérable de l’aide sociale qui remplacera le système de protection sociale en pleine décomposition.

Le dépassement du travail :

La rupture avec les catégories du travail doit rompre avec les faux impératifs d’une « seconde nature » : donc, sa réalisation ne sera pas automatique, mais fruit d’une conscience négative, un refus sans l’appui d’aucune loi de l’histoire.

Le malaise dans le capitalisme et face au travail existe mais est refoulé dans la clandestinité socio-psychique. C’est pourquoi, il faut créer un nouvel espace intellectuel où on pourra penser l’impensable et briser le monopole de l’interprétation du monde par le camp du travail. Un espace où on pourra énoncer que la société du travail est arrivée à sa fin et qu’il n’y a aucune raison de regretter son trépas.

Une critique du travail peut créer un contre-espace public pour que se constitue un mouvement social pratique contre le travail : son programme ne peut pas se nourrir de principes positifs mais de la force de la négation : négation de la vaste expropriation des conditions de notre propre vie. Il ne peut donc reposer que sur la réappropriation par les hommes de leur lien social à un niveau historique plus élevé : formation de fédérations mondiales d’individus librement associés qui prendront les commandes de la machine du travail et de la valorisation et lui arracheront les moyens d’existence et de production.

Conquérir les espaces sociaux de l’émancipation, c’est lutter contre la monopolisation des ressources sociales et des potentiels de richesses par l’Etat et le marché. Cela implique de combattre contre la propriété privée de manière nouvelle, hors du terrain de la production marchande, (par exemple les nationalisations que préconise la gauche classique). Avec la crise de la société du travail, la propriété d’Etat devient aussi obsolète que la propriété privée car ces deux formes de propriétés présupposent un procès de valorisation.

La conquête de moyens de production par des associations libres permettra que ceux-ci ne seront plus mobilisés dans le cadre d’une société marchande pour approvisionner des marchés anonymes.

La production marchande sera remplacée par la discussion directe (et pour les décisions régionales, au-delà du simple local ? Système pyramidal ? Ou restriction au niveau local uniquement ? A combien, au maximum, peut-on prendre des décisions «  directes » ?), l’accord et la décision commune des membres de la société sur l’utilisation judicieuse des ressources (mais qui décidera que ce sera judicieux ou non, quel nouveau pouvoir ?).

Tandis que se réalisera l’identité socio-institutionnelle entre producteurs et consommateurs.

Les institutions aliénées de l’Etat seront remplacées par un réseau de conseils dans lesquels, du quartier au monde entier, les associations libres détermineront le flux des ressources en fonction de raisons sensibles, sociales et écologiques.

Ce qui déterminera la vie sera l’organisation de l’utilisation judicieuse de possibilités communes, contrôlée par l’action sociale consciente, et non par quelque « main invisible » automate. On s’appropriera la richesse directement et non en fonction de la « solvabilité ».

En même temps que le travail, disparaîtront ces universalités que sont l’argent et l’Etat. Chaque homme pourra circuler librement car il n’y aura plus de frontières.

Contre la schizophrénie de la société du travail qui divise et place les individus isolés devant leur propre lien social comme devant quelque chose d’étranger qui les domine, les ennemis du travail s’approprieront concrètement leur lien social de manière consciente et auto-réflexive.

Pour une nouvelle vie de paresse et d’oisiveté, on fermera des secteurs d’activités : ceux qui représentent un danger évident : automobile, armement, nucléaire, mais aussi, la production des nombreuses prothèses de signification et objets de divertissement, ersatz d’existence.

Une grande partie des activités disparaîtront en perdant leur sens : commerciaux, VRP, vendeurs, policiers, travailleurs sociaux et autres administrateurs de la misère.

L’activité changera de nature, libérée d’une sphère désensualisée, suivant son propre rythme et s’intégrant dans un projet de vie personnel.

En redécouvrant, au sein des structures de production, la possibilité de déterminer leur propre rythme, les hommes redécouvriront la lenteur.

Les activités rendues invisibles dans la sphère du travail et supposées « féminines » seront accomplies aussi bien par les hommes que par les femmes, sans distinction sexuelle et perdront leur caractère de subordination.

Donc, le loisir, l’activité nécessaire et les activités librement choisies pourront être mis dans un rapport censé.

La plupart des structures techniques de production devront être transformées car elles ont été pensées dans un but de rentabilité abstraite, devenu inutile. (Par exemple, utilisation d’énergies renouvelables, agriculture respectueuse de l’environnement, produire sur place en limitant les transports, etc.)

Il est impossible de se révolter contre l’expropriation des potentiels sociaux sans se trouver confronté à l’Etat et la politique car ceux-ci garantissent la subordination de tous les potentiels sociaux aux impératifs de la valorisation. Donc, il n’y aura pas de mouvement politique pour le dépassement du travail, ce serait contradictoire et leur lutte est antipolitique, car la fin du travail c’est aussi la fin de la politique. Les ennemis du travail ne veulent pas s’emparer des commandes du pouvoir, mais les détruire. L’auto organisation et l’autodétermination sont le contraire même de l’Etat et de la politique. C’est la constitution d’une contre-société où la liberté consiste à organiser le lien social soi-même.

Au delà du travail, nous avons un monde à gagner :

Prolétaires de tous les pays, finissez-en.


Qu’y a t il de nouveau par rapport à Marx ?

1- Dans le Manifeste

D’abord le constat que ce n’est plus la plus-value (survaleur pour les membres de Krisis) obtenue en augmentant la part du capital variable qui est seule source de profit : c’est le fait que l’innovation des procédés a cru au point de remplacer le travail et donne une place prépondérante au capital fixe dans la création de survaleur. Krisis réactualise la théorie à la lumière des innovations techniques qui influencent de façon prépondérante le devenir de l’économie : la troisième révolution industrielle qui inverse la proportion entre la création de procédés et de produits, ce qui permet de se passer d’une grande partie du travail humain et redéfinit l’intérêt pour les entrepreneurs, de jouer sur le capital variable pour créer de la plus-value.

De plus, Krisis refuse la « dictature du prolétariat », considérant que les classes et leurs luttes d’intérêts s’affrontent au sein du même système dont elles sont partie prenante ensemble et contribuent ensemble à perpétuer.. Le prolétariat et les partis de gauche, quels qu’ils soient ne proposent rien de vraiment révolutionnaire, tant qu’ils n’ont pas compris que l’Etat n’est là que pour jouer le jeu des capitalistes et, éventuellement, aider à gérer ses crises. Il faut donc, dans un programme réellement révolutionnaire, refuser la politique, détruire le pouvoir et l’Etat et mettre en place directement des systèmes d’autogestion. C’est la fin de la politique, qui semble être l’équivalent de la «  fin de l’histoire » pour Marx.

2- Précisions de Norbert Trenkle dans sa réplique aux critiques du Manifeste :

Le problème de la critique du travail élaborée par la gauche traditionnelle et les marxistes orthodoxes, en passant par les situationnistes et l’Ecole de Francfort, c’est que le point de vue à partir duquel ces critiques ont été faites a toujours été celui du travail : cela suppose que le travail est considéré comme une catégorie transhistorique qui ne serait subordonnée au capital que de manière plus ou moins extérieure et qui, pour cette raison, montrerait par son essence, un au-delà du capitalisme. Cela suppose une « essence du travail » aliénée, une catégorie présupposée du travail qui serait subordonnée au capital, laquelle serait « en soi » extérieure au capitalisme.

Pourquoi nous ne plaçons pas au centre de l’analyse l’extraction de la survaleur (plus-value pour les marxistes) et du profit, mais celle du travail ? :

cette catégorie compte évidemment beaucoup, mais il faut les comprendre comme des catégories dérivées de la logique de « fin en soi » du capital et du travail, qui forment ces catégories et dans laquelle se manifeste leur identité fondamentale. Il ne s’agit pas seulement de l’idée que le travail est un principe immanent au capitalisme, mais c’est le principe central de coercition et de socialisation de la société marchande, qui constitue une forme de domination autonomisée et impersonnelle que Marx désigne par le concept de fétichisme. Cette domination se traduit d’abord par cette contrainte fondamentale consistant à transformer leur énergie vitale en « travail » pour survivre. Cela veut dire que les hommes entrent en relation entre eux et avec l’ensemble de la société par l’intermédiaire de leur force de travail. Cette forme de médiation sociale , historiquement spécifique, est intimement liée à la production marchande comme système de société. Et le procédé qui consiste à transformer de l’activité vivante en « travail mort » ou « valeur » requiert un support matériel : la marchandise. Qui contient déjà en elle-même sa « fin supérieure » et qui lui est antérieure : faire plus d’argent avec l’argent c’est-à-dire la valorisation de la valeur. Et comme la valeur ne représente rien d’autre que du « travail mort », l’accumulation du capital n’est pas extérieure au travail. Elle est la nécessité permanente de dépenser du travail vivant afin d’ajouter toujours plus de « travail mort » accumulé. Ce processus constitue une médiation sociale qui fait face aux hommes comme une puissance apparemment extérieure et leur impose ses lois coercitives.

Dans ce sens, Krisis se détache aussi de la critique de l’agir instrumental développée par l’Ecole de Francfort car, Horkheimer, en particulier, se réfère explicitement à une notion transhistorique du travail, compris comme « transformation de la nature ». Cette conception comporte un lien interne évident avec la notion ontologique du travail qui est celle du marxisme traditionnel. La différence est que là où les marxiste voient dans le travail un levier pour l’abolition du capitalisme, Horkheimer ne dépasse pas non plus le point de vue du travail, mais il l’inverse en son contraire pessimiste : il ne voit plus d’espoir quant à l’abolition de l’instrumentalité du rapport au monde.

La critique du travail constitue donc bien plus que la critique d’une forme d’activité déterminée et des diverses contraintes imposées par le procès du travail et de production capitaliste telles que l’extorsion de la survaleur. Elle signifie la critique du principe de coercition et de médiation constitutif du capitalisme, principe intimement lié aux formes fétichistes que sont la marchandise et la valeur. C’est l’adieu à toute référence positive au point de vue du travail ». C’est un changement de perspective radical.

Capitalisme ou société industrielle ?

Le manifeste n’est pas une critique de la technologie moderne, telle que Jaime Semprun le décrit : Capitalisme = société industrielle, telle est l’équation qu’il établit. D’où il découle que destruction du capitalisme = suppression simple de la technologie moderne et de la production industrielle.

Krisis ne conteste pas le lien entre les deux : une critique du capitalisme doit englober une critique du mode de production industriel. Mais les deux concepts ne sont pas synonymes car si le capitalisme a donné naissance à la production industrielle et lui a donné sa forme, on ne peut pas expliquer le capitalisme par la production industrielle. Une formation sociale soumise à la contraint aveugle de l’accumulation infinie de quantité de valeur abstraite tend nécessairement à développer des méthodes qui permettent d’accroitre la production et satisfaisant à des critères d’efficacité, ceci par la production de survaleur relative qui n’est possible que par l’application de la science à la production, permettant la « rationalisation » du procès de production. Cette logique de rationalisation s’étend à tous les domaines de la vie dans la mesure où la société marchande s’établit comme totalité, réïfiant la vie quotidienne, la pensée et l’action des hommes modernes. Mais, on aurait tort de voir dans l’industrie et les forces productives modernes l’origine de cette désertification de la vie.

Il n’est pas question, de tomber, comme les marxistes traditionnels dans une admiration béate devant la technique et la science ( Hardt et Negri en sont un exemple renaissant) ni d’y opposer un refus général. Une société libérée devra examiner à chaque fois concrètement la technologie et la science que la capitalisme a engendrées sous une forme fétichiste et largement destructrice pour savoir si et dans quelle mesure, elles pourront ou non, être transformées et développées pour le bien de tous, en fonction de divers critères qualitatifs, sensibles et esthétiques.

Le dépassement du capitalisme ne signifie pas l’abolition de la production industrielle tout court, mais la transformation profonde de celle-ci.

3- La valeur pour Krisis :

Article de Christian Höner :

Qu’est-ce que la valeur ? De l’essence du capitalisme- Une introduction

Les premiers théoriciens de la valeur : Adam Smith et David Ricardo.

Le travail écoulé, dépensé pour réaliser un produit constitue de la « valeur ».

Marx, qui part aussi de cette définition se demande pourquoi les produits reçoivent une qualité de valeur dans les sociétés de production de marchandises ?

La marchandise, contrairement au produit, se définit par le fait qu’elle peut s’échanger contre une autre marchandise. Pour cet échange, leur utilité concrète , leur nature sensible, n’est pas pertinente. Il faut donc, pour échanger des produits équivalents, trouver le point commun qui est l’énergie dépensée pour les fabriquer. Il faut donc faire abstraction du processus concret de fabrication. C’est-à-dire que les activités ne deviennent identiques et comparables que si on fait abstraction de leur nature concrète. Il s’agit uniquement du fait que de l’énergie aie été dépensée. Marx utilise le terme de «  travail abstrait », qui s’objective da&ns dans la marchandise et crée sa valeur.

Il y a donc une double nature à de la marchandise : sa nature concrète et sensible, sa valeur d’usage, qui est une catégorie, pour Marx, transhistorique. Mais, en réalité, la valeur d’usage est soumise au diktat de la valeur de plusieurs manières : premièrement, on ne produit que des choses qui peuvent être mises en valeur. Deuxièmement, le diktat de la valorisation domine le processus de production lui-même. On constate que les produits sont réalisés en fonction du diktat de l’efficacité économique abstraite. On peut donc déduire que la valeur d’usage n’est que l’expression concrète de l’abstraction de la valeur.

Il faut donc redéfinir la valeur d’usage, non plus comme une catégorie transhistorique, mais comme appartenant à la marchandise.

Comment mesurer la quantité de valeur ?

Il est clair que le temps dépensé en énergie humaine joue un rôle. Mais, on ne travaille pas moins vite pour augmenter la valeur d’une marchandise ! Car on se confronte à la concurrence et au niveau technique et scientifique de la production. On peut donc dire que la grandeur de la valeur est donnée par la quantité de travail abstrait, dépendant de la moyenne du niveau de productivité sociale. Mais comment calculer cette grandeur ? On ne peut pas : il n’existe pas d’instrument de mesure pour définir le temps de travail abstrait et encore moins le niveau de productivité moyen. C’est pourquoi prix et valeur ne sont pas identiques.

Qui définit la valeur d’une marchandise ?

Ce sont les marchandises elles-mêmes ! La folie de cette affirmation saute aux yeux : les choses n’ont pas de volonté propres. Pourquoi cela se passe-t-il ainsi quand même ? En échangeant des produits, les gens mettent à égalité leurs activités ; C’est cette mise en équivalence qui donne aux produits la propriété fantomatique de posséder de la valeur. Le paradoxe est donc que la valeur est à la fois existante et inexistante : les choses ne possèdent pas de valeur naturellement, seule la pratique de l’échange entre les humains fait naître la valeur. Ces rapports « rentrent » dans les choses et « animent » le corps des marchandises qui peuvent alors se « comporter » par rapport à d’autres marchandises.

Le rapport social entre les humains se renverse en un rapport entre les choses. Marx appelle cette incapacité à n’entrer en relation qu’à travers des « produits de la main humaine » le fétichisme de la marchandise. Que la société soit dominée par les dieux ou par la marchandise, la synthèse sociale ne se passe pas sous forme de communication sociale immédiate. Elle se réalise, indirectement et inconsciemment en se référant à quelque chose d’apparemment extérieur qui semble, indépendamment de l’activité consciente de l’humain, structurer le lien social comme une matrice. Cette matrice prend l’apparence d’un rapport quasi naturel, obéissant aux lois de la nature, lesquelles ne sont rien d’autre que la propre forme sociale à travers laquelle les humains se réfèrent les uns aux autres. Il ne suffit donc pas que cette forma inconsciente devienne consciente : il faut changer la forme de la pratique entre les humains, de sorte que le processus de médiation humain/humain et humain/nature soit accompli dans des processus de communication conscients.

Historiquement, l’échange de marchandise n’a pas toujours été le principe de socialisation. C’est une caractéristique des sociétés capitalistes qui l’a rendu seul principe du » métabolisme de l’homme avec la nature ». Et c’est seulement la séparation violente entre l’homme et ses moyens de subsistance qui a rendu possible le capitalisme et a généralisé le principe d’échange.

Dans ce processus d’échange, il y a tout d’abord le circuit Marchandise-Argent-Marchandise : la valeur enfile d’abord le costume de la marchandise puis celui de l’argent pour se retransformer en marchandise. Ce circuit, idyllique, n’a rien à voir avec le capitalisme. Le capital, c’est le mouvement : Argent-Marchandise-Argent. Là, c’est la valeur faite argent et non plus l’argent-médiateur qui se trouve au début et à la fin du mouvement du capital. Ce mouvement Argent-Argent n’a de sens que s’il y a plus d’argent à l’arrivée : la valeur devient donc son but en soi, l’instance qui lui donne un sens. La satisfaction des besoins humains est réduite à un simple moyen, un mal nécessaire. La « machine-capital » est un automatisme auto référent, le sujet-automate, selon Marx. Les rapports humains ne peuvent avoir lieu que dans le cadre de ce mouvement, comme fin en soi de la valeur. Mais, comme la valeur fait justement abstraction de ces rapports car elle ne connaît qu’elle-même et son auto-accroissement, les hommes ne sont plus que les simples exécutants du mouvement du capital. Ils deviennent des porteurs de fonction, des masques d’un automatisme qui les domine. Automatisme qui n’est rien d’autre que leur propre forme de médiation sociale, folle et inconsciente.

4- Article de Norbert Trenkle : « Qu’est-ce que la valeur, qu’en est-il de la crise ? » (1998)

Ce que précise Trenkle dans cet article, c’est que la dichotomie travail concret qui produirait de la valeur d’usage et travail abstrait qui produirait de la valeur d’échange n’a plus beaucoup de sens dans notre société capitaliste car les produits sont déjà élaborés sous la forme fétichiste de la valeur, les procédés de production prévus à l’avance pour valoriser le capital et organisé comme tel. La valeur d’usage est un effet secondaire inévitable et non nécessaire du point de vue de la valorisation. D’ailleurs, on produit massivement des choses complètement inutiles ou qui se cassent très vite. Mais, la valeur ne peut pas se passer de support matériel : personne n’achèterait « du temps de travail mort », mais seulement sous la forme d’un objet auquel l’acheteur attribue un quelconque sens. Le côté concret du travail n’échappe donc pas du tout à l’influence de la forme de socialisation dominante.

Ce qui implique que les marchandises produites dans le système du travail abstrait représente déjà de la valeur, se présente déjà sous la forme fétichiste d’une chose valeur, avant même d’entrer dans la sphère de la circulation. C’est même la condition pour y entrer.

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