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Aimer l’argent à en mourir ? Les experts et l’explication de la crise alimentaire.

par Deun
jeudi 27 novembre 2008 par anik

On s’est peu interrogé jusque là, parmi les décroissants ou objecteurs de croissance, de ce que signifiait réellement la croissance économique. Refusant de prendre à bras le corps l’abstraction que constitue l’argent, on s’est contenté de dire que grosso modo, la croissance signifiait une exploitation indéfinie de ressources naturelles et énergétiques finies.

En réponse à cela, la décroissance prône généralement l’écologie et la sobriété, se constituant là comme une réponse concurrente au développement durable que l’on juge hypocrite, parce que beaucoup plus proche des intérêts des macro-acteurs industriels et étatiques. Mais même dans la critique écologiste du monde, les biens de subsistance restent des marchandises que l’on produit et que l’on vend.

Au regard de cette limite, la réponse du développement durable paraît presque moins hypocrite, car leurs défenseurs ont toujours annoncé la couleur sans ambiguïté : l’économie sera toujours là. Elle forme avec le social et l’écologie le fameux «  trépied ».

La décroissance, elle, n’a jamais explicité sa démarche vis-à-vis de l’économie. Des aspects importants comme la simplicité volontaire et le « faire-soi-même » sont restés en friche, souvent tenus en marge des débats plus sérieux sur notre devenir collectif. Pire, dans la panoplie des « alternatives », on note dans les discours publics sur certaines pratiques (comme les SEL) ou dans des propos plus généraux (comme la relocalisation de l’économie) une façon de voir et d’agir qui suggère que l’économie restera au centre de nos vies. Avec comme principe que la vie sociale restera organisée à partir d’échanges entre ses différents membres, et qu’en particulier les biens de première nécessité restent des choses auxquelles on accède en échange d’argent.

Notre soumission très ordinaire à l’argent reste dans l’angle mort des très nombreux propos contestataires et catastrophistes actuels. A tel point que, lorsque la décroissance économique qui s’annonce sera avérée, les décroissants comme les autres seront comme aujourd’hui réduits à chercher de l’argent avant toute chose (fut-ce dans la future économie souterraine de pénurie), et qu’ensuite on réfléchira encore sur un autre monde possible... Cette mort lente de l’économie dont on perçoit les signes dans la destruction anonyme du vivant, elle est d’abord en notre for intérieur, là où déjà l’argent se présente tous les jours comme le moindre mal compensant toutes les petites défaites du quotidien. L’argent a permis de développer de façon extraordinaire un sentiment d’étrangeté face à nos propres activités. L’économie est très puissante car elle n’a besoin de l’assentiment complet des personnes. Elle laisse tout un éventail possible de sentiments et de motivations laissées à la discrétion de chacun. Pendant que les personnes se demandent (ou pas) ce qu’elles font, l’organisation tourne, le travail se fait toujours, les marchandises se vendent.

Peu importe en effet notre impuissance tant que l’argent tombe chaque mois et que les magasins sont remplis. Cette certitude reste fondamentale pour que l’économie soit, non pas seulement en croissance, mais quelque chose qui vaut la peine d’être préservé. L’argent représente le lien par lequel chacun peut se dire appartenant à la « société ». Il n’existe que peu d’institutions fonctionnant sans argent, et l’idée que les «  sociétés complexes » ne peuvent fonctionner sans moyen impersonnel d’échange (l’argent) est présente chez bien des intellectuels (par exemple Castoriadis [1]). En France, l’idée de société s’est imposée à travers le concept de solidarité dite « organique » (Durkheim), faite de liens impersonnels et abstraits et de la division sociale du travail, dont on oublie généralement de dire ce qui permet cette abstraction et cette division : l’argent. Une fois admise comme allant de soi cette abstraction, les débats savants sur notre avenir collectif portent sur les « inégalités sociales », c’est-à-dire la distribution de l’argent dans les différents étages de la stratification sociale. C’est dire si la société n’existe que par l’agrégation de ses membres autour d’un même fétiche (l’argent), et que les constructions symboliques comme la république ou la nation n’ont pas d’autonomie vis-à-vis de l’économie.

Plus récemment, les émeutes de la faim ont encore confirmé l’axiome de l’argent dans la définition par les responsables des problèmes et des solutions de notre temps.

Malgré les controverses, il est aisé de repérer cet axiome : pour manger il faut donner de l’argent, pour produire à manger il faut recevoir de l’argent. Selon les intellectuels et responsables les plus reconnus pour parler des émeutes de la faim [2], le premier facteur est le suivant : l’agriculture subventionnée des pays riches fabrique des prix, qui ne sont plus en rapport avec les coûts de production des pays pauvres. Les agriculteurs locaux n’ont alors plus d’intérêt à produire, puisque les produits importés sont moins chers. Deuxième facteur : la non-solvabilité de la demande, avec comme conséquence que la production est insuffisamment développée pour répondre aux besoins, puisque ceux-ci émanent en partie de personnes ne disposant que de fort peu d’argent. C’est d’ailleurs l’économie et elle seule qui a signalé l’existence d’une crise alimentaire, selon une séquence qui va de l’augmentation brutale des prix aux manifestations des citadins contre les prix chers, et leur affichage public les grands médias. La « société » ne vaut pas mieux que l’économie, puisque pendant ce temps-là elle aura laissé mourir ou souffrir de la faim par une production agricole insuffisante (un enfant qui ne mange pas assez développe des handicaps qui resteront ensuite, même s’il mange mieux ensuite)

La solution entrevue est-elle alors de développer une agriculture vivrière hors des circuits monétaires ? Ce qui protégerait durablement les populations pauvres à la fois de la sous-nutrition et de l’économie, et peut-être aussi du regard condescendant avec lequel on les considère.

Pas du tout.

Selon nos experts et nos responsables, la solution reste tout à fait économique, et elle passe par une meilleure rémunération des agriculteurs. Ce qui suppose un développement des autres secteurs économiques nationaux (car l’argent ne vaut rien s’il n’y a rien à acheter, et les Etats ne peuvent mettre en place une telle politique sans une fiscalité générée par de nouvelles activités économiques). Les intellectuels en question, dont les analyses sont sans doute elles-mêmes redevables de la solvabilité de leurs efforts, n’imaginent pas que l’on puisse s’activer sans être rémunéré, y compris quand il s’agit de se nourrir !

Selon les bases avec lesquels ils raisonnent, une personne préfère toujours se laisser mourir et laisser mourir les autres, plutôt que de cultiver un lopin de terre sans argent en retour. Et quand on n’a pas assez d’argent pour acheter à manger (qu’il s’agisse de citadins sans emploi ou d’ouvriers ruraux sans terre, exclus de l’autoconsommation), cela n’exprime pas pour eux un état de dépossession des personnes en question (c’est-à-dire l’institution d’une exclusion des personnes par l’économie ou bien par les coutumes locales ), mais un état d’insuffisance économique qui appelle à un développement de la production, c’est-à-dire des activités rémunérées.

Comment comprendre cela ? Tentons l’interprétation suivante. En tant qu’esclave de l’argent, tout intellectuel économique est habitué au monopole de l’économie sur les activités humaines : jamais il n’a été possible dans sa vie de s’activer substantiellement sans recevoir de l’argent pour cela. Dans l’économie, pour qu’un intellectuel déploie son activité spécialisée, il faut qu’il puisse se dégager entièrement de la production de sa subsistance. Il est logique, sans doute, que pour ce même intellectuel, pour qu’une personne cultive un lopin de terre, il faut qu’elle puisse se dégager entièrement des autres occupations humaines possibles. C’est pourquoi dans l’économie, même ceux qui produisent les conditions de subsistance des autres ont besoin d’argent, car l’argent reste pour eux le seul lien possible avec le reste de la société.

Quoi qu’il en soit, les débats sur les causes et les solutions de la crise alimentaire auront bien fait apparaître que c’est l’argent qui motive l’agriculture, et non le besoin de nourrir les populations. Pour l’instant le malaise que produit cette évidence ne s’exprime véritablement qu’au travers de dénonciations qui toutes relèvent de l’argumentation de « concurrence déloyale ».

Mais pour tout ceux qui aspirent à autre chose, la crise est donc l’état permanent de l’agriculture, comme de toute l’économie.

Source :décroissance.info

[1« Pour moi, c’est tout à fait évident : il ne peut pas y avoir une société complexe sans, par exemple, des moyens impersonnels d’échange. La monnaie remplit cette fonction, et elle est très importante à cet égard. Que l’on retire à la monnaie l’une de ses fonctions dans les économies capitaliste et précapitaliste : celle d’instrument d’accumulation individuelle de richesses et d’acquisition de moyens de production, c’est autre chose. Mais en tant qu’unité de valeur et que moyen d’échange, la monnaie est une grande invention, une grande création de l’humanité. Nous vivons en société ; il y a une collectivité anonyme ; nous exprimons nos besoins et nos préférences en étant prêts à dépenser tant pour tel objet et non pour tel autre. Je ne crois pas que cela fasse problème. », Cornélius Castoriadis, Une société à la dérive, Entretiens et débats 1974-1997.

[2[On aura un aperçu de tels avis dans l’émission de France 2 Mots Croisés, «  Emeutes de la faim : comment nourrir la planète ? », 05/05/08 http://mots-croises.france2.fr/42683948-fr.php Quelques citations des invités en présence. Yannick JADOT (Greenpeace) : "il y a en permanence des enjeux de concurrence déloyale". Sylvie BRUNEL (géographe) : "les personnes ne sont pas seulement des bouches à nourrir, ce sont aussi des revenus (...) il faut redonner du pouvoir d’achat aux paysans" Marcel MAZOYER (agronome) : "les prix ont été trop bas à cause de la libéralisation du marché mondial" Philippe CHALMIN (économiste) : "il faut des politiques agricoles pour développer de l’autosuffisance alimentaire". Alain JOYANDET (secrétaire d’état) : « ce qui n’était pas rentable devient rentable : les choses deviennent possibles (...) développons l’agriculture »


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