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Congo : comment nous alimentons la guerre la plus sanglante d’Afrique…qui reprend

De Johann HARI
vendredi 7 novembre 2008 par anik

La guerre la plus meurtrière depuis l’invasion de l’Europe par Adolf Hitler recommence – et il est pratiquement certain que vous portez dans votre poche, un débris ensanglanté de ce massacre. A la vue de l’holocauste au Congo avec ses 5,4 millions de morts, le même vieux cliché sur l’Afrique ressort : c’est un "conflit tribal" "au coeur des ténèbres". Il n’en est rien. Une enquête des Nations Unies a constaté que cette guerre était menée par des « armées de business » pour s’emparer des métaux qui permettent à notre société du 21ème siècle de faire bling bling. La guerre au Congo est une guerre qui vous concerne.

Chaque jour, je pense aux gens que j’ai rencontrés dans les zones de guerre de l’est du Congo lorsque j’y faisais des reportages. Les services hospitaliers étaient remplis de femmes qui avaient subi des viols collectifs par les milices et qui avaient blessées par balle au vagin. Les bataillons d’enfants soldats âgés de 13 ans, drogués, hagards, qu’on a obligés à tuer les membres de leurs propres familles pour les empêcher de s’enfuir et de retourner chez eux. Mais curieusement, alors que je regarde la guerre qui recommence sur CNN, je me prends à penser à une femme que j’ai rencontrée et qui, selon les critères congolais, n’avait pas trop souffert.

Un jour que, revenant d’une mine de diamants, je rentrais à Goma, ma voiture a crevé. Pendant que j’attendais qu’elle soit réparée, je me tenais au bord de la route et je regardais les longues colonnes de femmes qui titubent sur chaque route de l’est du Congo, transportant tous leurs biens sur leur dos, cet amas d’affaires les handicapant terriblement. J’arrêtai une femme de 27 ans qui s’appelait Marie-Jeanne Bisimwa et qui avait quatre petits enfants accrochés à elle. Elle me raconta qu’elle avait de la chance. Oui, son village avait été brûlé. Oui, elle avait perdu son mari quelque part dans le chaos. Oui, sa sœur avait été violée et était devenue folle. Mais elle-même et ses enfants étaient en vie.

Je l’ai emmenée dans ma voiture, et ce n’est qu’après quelques heures de discussion sur les routes défoncées que j’ai remarqué que quelque chose ne tournait pas rond avec les enfants de Marie-Jeanne. Ils étaient affaissés, le regard fixe. Ils ne regardaient pas autour d’eux, ne parlaient pas, ne souriaient pas. "Je n’ai même pas pu les nourrir," m’a-t-elle dit, "à cause de la guerre."

Leurs cerveaux ne se s’étaient pas développés et ne se développeront jamais plus. "Est-ce qu’ils vont aller mieux ?", m’a-t-elle demandé. Je l’ai déposée dans un village à la périphérie de Goma et ses enfants l’ont suivie en trébuchant, inexpressifs.

Il y a deux histoires sur l’origine de cette guerre : l’histoire officielle et la véritable histoire. L’histoire officielle est qu’après le génocide au Rwanda, les Hutus, auteurs des massacres, traversèrent la frontière et fuirent au Congo. Le gouvernement rwandais les aurait poursuivis. Mais ceci est un mensonge. Comment le savons-nous ? Le gouvernement rwandais n’est pas allé à la poursuite des Hutus génocidaires, en tout cas, pas dans un premier temps. Il est allé là où se trouvent les ressources naturelles du Congo et a commencé à les piller. Ils ont même dit à leurs troupes de travailler avec les Hutus qu’elles rencontreraient. Le Congo est le pays le plus riche au monde en or, en diamants, en coltane*, en cassitérite et autres minerais. Tout le monde en voulait une part, c’est pourquoi six autres pays ont envahi le Congo.

Ces ressources n’ont pas été volées pour être utilisées en Afrique. Elles ont été raflées afin de nous être vendues. Plus nous en achetons, plus l’envahisseur pille et massacre. L’augmentation du nombre des téléphones portables a créé une hausse des morts car le coltane qu’ils contiennent se trouve essentiellement au Congo. Les Nations Unies ont cité les sociétés internationales qui seraient, selon elles, impliquées dans ce pillage : Anglo-America, Standard Chartered Bank, De Beers et une centaine d’autres (toutes ces sociétés ont démenti ces accusations). Mais au lieu d’arrêter ces entreprises, nos gouvernements ont demandé aux Nations Unies d’arrêter de les critiquer.

Il y a eu des périodes où les combats ont faibli. En 2003, un accord de paix a finalement pu être négocié par les Nations Unies et les armées étrangères se sont retirées. Beaucoup ont continué à travailler à travers des milices amies mais le carnage a quelque peu diminué. Jusqu’à maintenant. Comme pour la première guerre, il y a l’histoire publique officielle et la vérité. Un chef de milice congolaise, nommé Laurent Nkunda, soutenu par le Rwanda, a déclaré qu’il devait protéger la population tutsi locale des mêmes génocidaires hutus qui étaient restés cachés dans les jungles de l’est du Congo depuis 1994. C’est pourquoi il s’empare aujourd’hui des bases militaires congolaises et il est en train de marcher sur Goma.

C’est un mensonge. François Grignon, directeur pour l’Afrique du groupe de réflexion International Crisis Group m’a dit la vérité : « Nkunda est financé par les entrepreneurs rwandais qui, ainsi, peuvent garder le contrôle des mines du Nord-Kivu. C’est le coeur absolu du conflit. En fait, ce à quoi nous assistons, c’est uncombat des bénéficiaires de l’économie de guerre illégale pour conserver leur droit d’exploitation. »

En ce moment, les businessmen rwandais font une fortune avec les mines dont ils se sont emparés illégalement durant la guerre. Le prix mondial du coltane s’effondre, alors maintenant ils se concentrent avidement sur la cassitérite, qui est utilisée pour faire des boîtes de conserve et d’autres produits de consommation courante. Quand la guerre a commencé à faiblir, ils ont vu qu’ils perdaient leur contrôle face au gouvernement congolais élu, c’est pourquoi ils ont réamorcé la guerre de façon sanglante.

Mais le débat sur le Congo en Occident (quand il y en a un) se concentre sur notre incapacité à fournir un pansement, sans même évoquer le fait que nous sommes ceux qui avons provoqué la blessure. C’est vrai que les 17 000 Casques bleus présents dans le pays échouent, de manière catastrophique, à protéger la population civile, et ont un besoin urgent d’être renforcée. Mais il faut surtout cesser d’alimenter la guerre, tout d’abord en arrêtant d’acheter des ressources naturelles ensanglantées. Si Nkunda a assez d’armes à feu et de grenades pour combattre l’armée congolaise et les Nations Unies c’est uniquement parce que nous lui achetons son butin. Nous devons poursuivre en justice les entreprises qui achètent ces ressources, pour complicité de crimes contre l’humanité, et introduire une taxe mondiale sur le coltane pour financer une force de paix conséquente. Pour en arriver là, nous avons besoin de construire un système international qui accorde plus de valeur à la vie de Noirs qu’au profit.

Quelque part là-bas, perdus au milieu du grand pillage international des ressources du Congo, se trouvent Marie-Jeanne et ses enfants, qui errent à nouveau, claudiquant, le long de la route, portant tout ce qu’ils possèdent sur leurs dos. Ils n’utiliseront sans doute jamais de téléphone portable plein de coltane, ni de boîte de haricots en cassitérite fondue, ni ne porteront de colliers en or, mais il se pourrait qu’ils meurent pour un de ces produits que nous consommons.

* Le coltan (version abrégée de « Colombite-Tantalite »)
est un minerai métallique, que l’on trouve principalement dans l’est de la République démocratique du Congo. Une fois raffiné, le coltan produit du tantale métallique, qui peut stocker des charges électriques élevées et est par conséquent employé dans les condensateurs qui entrent dans la composition des téléphones mobiles et des Playstations, entre autres.

Voir le reportage de Patrick Forestier, Du sang dans nos portables


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Source : Johann Hari : How we fuel Africa’s bloodiest war

Article original publié le 30/10/2008

Sur l’auteur

Isabelle Rousselot et Fausto Giudice sont membres de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique. Cette traduction est libre de reproduction, à condition d’en respecter l’intégrité et d’en mentionner l’auteur, la traductrice, le réviseur et la source.

URL de cet article sur Tlaxcala : http://www.tlaxcala.es/pp.asp?reference=6264&lg=fr


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