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Ciudad Juarez : le "féminicide" continue

Propos recueillis par Magda Fahsi/Tribune des droits humains
jeudi 30 octobre 2008 par anik

Ciudad Juarez, c’est comme une ville du bout du monde. Une ville de 1,6 millions d’habitants dans l’extrême nord du Mexique, à la frontière avec les Etats-Unis, où viennent s’échouer candidats à l’émigration et pauvres en quête de travail ; une ville où se retrouvent trafiquants d’êtres humains et trafiquants de drogue dans un contexte de violence généralisée. Depuis 1993, des jeunes femmes y sont enlevées et assassinées de manière particulièrement brutale. A tel point que certains n’hésitent pas à parler de féminicide. Luz (dite "Lucha") Castro, co-fondatrice de ‘Justicia para nuestras hijas’ (Justice pour nos filles) et coordinatrice du Centre des droits humains des femmes, lutte avec les familles des victimes pour que les coupables soient trouvés et sanctionnés. Mais elle doit faire face à l’inertie des autorités, à la corruption des fonctionnaires. Elle était à Bruxelles dans le cadre du Festival des Libertés.

Avez-vous une idée du nombre de victimes à Ciudad Juarez ?

C’est très difficile à dire : sans doute entre 500 et 600, depuis 1993, date à laquelle les premiers assassinats ont eu lieu. Là, je parle de corps qui ont été retrouvés. Des disparues, il y en a beaucoup plus. On avance parfois le chiffre de 4.000, mais en réalité, personne ne sait avec certitude. Il ne faut pas oublier que le désert n’est pas loin, il est donc très facile de faire disparaître les corps. Et plus récemment, de Ciudad Juarez, le phénomène s’est étendu à Chihuahua, la capitale de l’état.

Le film « Bajo Juarez » qui a été projeté au Festival des Libertés, parle de la négligence et de la corruption au sein du Parquet fédéral, de l’inertie du Président Vicente Fox. Les choses ont-elles évoluées depuis l’élection du nouveau président en 2006 ?

Vicente Fox, l’ancien président, avait fini par se saisir de la question quand, faisant suite aux rapports de la Commission interaméricaine des droits de l’Homme et d’ONGs comme Amnesty International , la pression de la communauté internationale était devenue insoutenable. Quant à [son successeur]Felipe Calderon, tout d’abord, je vous rappelle qu’il a été élu dans le cadre d’élections largement entachées de soupçons de fraude. Ensuite, pour lui, c’est simple, le féminicide n’existe pas. Ce n’est tout simplement pas une priorité. Et, ce qui est pire, toute la région est désormais une zone militaire, officiellement à cause du trafic de drogue qui prend de l’ampleur, mais je soupçonne que c’est aussi un bon prétexte pour s’en prendre aux mouvements sociaux.

Beaucoup de ces jeunes femmes sont arrivées à Ciudad Juarez à la recherche d’un travail dans les maquiladores, ces usines d’assemblage sous-traitantes des multinationales. Peut-on dire que le problème est lié à la pauvreté, au chômage ?

Je crois que le problème est beaucoup plus complexe que cela. Ciudad Juarez, à la frontière avec les Etats-Unis, est une plaque tournante pour le trafic de drogue, le terminus de migrants qui viennent du continent tout entier. Cela crée un climat favorable à la criminalité, à la violence. Il y a aussi le caractère profondément patriarcal de la société mexicaine. Et depuis que le gouvernement a cessé de soutenir l’agriculture, les hommes ont déserté les campagnes et se sont réfugiés dans les villes. Or, dans les villes, ce sont les femmes qui trouvent plus facilement du travail. Elles sont donc désormais plus autonomes, moins soumises et la société mexicaine n’était pas préparée à un tel changement. Il y a donc une série de facteurs qui interviennent.

Peut-on considérer qu’il y a une responsabilité de la part de ces entreprises ?

La plupart de ces entreprises sont étrangères, américaines, mais aussi européennes. Elles rejettent la responsabilité sur l’Etat ; et l’Etat accuse les familles de ne pas veiller sur les jeunes filles. Je pense que la seule chose qui pourrait faire bouger le gouvernement, ce sont les pressions de la communauté internationale. C’est pourquoi il est regrettable que la Commission européenne ait proposé, en juillet dernier, de faire du Mexique un partenaire stratégique. C’est honteux quand on sait ce qui s’y passe. Ceci dit, nous avons beaucoup de soutien de la part de certains députés du Parlement européen (qui a adopté une Résolution sur ce sujet l’année dernière, NDLR).

Concrètement, comment agissez-vous ?

Au Mexique, plusieurs ONGs se sont mobilisées et se sont regroupées pour organiser la lutte. En 1997, notre Centre a rejoint la campagne « Ni una mas » (Pas une de plus) et en 2002, nous avons participé à une marche de 360 km de Chihuahua à Ciudad Juarez pour sensibiliser la société civile. Nous avons planté une grande croix rose, symbole de la campagne « Ni una mas » à Chihuahua en face du Palais du gouverneur, pour qu’il la voie chaque fois qu’il entre et qu’il sort ; et une autre à Ciudad Juarez, à l’entrée du pont Sante Fe, à la frontière avec les Etats-Unis. Chaque fois qu’une jeune fille disparaît, nous ajoutons son nom sur ces croix.

Par ailleurs, notre Centre représente certaines des familles en justice, nous suivons les dossiers et tentons de faire pression comme nous pouvons pour faire avancer les enquêtes. Enfin, nous essayons de promouvoir l’organisation, l’éducation et la mobilisation des femmes, pour qu’elles sachent qu’elles ont des droits et qu’elles apprennent à les défendre.

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