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Un si bel espoir

vendredi 25 juillet 2008 par Pierre

Michel Ragon 1999 ISBN 2253150290

Un si bel espoir : Les coulisses du Second Empire

par Jean-Pierre Tison

Lire, février 1999

Autocratique, suffisant, exploiteur de la misère du peuple, briseur d’utopies... le règne de Napoléon III n’a rien de glorieux. Un réquisitoire vibrant et éclairé de Michel Ragon.

Devinette : qui est-ce qui se débarrasse d’une Poire, hérite d’une "Belle Hélène" et se retrouve chocolat ? ... Le peuple français sous le Second Empire. En effet, il n’a chassé Louis-Philippe et installé Louis Napoléon que pour subir l’autocratie bonapartiste. Avec la complicité très active d’Offenbach. Dans ce roman, Un si bel espoir, c’est "le Mozart des Champs-Elysées" qu’on assassine. Ou plutôt qu’on exécute. Dossier à l’appui, Michel Ragon dénonce un régime qui "compte sur cet amuseur pour faire passer la pilule de la dictature". Insouciance obligatoire. "On se tapait sur les cuisses, écrit-il, en se moquant des pauvres".

Alors que tant de livres récents ont voulu réhabiliter Napoléon III, Michel Ragon considère toujours son règne avec dégoût et rage. Son personnage principal est un architecte, Hector, persuadé que la chute de la monarchie de Juillet autorise toutes les espérances. Visionnaire, il compte sur la maîtrise des nouveaux matériaux - le fer et le verre en particulier - pour améliorer l’habitat populaire. Son meilleur ami et associé, Ambroise, partage ses idéaux. Ils ont de grands projets, spectaculaires, révolutionnaires, qui devraient leur apporter une gloire méritée. Ils les soumettent à des concours internationaux, les ratent par manque de relations et se voient piller, plagier par des constructeurs mieux en cour, tel Baltard, aux Halles. Ambroise finit par se lasser de ne rien construire et se lance, au prix de leur rupture, dans une carrière politico-mondaine en jouant du tout-puissant sésame : "Morny est dans l’affaire".

Le Second Empire finit par le naufrage que l’on sait. Ambroise, ruiné, se suicide. Pour Hector, la Commune est encore "un si bel espoir". Il y participe. Mais les querelles de chefs l’écœurent. Et il finit déporté en Nouvelle-Calédonie où il s’indigne que les réprouvés parisiens se conduisent avec les Canaques de manière aussi brutale que les bourgeois avec les prolétaires...

Hector est une sorte de saint. Le roman de Michel Ragon s’en ressent. Ce livre a le simplisme psychologique des hagiographies. Mais du point de vue social et historique il a aussi la solidité, le sérieux, la sincérité d’un cours du soir dispensé par un maître vraiment honnête. Et un maître qui, soucieux de plaire à tout son auditoire, nappe son récit d’une histoire d’amour. Hector s’éprend de Julie, ex-modèle et maîtresse de Courbet. Elle-même s’attache profondément à ce généreux garçon. Qu’elle quittera, sans cesser de l’aimer, pour continuer sa guerre contre les banquiers et les ducs. Cocotte devenue « lionne », elle les tue sous elle. Son arme principale, la vérole. Mais elle les a aussi à l’épuisement, et à l’empoisonnement, avec aphrodisiaque à base d’arsenic. La vendetta de l’hétaïre rappelle les ravages de Nana.

Ce roman constitue le plus vivant des exposés sur l’urbanisme, l’architecture, l’art, la décoration et la philosophie sous le Second Empire. Le pouvoir d’Haussmann et des Pereire, l’attitude de Proudhon, l’évolution de Courbet, la puissance des Schneider au Creusot, et la gloire d’une autre Schneider, Hortense, sur les planches. Et aussi "l’imposture" de Victor Hugo. Michel Ragon, ou plutôt son porte- parole, Hector, se montre très sévère avec l’écrivain. En 1848, le futur ami des communards avait applaudi lorsque Cavaignac avait écrasé le peuple et, furieux de n’avoir point été nommé ministre de l’Instruction publique, il serait devenu opposant par dépit...

La pédagogie de Michel Ragon vibre et palpite par sa fidélité au peuple, aux pauvres, aux parias. Tous ces gens rejetés du centre de Paris n’y reviennent après le désastre de Sedan que pour s’y retrouver encerclés. D’ailleurs, ce roman est assis entre deux sièges... Le premier, c’est le trône des rois de France que les insurgés de 1848 conduisent en procession du palais des Tuileries à la place de la Bastille, pour l’y brûler. Superbe scène d’ouverture. Le second siège est celui par lequel les Versaillais étranglent la Commune. Et, encore une fois, l’espoir d’une société plus juste.

Après les œuvres de Zola et de quelques autres écrivains vraiment épris de justice, ce roman historique rappelle quelle exploitation éhontée des travailleurs a permis un essor industriel et financier... qui n’est pas sans évoquer le développement de la France d’aujourd’hui. Enfin, il constitue un plaidoyer pour cette sorte d’espoir si créatif, si inventif, si vaillant qu’on appelle l’utopie.


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