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La bulle sociale

Par Jean Zin
mercredi 22 octobre 2008 par anik

Au moment où la société découvre qu’elle dépend de l’économie, l’économie, en fait, dépend d’elle. Cette puissance souterraine, qui a grandi jusqu’à paraître souverainement, a aussi perdu sa puissance. (Guy Debord, La Société du Spectacle)

Non seulement la société doit tenir debout, mais elle doit avoir l’air de tenir debout ! (Pierre Legendre, La société comme texte)

La crise du crédit est une crise de confiance nous dit-on, confiance qui a été mal placée et trompée, confiance devenue impossible dans un château de cartes et un emballement qui se nourrissait de lui-même mais n’était pas tenable (pas plus que les chaînes d’argent ou les systèmes de vente pyramidale), et ce malgré toutes les belles théories fort imaginatives qui voulaient nous démontrer le contraire, hautes mathématiques à l’appui ! On n’imagine pas les dégâts, d’avoir voulu croire que l’argent pouvait faire de l’argent et que les arbres pouvaient monter jusqu’au ciel, soudain il semble qu’on ne peut plus croire en rien ni se fier à personne. Sauf aux Etats pense-t-on, derniers remparts contre la panique généralisée, mais pour combien de temps ?

En effet, si elle est indispensable au fonctionnement du système économique et financier, à sa fiabilité comme à sa fluidité, il faut bien admettre que la confiance constitue aussi le fondement de nos sociétés, confiance qui n’est pas donnée et peut se perdre entre populations même après une longue cohabitation, on l’a vu encore récemment. On ne peut absolument pas se reposer sur la stabilité d’un ordre social qui peut assez facilement se disloquer et retourner à la barbarie, de même qu’il ne faut pas trop se fier à l’apparente soumission ou résignation des classes populaires. Là aussi, un peu trop de confiance dans la stabilité sociale amène à négliger assez le risque systémique pour s’engager dans une surenchère d’arrogance et d’étalage des richesses qui sombre dans le bling-bling pendant que la précarité et les inégalités explosent. On a fait des révolutions pour moins que ça ! Rien ne laisse présager encore le retour de mobilisations sociales, bien trop faibles pour l’instant, mais ce n’est pas seulement le système financier qu’il faudra refonder, le pacte républicain aussi, qu’on le veuille ou non ! et, pour cela, il faudra crever tout autant les bulles écologiques et sociales.

Ce qui permet aux bulles spéculatives de gonfler pendant des années, semblant démentir toute analyse rationnelle, tient à la certitude que tout continuera comme avant. Pourtant, on sait bien que les temps changent et que les civilisations sont mortelles. Les causes de l’effondrement peuvent être externes (guerre, épidémie) ou internes (écologiques ou sociales) de simplement passer la mesure par défaut de régulation. On constate historiquement qu’un peu d’inégalités dynamise une société, signe de toute civilisation, mais tout autant que trop d’inégalités peut provoquer son effondrement. On a vu aussi, avec les analyses de la crise de 1929 par Eccles, Galbraith, Livingston, que trop d’inégalités et un partage capital/travail trop favorable au capital menaçait l’économie elle-même en nourrissant la spéculation financière. C’est sans doute la leçon qu’il faut retenir de la crise actuelle, leçon qui avait été oubliée depuis quelque temps déjà...

Il ne faut pas se leurrer, à supposer qu’on puisse éviter le sauve qui peut général et l’écroulement de toutes les institutions, prendre conscience de l’importance de la société comme totalité, de la philia qui nous relie tout comme de la puissance publique ou de l’action collective que cela peut nous permettre, ne devrait pas signifier seulement le retour de l’Etat et du politique mais tout aussi bien des solidarités sociales et de la réduction des inégalités. Impossible de continuer à culpabiliser les individus les plus faibles et les traiter d’assistés quand ils subissent les conséquences des excès des plus riches. Impossible de se défausser sur le marché quand les marchés ne fonctionnent plus. Même si ce n’est pas encore tellement dans l’air du temps, voilà qui devrait donc s’imposer rapidement dans ce contexte, et non seulement dans une logique de sécurité sociale mais bien de développement humain et de valorisation des compétences, à l’étonnement ébahi des libéraux les plus fanatiques, chantres d’une concurrence à outrance et d’un individualisme forcéné.

Il ne fait aucun doute que le rôle du dogmatisme et des fausses théories est primordial dans la constitution des bulles, non seulement pour la confiance dans la stabilité du système mais aussi pour la justification des inégalités (dur pour les victimes et bienveillant avec les prédateurs). On peut parier qu’il sera tout aussi difficile pour les libéraux d’admettre leur propre totalitarisme que pour les staliniens de naguère : comment de si belles théories, de telles évidences "scientifiques", de si bonnes intentions peuvent-elles se révéler non seulement fausses mais immorales et cruelles, totalement inhumaines et couvrant les excès les plus absurdes. Comment peut-on oppresser au nom de la liberté ? C’est bien compliqué, oui. La convalescence risque d’être longue et douloureuse, il ne faut pas s’attendre à des conversions immédiates chez les plus convaincus même si beaucoup ont déjà retourné leur veste, mais ceux qui s’imaginent qu’il y aura juste quelques petites régulations à rajouter, sans rien changer à tout le reste, se trompent lourdement car dès lors qu’on ne se fie plus au "laisser faire", la question devient politique mettant en cause nos visions de l’avenir et nos priorités sociales. On met là le doigt dans un engrenage qui peut aller loin, jusqu’à l’écroulement du système peut-être même, selon ce qu’on appelle "l’effet Gorbatchev". Non seulement c’est la fin du divin marché, de la course à la richesse et du règne sans partage de la quantité, mais c’est plus essentiellement la fin de l’irresponsabilité collective, qu’elle soit écologique ou sociale.

Sans un tel dogmatisme sûr de son bon droit, jamais la bulle sociale n’aurait été jusqu’à la rupture mais on conçoit qu’il soit quasi insurmontable de devoir abandonner ce qu’on s’était persuadé être la nature même, justifiant, paraît-il, une concurrence généralisée ! Passons sur le fait qu’on voudrait nous réduire ainsi à de simples animaux et que, même la loi de la jungle n’est pas aussi impitoyable que le voudraient certains libéraux : la solidarité est bien la règle en général, à l’intérieur des espèces au moins. De toutes façons, les questions ne se posent pas du tout à ce niveau alors que nous passons de l’ère de l’énergie à l’ère de l’information qui est aussi l’ère de l’écologie et du développement humain. C’est d’abord l’ère des réseaux qui exige de plus en plus de coopération et de formation. Il faudrait donc d’abord prendre la mesure des transformations radicales intervenues entre la force de travail industrielle et un travail devenu plus immatériel, exigeant de passer du travail forcé au travail choisi et du salariat au travail autonome. Ce qui est valorisé désormais, ce n’est plus notre force physique mais notre autonomie et ce qu’on a de plus humain, bien loin d’une obsolescence de l’homme. Hélas, le dogmatisme n’est pas seulement libéral et, là-dessus, la gauche a plutôt du retard sur les libéraux qui en tirent argument pour accuser toutes les idées de gauche d’archaïsme !

Il n’empêche qu’il faudra se faire à cette nouvelle façon de penser dans une économie en réseau, de même qu’il faudra bien admettre que les inégalités ont atteint un seuil où elles sont devenues intolérables, la limite du ridicule étant trop souvent outrepassée. On sait que ce n’est pas la première époque qui a poussé l’arrogance et l’arrivisme à ces extrémités, ce qui s’est plusieurs fois assez mal terminé ("après-moi le déluge", ils ne croyaient pas si bien dire !). Même si tout le monde reste persuadé qu’il n’y a pas d’alternatives en dehors d’un peu plus de régulation, c’est une illusion car c’est à la base que les fondations ont été sapées. Impossible de savoir dans combien de temps mais l’unité et la solidarité sociale devront être refondées et cela signifie en premier lieu, comme l’avait voulu le conseil national de la résistance, crever la bulle sociale, revenir à des rapports démocratiques plus égalitaires pour conquérir de nouveaux droits et développer l’autonomie de chacun.

Il ne faut pas que les écologistes de fraîche date ne se fassent d’illusion non plus, l’éclatement de la bulle sociale est aussi un préalable à l’éclatement de la bulle écologique ! Jean-Paul Fitoussi montre assez bien, dans "La nouvelle écologie politique" (République des idées), qu’il n’y aura pas d’écologie sans réduction des inégalités. Les effets désastreux du réchauffement climatique sont avant tout des catastrophes sociales (p68) auxquelles des sociétés trop injustes ne peuvent répondre. Si la vulnérabilité de l’homme est immanente à la condition humaine, celle de la Nature n’est perceptible qu’au travers du surcroît de vulnérabilité qu’elle fait encourir à l’homme p18. Dans une société où prévaudrait un sentiment d’injustice, où les tendances au repli sur soi et au conflit domineraient, il nous semble qu’il y aurait peu de place pour l’altruisme intergénérationnel, p66. Le caractère démocratique des sociétés, enfin, est un facteur décisif dans les réponses aux crises, que ce soit la lutte contre la famine, la misère ou les pollutions, comme l’a montré Amarya Sen. Les institutions et les équilibres sociaux ont un rôle beaucoup plus important que ne croient les libéraux aussi bien pour l’écologie que l’économie.

Pour sauver l’économie, il faut sauver la société, pas seulement les banques, et pour sauver la société il faut la démocratiser et réduire les inégalités afin de pouvoir habiter le même monde au moins. C’est seulement par une solidarité retrouvée que la confiance peut revenir et la machine repartir sans trop de ratés, sinon la crise risque de traîner en longueur (on voyait toujours le bout du tunnel en 1929 !). Il faut donc le répéter, même si personne ne veut y croire, la meilleure solution aux inégalités, le New Deal dont le retour serait le plus immédiat à la fois dans la réduction des inégalités et la stabilisation de l’économie, c’est sans conteste l’institution d’un revenu garanti pour tous, d’un côté, avec, de l’autre, l’augmentation des impôts et de leur progressivité. Il y a certes bien d’autres investissements possibles pour nous aider à sortir de la crise, en particulier les investissements écologiques dont il faudrait saisir la chance au lieu de repousser vainement les urgences. Le défi technologique posé par l’écologie est loin d’être aussi négatif qu’on le craint, il serait plus que temps de s’y mettre ! Le coût de la réduction des inégalités comme des pollutions paraît certes toujours exorbitant, mais, comparé aux banques comme au coût des désordres sociaux ou des catastrophes écologiques, c’est un très bon investissement, vraiment !

De toutes façons, une bonne partie devrait être financée tout simplement par l’inflation, ce que Keynes appelait l’euthanasie des rentiers, véritable impôt sur l’argent qui le transforme en "monnaie fondante". Une inflation raisonnable n’est pas seulement favorable aux jeunes et aux actifs (quand leurs rémunérations sont indexées sur l’inflation), mais elle est aussi favorable aux investissements et aux entrepreneurs. Tout est encore une question de régulation, encore faut-il que ce soit la bonne et il semble bien, hélas, que, là aussi, il faudrait une révolution au moins pour changer les règles trop rigides de la BCE !

En tout cas, après la bulle spéculative et libérale, c’est la bulle écologique et sociale qui doit éclater. Les politiques sociales ne nous appauvrissent pas mais nous enrichissent, c’est le repli sur soi et la répression des pauvres qui nous privent de leurs richesses. Il faut se persuader pourtant que cette dimension économique, malgré son caractère déterminant, n’est encore qu’un aspect de la question, tout comme les dimensions écologiques et sociales, alors que c’est plus fondamentalement la conscience de notre solidarité réelle, telle qu’elle s’est révélée avec la menace systémique, qui doit se traduire en solidarité sociale et développement humain. Question de vérité, d’humanité et de raison.

Jean Zin


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