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Où en est et ce qu’annonce la crise financière ?

par François Chesnais
jeudi 16 octobre 2008 par anik

Nous sommes toujours dans la phase initiale d’une crise qui sera très longue. Du point de vue capitaliste, la solution se trouve essentiellement en Asie. C’est le type de crise dont Marx disait qu’elle marquait les limites historiques du capitalisme, où l’ensemble des contradictions se conjuguent. Aujourd’hui, cette dimension de limites historiques va être intimement liée à une crise de civilisation, puisque son déroulement long et ses soubresauts vont se conjuguer avec l’accélération des impacts dans les différentes parties du monde de la crise du réchauffement climatique. On entre dans une période où la crise de civilisation va intégrer ces deux dimensions.

Pour les propriétaires des moyens de production, pour le capital, vont se poser des questions aiguës et nouvelles de reproduction de la domination où cela peut être dans des formes de concertation commune ou de rivalités inter-impérialistes aiguës. Et la Chine faisant partie de la domination inter-impérialiste y jouera son rôle.

On a intérêt à ne surtout pas se limiter aux dimensions financières de la crise pour prendre cette mesure plus large : la question «  socialisme ou barbarie ? » se trouve posée de manière immédiate.

Ce moment coïncide avec l’épuisement complet de toutes les formes d’organisation politiques et syndicales issues du combat de la classe ouvrière depuis la fin du 19ème siècle On est dans une situation où, comme jamais à un degré aussi fort, les exploités ne peuvent compter que sur leurs propres moyens.

Nous avons affaire à une situation inédite et grave. Comment interpréter la forme que la crise a prise jusqu’à présent et comment pressentir les formes ultérieures de son développement ?

La crise du système financier logée principalement dans le système bancaire est le résultat d’un processus dont le début remonte à la fin des années 60, quand, après avoir été très largement effacé par la crise des années 30, et ensuite mis, dans beaucoup de pays, dans les mains des États capitalistes, le capital porteur d’intérêt (au début sous la forme de bons du trésor, puis d’actions) a commencé à se reconstituer et a acquis des rythmes spécifiques d’accumulation en tant que capital de placement1. Ce faisant, il est devenu l’élément dominant au sein du capitalisme et a donné aux gouvernements directement à son service des moyens d’action pour mettre en œuvre la révolution conservatrice.


L’origine lointaine de cette crise se trouve dans la reconstitution d’un capital argent de prêt concentré.
L’ensemble des développements qui ont eu lieu ensuite dans les politiques impérialistes ont visé à donner à ce capital de plus en plus de pouvoir, mais aussi à lancer un processus par lequel ce capital se nourrissait d’intérêt et de dividendes et restait cantonné dans la sphère des marchés financiers, mais il manifestait pourtant des prétentions à venir en partage du profit, à prendre une fraction croissante des budgets publics, et cette prétention augmentait en même temps qu’augmentait son caractère fictif.

La crise est très difficile à lire si on rejette (comme beaucoup d’économistes le font) la notion de capital fictif.

Le capital fictif se présente deux fois : une fois comme capital qui a été réellement investi, et une fois comme son ombre qui prend la forme particulière d’actifs monnayables qui s’échangent sur le marché en prétendant croître indépendamment de l’économie. Les gens pensent avoir du capital, alors qu’ils n’ont que des titres. Dans les années 80 à 90, on assiste au formidable développement de ce type de capital qui doit se nourrir, au moins en partie, d’une plus-value réellement produite quelque part. C’est là qu’interviennent la Chine et dans une moindre mesure l’Inde : c’est le prolétariat chinois qui a apporté à Wall Street et à la City des flux de plus-values au travers des opérations internationales.

Au début du 21ème siècle, en dépit de l’entrée de la Chine à l’OMC, l’écart s’est creusé entre la quantité effective de plus-value centralisée et l’ampleur des besoins du système qui vise à la satisfaction de ses prétentions à venir de façon rentière en partage de cette masse de plus-value.. Tendanciellement, il n’y a pas eu assez de plus-value pour satisfaire les prétentions du capital financier.

Un saut a été effectué en 2001-2002 dans le type d’opérations censées offrir des profits financiers construits sur un double fondement : d’une part, une formidable poussée aux États Unis et au Royaume Uni poussée aux Etats-Unis du crédit aux ménages, d’autre part une chaîne de prise en compte par des banques et des fonds spéculatifs d’actifs porteurs potentiels de profit (en fait des titres contenant des créances hypothécaires irrécouvrables), purs facteurs d’insolvabilité.

Une explication de la crise qui semble voisine, celle de l’orthodoxie de l’extrême gauche (donnée par exemple par Michel Husson) est la suivante : ce seraient les changements dans la répartition de la valeur ajoutée (au profit du capital) qui auraient conduit au recours massif au crédit. Mais cette explication ne prend pas en compte l’économie mondiale comme un tout, et gomme complètement le fait que ce développement du crédit et le changement même dans la répartition de la valeur ajoutée sont le résultat de cette longue période d’accumulation d’un capital qui se valorise sur les marchés financiers et conduit à l’amplification des capitaux fictifs.

La crise a éclaté et s’est développée dans ces secteurs par petits sauts qui sont autant de paliers (refus des banques de se prêter, faillite de la banque Northern Rock en GB, puis celle de Bear Stearns aux États Unis). Tout au long il y a eu injection d’argent, c’est-à-dire d’ouvertures de lignes de crédits par les banques centrales qui donnaient de plus grandes facilités d’escompte à des taux d’intérêt inférieurs au taux d’inflation (c’est en particulier ce que fait la Fed depuis septembre 2007).

En août-septembre 2008 : accélération du nombre des entreprises financières près de la faillite (la présence de ces actifs pourris dans leur « bilan bis » est une source d’insolvabilité majeure). Les autorités étasuniennes volent à leur secours en rachetant ces actifs «  toxiques  ». Signalons au passage que ces actifs «  toxiques  » ne sont pas a priori reconnaissables, ce qui est une partie du problème.

La crise s’aiguise entre le 15 et le 17 septembre quand le département du Trésor étasunien, dirigé par un ancien de Goldman Sachs, prend la décision, soit par orthodoxie républicaine, soit pour en finir avec une maison rivale, de ne pas soutenir l’entreprise Lehman Brothers, (laquelle avait effectué des prêts 30 fois plus importants que ses fonds propres, rapport pourtant préconisé par les spécialistes...). Cette décision a amené d’autres sociétés financières, qui avaient caché leur véritable position financière à la révéler tout de suite (ex AIG) et le Trésor américain a débloqué des milliards de $ (85 milliards le 17 septembre, puis une rallonge de 38 milliards cette semaine pour la seule AIG qui avait refait ses comptes entre temps !), puis le plan Paulson de 700 milliards de $ a été voté, le déblocage d’une telle somme exigeant une loi puisqu’elle engage les contribuables.

Dans l’immédiat, ces 700 milliards sont des jeux d’écriture, du capital fictif désigné qui vient au secours de capital fictif accumulé. Ensuite, si une partie de ces actifs peut être vendue dans un ou deux ans, la note pour le contribuable sera un peu moins salée, mais il s’agira d’une ponction par les impôts, sur le revenu courant du pays (comme ce fut le cas pour la crise dans les années 80 des petites caisses d’épargne étasuniennes : coût 50 millions de$ pour les contribuables américains). A moyen terme, il y aura donc une ponction sur le pouvoir d’achat.

De même, des mécanismes ont été appliqués sous le nom de «  nationalisation  » qui ne recouvre que diverses formes d’ingérence de fonctionnaires des finances et autres départements d’État dans la gestion des entreprises. C’est un mot abusif : il s’agit du sauvetage par les États, gagé sur les budgets à venir, d’institutions financières qui vont continuer à fonctionner de la même manière qu’avant dans un système inchangé. En France, après la seconde guerre mondiale, la nationalisation du système du crédit dans son ensemble (banques et système financier), impliquait que l’État contrôle de bout en bout l’allocation du crédit par l’intermédiaire du commissariat au plan qui décidait quels secteurs de l’économie, quelles entreprises en bénéficieraient. : : on était alors dans le cadre des rapports de production capitaliste et d’Etats qui contrôlaient totalement l’allocation du crédit. On n’est pas dans cette configuration. Personne n’y songe. La presse spécialisée prend d’ailleurs bien soin de le préciser, insistant sur le fait qu’il s’agit d’une aide passagère aux banques accordée par les États mais que leur préoccupation commune est qu’ils en sortent le plus vite possible, les mains plus libres que jamais. « De la re-régulation, disait J-C Casanova ce midi même sur France Culture, mais pas trop ! » Des représentants des banques centrales iront dans les murs des banques aidées par les Etats mais ils ne vont pas les diriger.

La crise a commencé dans le système financier et affecte le système de crédit, mais l’écrasante majorité des banques de détail avaient des filiales aux avoirs purement spéculatifs. Il n’y a pas de cloison étanche entre les différents marchés et dans un système totalement internationalisé, les intermédiaires étasuniens ont proposé aux banques du monde entier des actifs toxiques. Dans le cadre de cette crise bancaire, un processus spécifique de concentration/centralisation s’est mis en route (cf. le rachat de Fortis par la BNP) qui va aller en s’accélérant. D’où l’inquiétude des Allemands, par exemple, devant une concentration bancaire dont ils ne seraient pas bénéficiaires.

Le resserrement du crédit aux particuliers et aux entreprises a lieu sur la base d’une économie américaine ordonnée autour du secteur de l’immobiliser et de la finance. Une récession mondiale est en cours. Beaucoup d’éléments nous sont inconnus (personne ne sait !) : l’effondrement du système financier va-t-il être évité ? A quel rythme la récession mondiale va-t-elle se propager ? Y aura-t-il saut qualitatif ? En Asie, la Corée qui avait été au cœur de la crise asiatique dans sa phase finale, s’est reconstitué un appareil de production très dépendant du marché mondial. Sera-t-elle en surcapacité ? Quels en seront les effets ? baisse Et l’Argentine qui, après 2002, s’est récupérée sur la base de ses exportations de matières premières vers la Chine, va-t-elle être touchée ? . En Allemagne, du fait de la baisse des commandes chinoises de biens d’équipements, la récession apparaît.

Nous avons devant nous un moment nécessaire : le processus de propagation de la récession se transformera en crise de surproduction brutale ( aux États Unis, « la guerre des prix » pour les jouets d’enfants, qui représentent 80% des exportations chinoises a commencé, préfigurant ce processus).

En ce qui concerne la Chine, un des leitmotivs des revues spécialisées est le raisonnement suivant : les Chinois ont la possibilité de compenser sur leur marché intérieur ce qu’ils ne peuvent plus écouler à l’étranger, ils ont assez de réserves de change pour stimuler leur consommation interne. Tout le monde attend d’eux qu’ils le fassent. Mais, et c’est là que la politique et l’économie sont en interconnexion, beaucoup pensent qu’il n’est pas certain que les dirigeants chinois soient capables de faire ça étant donnés les rapports antagoniques entre la population et ces dirigeants. Ceux-ci ont peur que tout signe donné dans ce sens soit interprété comme un signe de faiblesse et soit le signal de multiples revendications et contestations qui les dépasseraient. Or, ce sont là les seules mesures stabilisatrices possibles du capitalisme mondial : que la plus-value produite en Chine se réalise sur le marché chinois et non sur le marché mondial. La lutte des classes en Chine sera un des éléments déterminants dans l’avenir. Là est la pierre de touche de la situation actuelle : l’évolution et la gravité de la crise renvoient à la lutte des classes.

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