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Le sacré et son monde

Cuitlacoche
mardi 7 octobre 2008 par anik

Un ami me posait récemment la question suivante, à savoir si je lui faisais entièrement confiance. Cette demande me laissa premièrement sans réponse. Devant son insistance, je me contentais de lui répondre que je ne me posais pas la question en ces termes, et que je ne trouvais pas le mot approprié pour aborder ce sujet. Cette remarque sembla jeter un froid, puisque l’ami en question interpréta ma réponse de la manière suivante : je ne lui faisais pas confiance, voila qui était fort de café ! D’autant plus que je ne parvenais pas sur l’instant à approfondir ma position. Je décidais donc de poursuivre le débat en reprenant le problème à la base

Le doute, pour commencer...

Un ami me posait récemment la question suivante, à savoir si je lui faisais entièrement confiance. Cette demande me laissa premièrement sans réponse. Devant son insistance, je me contentais de lui répondre que je ne me posais pas la question en ces termes, et que je ne trouvais pas le mot approprié pour aborder ce sujet. Cette remarque sembla jeter un froid, puisque l’ami en question interpréta ma réponse de la manière suivante : je ne lui faisais pas confiance, voila qui était fort de café ! D’autant plus que je ne parvenais pas sur l’instant à approfondir ma position. Je décidais donc de poursuivre le débat en reprenant le problème à la base. Avec ce copain, nous nous côtoyions depuis des années, abordant choses et autres, et ne laissant que peu de place aux tabous et autres non-dits. Nous prenions pour principe de nous livrer réciproquement nos petits secrets, dans le respect de notre intimité personnelle. En cas de traversée d’une période difficile pour l’un ou l’autre, nous nous soutenions sans faille, nous nous écoutions (et tout cela demeure encore aujourd’hui). Souvent, il me demandait si notre amitié durerait aussi longtemps que nous serions en vie, si notre relation serait pour ainsi dire éternelle. Nouvelle interrogation embarrassante, puisque ignorant tout de l’avenir, comment aurais-je pu détenir une réponse, une certitude ? Globalement parlant, je possède bien peu de ces certitudes, et je suis étonné quand je rencontre une personne qui ne manque pas d’étaler les siennes sans retenue. Cet échange me faisait penser à une formule célèbre de Socrate : «  La seule chose que je sais, c’est que je ne sais rien », et à son écho moderne dû à Pierre Desproges, lorsque celui-ci voulait exprimer son point de vue général sur l’existence : « La seule certitude que j’ai, c’est d’être dans le doute ».

Ces deux formules m’avaient touché au plus haut point, puisqu’elles exprimaient à la fois la reconnaissance d’un état de totale étrangeté entre ces penseurs et la croyance en général, et dans le même temps, elles avouaient une tranquillité rassurante vis-à-vis du doute. Commençons donc par parler de scepticisme. Le terme scepticisme nous vient du mot grec skeptomai, qui signifie littéralement « observer » (skeptikos : l’observateur). C’est une posture consistant en un refus d’admettre une chose sans examen critique préalable. Voici ce que pense le philosophe Denis Diderot : « Ce qu’on a jamais mis en question n’a point été prouvé…le scepticisme est donc le premier pas vers la vérité. ». Le sceptique, nous dit-il, « n’admet de vrai que ce qu’un usage approprié de sa raison et de ses sens lui a démontré vrai. ». Les critiques du scepticisme se concentrent sur le fait que les sceptiques n’auraient comme horizon indépassable que la tristesse, conséquence de leur état de doute permanent. Or, c’est un faux problème ; nous admettons que la terre tourne autour du soleil. Précisément, cette découverte fut le résultat d’une démarche critique, qui remettait en question une croyance ancrée dans les mentalités, propagée par le pouvoir, qui plaçait la Terre au centre de l’univers. Nous insistons ici sur le fait que le « moment sceptique » ne signifie nullement rejoindre l’impasse nihiliste, puisque les nihilistes refusent précisément toute recherche de la vérité, ce qui n’est pas notre cas.

"La foi est le plus grand fléau, la plus grande calamité, la fin de toute recherche et de toute curiosité."

Après avoir adopté une posture critique, venons-en au sacré. Là encore, revenons aux origines du mot. Le Latin utilisait le verbe sancire pour dire « délimiter », « entourer », « proscrire ». C’est ici un terme qui n’a, en soi, aucune connotation spirituelle. Matériellement parlant, on pourrait considérer le sacré comme l’objet contenu dans les limites de cette barrière. Toutefois, il nous est impossible de ne pas voir l’idée de séparation que le terme évoque. Si le sacré est «  séparé de », c’est qu’un objet (une chose, un lieu, une personne) se trouve à son opposé, autour de cette barrière. Pour nommer cet objet, la langue latine créa le mot pro-fanum, pour désigner ce « qui se trouve devant l’enceinte close et protégée ».

Emile Durkheim compte parmi les chercheurs qui se sont intéressés au sacré et en ont établis des théories. Il fait le choix de parler du sacré, en reprenant le sancire latin, dans le sens de la proscription, de l’interdit. Dans Les Formes élémentaires de la vie religieuse (1912), sa définition du binôme sacré/profane est la suivante : « Les choses sacrées sont celles que les interdits protègent et isolent ; les choses profanes sont celles frappées par ces interdits, et qui doivent rester à l’écart des premières. ». Le sacré est un univers de prohibitions arbitraires, inexplicables au regard de la raison, et dont la bible, le livre fondateur de la civilisation occidentale et chrétienne, fournit un parfait exemple dans La Genèse : l’Eternel y interdit au premier homme de manger le fruit de l’arbre de la connaissance. Le couple sacré/profane est établi, mais le problème est que, bien que la première notion ne puisse exister sans la seconde (et inversement), les deux sont dores et déjà divorcées, séparées. Bien que la simple définition grammaticale soit insuffisante, elle est importante pour comprendre une analyse historique et sociologique. Il s’agit maintenant de voir quelles interprétations en ont été faites, et à partir de quelles réalités.

Religion, sacré & Pouvoir... Copains comme cochons

Au Moyen-Age, le savoir, encore largement dépendant des découvertes faites durant la période antique, était une chose rare car privatisée. Essentiellement par les monastères où les moines restaient cloîtrés afin de recopier les œuvres «  classiques » des auteurs grecs et latins entre autres. Ces livres ne quittaient que très peu les saints-lieux. La religion catholique, gardienne farouche de sa vérité et de la connaissance, tenait alors entre ses mains les rênes de l’idéologie dominante qui enseignait la nécessité de se soumettre inconditionnellement à Dieu. Soumission à lui d’abord, et ensuite à ses chiens de garde officiels, censés être élus et chargés d’interpréter cette «  vérité » si obscure, et la tenir éloignée du profane. Celui-ci étant « hors du temple » de la connaissance, il devient une menace pour la religion (et non plus seulement un étranger) dés lors qu’il manifeste une curiosité et un désir d’accéder au savoir. Pourquoi ? Parce que le monopole du savoir étant la clé de leur pouvoir, le partage de ce savoir par et pour tous signifierait l’atomisation du pouvoir des prêtres en tout genre ; en d’autres termes, la fin de ce pouvoir. Et le profane représentant le plus grand nombre dans une société où le savoir est un secret, il n’est un allié du pouvoir que lorsqu’il reste dans les limites de sa condition, de son ignorance. Telle est la signification profonde de l’adage «  les voix du seigneur sont impénétrables ». En effet, comment diable ce Dieu pourrait-il être approchable par l’humain, réduit, par cette vision des choses, à l’être exclu, condamné à errer dans les sous-sols de la connaissance reléguant la rencontre du savoir (mystifié sous le nom de «  Tout-Puissant ») dans un au-delà hypothétique, et pour nous -cela va sans dire- inexistant.

Les présupposés fondant l’édifice religieux étant placés à l’abris de toute velléité de remise en cause par le profane, toute possibilité de critique, de réflexion disparaît pour celui-ci, puisqu’on ne peut critiquer ce qu’on ne peut connaître, a fortiori, ce qu’on a pas le droit de connaître. Procédé très astucieux, le sacré n’a plus à se justifier, ni lui, ni son autorité, ni les règles qu’il impose. La foi évince alors le questionnement ; en le mystifiant, elle rend l’inconnu acceptable, légitime. Sa domination est, ne sachant tolérer la moindre insubordination de la part d’esprits incrédules. S’en prendre à la figure sacrée, sur laquelle repose souvent la stabilité de l’édifice hiérarchique est donc un acte subversif. Si les puissants, ceux qui bénéficient de l’ordre, veulent que le rapport de force reste en état, que rien ne bouge et que chacun reste à sa place, il doivent punir toute subversion et surtout la prévenir en faisant en sorte que les profanes ne se posent pas de question quant aux raisons qui expliquent leur condition sociale. Pour ce faire, il faut soit que l’immuabilité de la nature du rapport ait été profondément intériorisée par les dominés, soit qu’une dissuasion efficace soit présente. Dans le cas où la subversion viendrait à se produire, les administrateurs du sacré font intervenir une sanction.

Suivant la logique religieuse, fondée en grande partie sur l’interdit (traduction du terme polynésien tabou), le recours à la sanction -le terme de « sanction » renvoie au sancire latin, dans le sens de « proscrire »- est somme toute compréhensible, tant rares sont les époques où les humains ne manifestèrent pas de curiosité ni d’envie de rechercher des réponses au grand questionnement sur le sens de l’existence. La dualité sacré/profane, prêtre/fidèle, implique la continuité de la domination du premier sur le second, qui repose sur la peur de ce dernier, peur qui l’empêche de tenter un bouleversement du rapport. Cette peur devant être entretenue, c’est là qu’intervient la pratique du sacrifice.
Le sacrifice est supposé être une forme de communion entre les fidèles et la divinité. En réalité, ce cérémonial reproduit la séparation inégalitaire puisque, loin d’être un échange, le sacrifice dépossède celui qui donne, croyant recevoir en retour. A aucun moment ne s’annule la nature du rapport établi ; à aucun moment la victime et le dieu ne s’identifient. En détruisant la chose (ou l’être vivant), le sacrifice montre qu’il est dangereux de s’approcher du divin. Les organisateurs, gestionnaires et administrateurs du sacré s’efforcent de faire comprendre aux « spectateurs » que ce sacrifice va dans leur intérêt. Le sacrifiant, l’intermédiaire élu pour entrer en communication avec le sacré, ne peut dire qu’il va s’offrir lui-même en sacrifice car il en perdrait sa vie. Le sacrifié paye donc en quelque sorte pour le religieux qui, lui, confirme son privilège de porte-parole du divin. La compensation que la personne sacrifiée attendait en retour ne revient jamais, un peu comme une promesse électorale. Le divin en sort renforcé, les profanes un peu plus apeurés et le sacrifice prend bel et bien la forme et le sens d’un acte de soumission au(x) « Maître(s) des choses ». Ce renoncement à la vie (par la destruction physique, l’immolation, ou en remettant sa vie entre les mains d’un élu omnipotent) confirme donc que ce rituel a pour but d’empêcher les profanes de briser leur condition, c’est-à-dire de briser cette séparation entre le désiré et l’existant. Produit d’une névrose, il la reproduit et l’entretient dans le même temps.

La présence d’une entité ou d’un lieu séparé de l’humain supérieur à lui, interdit pour lui et intouchable par lui au sein même de l’environnement dans lequel il évolue est pour le moins curieux. D’autant plus lorsque cette séparation est la création délibérée de personnes aux intentions liberticides (les religieux) et peut être identifiée comme une manipulation de la fragilité de l’esprit humain. Après cette brève rétrospective historique, rapprochons-nous.

« Deux mille ans déjà, et pas un nouveau Dieu ! » (Nietzsche)

Nietzsche se demandait, en pleine angoisse et prenant en compte les reculs du christianisme, quelle nouvelle croyance viendrait tenir tête au nihilisme dont il voyait poindre les germes dans une société dont la structure se modifiait très rapidement.

On pourrait se figurer que la place du religieux au sein de la société dans laquelle nous vivons aujourd’hui (nous parlons de la société française) a considérablement diminué, en comparaison de celle qu’elle occupait il n’y a pas si longtemps encore. L’influence des églises semble minime, les individus se marient plus rarement et les paroisses ne font pas salle comble le dimanche. L’on peut dire « nom de dieu » en toute circonstance, sans crainte qu’un bigot nous rappelle à l’ordre et le pape se retrouve mis en guignol sans que les auteurs risquent les foudres célestes. De même, se déclarer publiquement athée ne soulève pas l’indignation, encore que cela dépende du niveau de pénétration de la piété dans les mœurs, selon le pays où l’on se trouve. Tout cela est pour le mieux…

Mais tout de même, lorsque l’on considère à quel point notre vocabulaire courant est encore imprégné de cette dimension religieuse, l’on est en droit de s’interroger : notre monde est-il réellement désacralisé ? A cela, plusieurs exemples peuvent être mis en avant pour répondre par la négative.

Chiens d’infidèles !

Parlons de la notion de fidélité [1]. Le mot «  fidélité » vient du mot latin fide ou fides qui signifie la foi, la croyance. Déjà, le malaise s’installe : «  Comment ! Vous n’allez tout de même pas me dire que vous faites une apologie de l’infidélité ! Là, vous allez trop loin, il y a des limites à ne pas franchir ! ». La fidélité est présente sous plusieurs formes dans les comportements sociaux.

Nous prendrons d’abord l’exemple d’une forme d’effervescence sociale particulière : les évènements sportifs, plus précisément les matchs de football. Durant ces rencontres, qui pourraient n’être que cela d’ailleurs, nous pouvons voir à de nombreuses occasions les supporters, fidèles ( !) d’une équipe donnée, entonner des «  chants » (devraient- on dire des hurlements) haineux à l’encontre de l’équipe adverse et de ses partisans. Cette haine est de toute évidence motivée par un chauvinisme porté à l’extrême, qui se retrouve, décuplé, au niveau national. Là, l’esprit de chapelle fait place au nationalisme, qui absorbe les divisions intérieures pour en créer une nouvelle avec l’équipe nationale adverse. Malheur à celui qui, traître à la Patrie, montrerait son indifférence vis-à-vis de cet engouement stupide lors d’un de ces affrontements sportifs.

Lorsque cet esprit se laisse dériver jusqu’à atteindre le fanatisme, il en résulte des drames comme le prouvent les images montrant de véritables guerres au milieu de certains stades, à coup de poings, de ceintures, de barres de fer, d’échanges de tir de fusées éclairantes etc… L’épisode le plus triste fut la tuerie qui eu lieu le 29 mai 1985 au stade du Heysel, en Belgique, où 39 personnes périrent après des affrontements entre « Ultras » de Liverpool et de Turin. Bien sûr, il s’agit là d’un cas extrême qui ne constitue pas la règle générale. Lorsque le jeu reste jeu, sans compétition, et que la fête reste fête, les participants finissent par une poignée de main salutaire. Toutefois, il faut bien se souvenir que cet esprit chauvin est le même que celui que l’Etat entretient et dont il se ressert lorsqu’il décide de partir en guerre contre un rival étranger, conduisant les humains au sacrifice débile au son de l’hymne national et du bruit des bottes. Est-il nécessaire de souligner tout le mal que l’on pense du nationalisme, sachant que personne ne choisit son lieu de naissance et que nous n’avons qu’une seule planète à nous partager sans discriminations d’aucune sorte. Aussi, jurer fidélité à une ville (ou à une équipe censée représenter tous les habitants de cette ville, ce qui a encore moins de sens) ou à une nation restera pour nous une absurdité totale.

Venons-en maintenant à la fidélité en amour.

Allez dire à votre compagnon ou à votre compagne, et plus généralement à la personne avec qui vous convolez, que vous faites l’amour avec d’autres personnes et que vous en êtes bien aise… Pas facile, n’est-ce pas ? Et ce, qu’on se déclare libertaire ou non d’ailleurs. L’infidélité est un tabou, s’y prêter est considéré largement peut-être pas comme un crime, mais comme un acte mauvais qu’il faut réfréner tant qu’il est encore temps. Et lorsque « le mal est fait », la vengeance s’impose, le fautif est ostracisé, excommunié du couple. A titre d’illustration, on se référera par exemple à certains clips musicaux traitant de ce sujet (voir à ce sujet, les paroles de « confession nocturne », des chanteuses Diam’s et Vitaa ; un exemple : «  ton mec est pur, il te trompe pas »…). Nous laisserons la question du mariage de côté, en renvoyant le lecteur à « La non-demande en mariage » de Brassens, profitant de cette occasion pour saluer celui qui se définissait lui-même comme un « sceptique notoire ».

A présent, abordons le culte de l’Etat, autorité politique suprême. Cette horrible divinité civique.

L’Etat-Nation, ô mon Dieu !

Durkheim voit dans le drapeau (emblème national), un de ces totems modernes, de ces objets sacrés. Sa profanation, sa destruction physique est considérée par la loi (le code pénal n’est-il pas la partie punitive du livre saint de l’Etat ?) comme un acte gravissime, un sacrilège passible de lourdes sanctions. Il ne pensait pas si bien dire… Le 6 octobre 2001, lors du match de football France/Algérie au stade de France, la marseillaise fut sifflée par une partie du public. Ceci provoqua une vive réaction à travers le pays. Au printemps 2002, certains supporters du club de Bastia sifflèrent à nouveau l’hymne national à l’occasion de la finale de la coupe de France. Ce qui provoqua l’ire du président Chirac, qui décida en conséquence de boycotter la remise de la coupe au vainqueur. Ces deux sacrilèges furent suivis d’effets très rapides.

Le 24 janvier 2003, l’ensemble des députés a adopté dans le cadre de la loi d’orientation et de programmation pour la sécurité intérieure (Lopsi) proposée par Nicolas Sarkozy, un amendement créant le délit d’« outrage » au drapeau français et à l’hymne national. Délit sanctionné par un emprisonnement de 6 mois et 7 500€ d’amende. La loi Fillon visant à réformer l’éducation et adoptée en mars 2005, a rendu obligatoire l’apprentissage de La Marseillaise dans les classes maternelles et primaires à partir de la rentrée 2005, conformément à la loi du 23 avril 2005.

La sainte république semblait attaquée de toute part, assiégée, outragée par des gens sans respect pour la gardienne de l’unité nationale ; la réaction qui s’ensuivi redonna une vigueur certaine à la fois au républicanisme et au citoyennisme, deux idéologies comptant de farouches défenseurs parmi la société. Un autre évènement donna à ces thuriféraires républicains et nationalistes l’occasion d’en remettre une couche : les émeutes survenues en novembre 2005 dans les banlieues de nombreuses villes. Les émeutiers s’en prirent alors (entre autres) aux symboles de l’Etat qui étaient à leur portée : des écoles partirent en fumée, des affrontements eurent lieu avec les forces de répression (les Compagnies Républicaines de Sécurité, entre autre), les pompiers qui venaient éteindre les incendies furent reçus avec hostilité. Aussitôt, les principales chaînes de télévision organisèrent la riposte par le biais de « débats » bien orientés vers la condamnation générale des émeutiers.

A la tête de cette contre-offensive, Alain Finkielkraut se distingua particulièrement par son mépris pour ceux qu’il qualifia de « sauvageons » à qui il faudrait réapprendre les vertus de la soumission. Signalons enfin que dans la nuit du 14 au 15 juin 2006, le Sénat a adopté un amendement au projet de loi sur l’immigration ajoutant l’outrage public au drapeau aux motifs de retrait de la carte de résident.

Pour évoquer la sacralité de l’Etat et de tous ses dérivés, nul n’est besoin de chercher trop loin ; le thème des élections est encore assez « chaud » et d’actualité pour être évocateur. « Voter est un droit, c’est aussi un devoir civique »… Prenez cette phrase, et traduisez-là dans le jargon associatif et citoyen, cela donne : «  Je ne suis pas un tocard, je vote » [2]. Quand on sait à quel point les abstentionnistes sont visés par une campagne intensive de culpabilisation par tous les prêtres de l’Etat (politiciens, journalistes, associations, électeurs zélés, etc…) en période électorale, force est d’admettre qu’il s’agit bien là de quelque chose qui relève du sacré. Oui, les élections sont un cérémonial hiératique (réglé par une tradition sacrée), les votants vont aux urnes comme on va à la messe, les élus gardent la vérité dans les couloirs de l’assemblée tels des archevêques tenant un conciliabule dans la sacristie… Et cet édifice repose sur la croyance que les choses iront mieux si l’on s’en remet à l’autorité (« ceux qui savent y faire »), qui nous prodiguera son bon credo. Et pour cause, le sacré produit des pratiques immuables, où tout se fait mécaniquement, de manière figée, même lorsque le sens de ces pratiques a disparu [3] La servitude est généralisée, étendue au maximum, et la décision prise par quelques gardiens du temple, au nom de tous, bon gré, mal gré, et toujours au dépend de l’autonomie.

Si les religieux étaient au temps de l’apogée de leur domination les seuls propriétaires d’un savoir privatisé, l’autorité politique s’arroge par le biais de la représentation, le privilège de dicter seule le mode d’organisation social global. Aussi, les électeurs convaincus de l’utilité de leur geste, se condamnent eux-mêmes à se maintenir dans le profane, éloignés de la critique nécessaire au progrès de la compréhension du monde dans lequel nous vivons. La séparation qui existe entre l’Etat moderne et les citoyens est du même ordre que celle existant entre l’Eglise et les fidèles d’antan. Dans un cas comme dans l’autre, leur intérêt est contradictoire. L’émancipation des fidèles comme des citoyens n’est imaginable que par l’abolition de l’Eglise et de l’Etat. Et comme ces termes de «  fidèle » et de « citoyen » sont indissociables des institutions ecclésiastique et étatique, leur émancipation signifie la fin de leur condition ; de citoyens et fidèles, ils deviennent hommes et femmes.

Il existe un lien direct entre le sacré et la hiérarchie, puisque les Grecs utilisaient le terme hiéros pour désigner le sacré. On comprendra pourquoi les gens condamnés socialement à demeurer pauvres toute leur vie en Inde sont appelés les «  Intouchables » en rappelant la double signification contenue dans le mot latin sacer. Les Romains l’utilisaient pour dire aussi bien « consacré aux dieux » et « chargé de souillure » ; c’est-à-dire, d’un côté ce qui est en haut de l’échelle, et qui est proche du divin, et de l’autre, le ras du sol, l’immanent, la saleté. On comprendra aussi le tabou et le secret qui entoure le monde des hautes-sphères de la société, les rendant également « intouchables », mais dans le sens opposé. Pour prendre un exemple parlant, évoquons deux cas dont la comparaison fera grincer les dents. Au fait de sa domination personnelle, Staline ordonnait que ses portraits officiels ne reflétassent point les effets désastreux d’une terrible maladie de peau [4]. Plus près de nous, on apprenait en plein été que le journal « Paris Match », dans son édition du 9 août 2007, avait retouché une photo du président de la république, car l’originale faisait apparaître clairement deux bourrelets bien dodus, qui auraient faits de l’ombre à l’image de sportif dynamique que les médias ont l’habitude de présenter de lui.

Pour finir.

Avant de conclure cette réflexion, attardons-nous une dernière fois sur une question qui pourrait nous être posée par les défenseurs acharnés du sacré : « Si le sacré disparaissait, ne nous sentirions-nous pas paralysé(e)s par un soudain sentiment de solitude, comme vides et orphelins ? » Nous pensons que non, parce que cette planète pourrait être un lieu agréable, si l’humanité prenait le temps de la préserver et faisait les efforts nécessaires pour qu’elle le devienne. Y évoluer en harmonie, dans le respect de la nature et dans l’abondance est non seulement possible, ce serait également le plus souhaitable des objectifs.

Est-il besoin de le dire, nous aspirons à une existence débarrassée autant que faire se peu des contraintes sociales. Tant que les humains vivront dans un monde soumis au joug du sacré, le pouvoir et la hiérarchie trouveront le terreau de leur prospérité dans la blessure même de cette division entre «  élus » et « condamnés », entre le sacré dominant et le profane opprimé, l’existence sera pourrie par cette guerre pour le monopole de la détention du pouvoir. Aussi, l’iniquité se reproduira continuellement, passant pour une fatalité, repoussant le bonheur de vivre dans l’après, ou l’ailleurs. Voilà pourquoi nous ne sommes pas agnostiques, mais anti-théistes. Nous voyons que le sacré est à l’origine de bien des phénomènes qui nous écrasent quotidiennement, et nous voulons nous attaquer à la fois à la cause et aux conséquences en abolissant les conditions qui rendent nécessaires les experts et autres spécialistes, ces «  êtres surhumains » dont dépend la vie des humains. Nous voulons être libres, ici et maintenant, et dans ce but, nous comptons bien chasser le sacré de nos existences. Pour résumer grossièrement, nous conclurons par cette formule de Bakounine :
« Et, si vraiment Dieu existait, il faudrait s’en débarrasser ! »

Cuitlacoche

Extrait de Non Fides N°1

[1Petite parenthèse, cette « valeur » est inscrite en grosse lettre aux côtés de l’« Honneur » sur l’étendard national lors des cérémonies militaires

[2Slogan inscrit sur une affiche associative incitant à l’inscription sur les listes électorales

[3Nous renvoyons, pour ce qui est du non-sens des élections, à l’excellente analyse du groupe Négatif : « Les élections, expression achevée du nihilisme contemporain ».

[4son visage grêlé, visible sur certains clichés non retouchés, témoigne de la petite vérole dont souffrait le «  Petit- Père des Peuples ». Bien sûr, les images de propagande s’efforçaient de supprimer ce détail fâcheux pour le stalinisme, qui aimait bien les images enjolivées


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