robin-woodard

Nous ne sommes rien, soyons tout !

dimanche 28 septembre 2008 par Pierre

4ème de couverture :

"Dans l’Amérique troublée des années vingt s’est développé un puissant mouvement syndical. Eddie Lombardo, jeune Italo-américain d’abord tenté par le proxénétisme, entame une carrière de mouchard au service du patronat. Violent, totalement dépourvu de morale, Eddie - qui se fait appeler Florio pour rompre avec sa famille « communiste » - gravit rapidement les échelons de l’International Longshoremen’s Association, organisation du port de New York bien connue pour ménager les intérêts des armateurs plutôt que ceux des dockers. Maître ès chantage et extorsion, aussi doué pour déclencher une grève que pour y mettre fin, il n’hésite jamais à rendre « service » à ses puissants protecteurs mafieux ni à utiliser les femmes pour satisfaire ses pulsions perverses, quitte à s’en débarrasser ensuite le plus cyniquement du monde.

Mais avec la guerre, l’Amérique change, et le syndicat du crime avec elle. Eddie a beau avoir passé sa vie à étouffer les « rouges », le délire maccarthyste ne le sert pas. Devenu encombrant, trop voyant du fait de ses moeurs effrayantes, il perd la confiance des parrains. Or dans ce monde-là, mieux vaut ne pas se retrouver seul...
Livre ambitieux sur l’ascension et la chute d’un odieux second couteau de la mafia, fresque dépeignant des décennies de luttes sociales récupérées par les criminels, Nous ne sommes rien, soyons tout ! renoue avec l’essence même du noir : l’Amérique de la Dépression, du syndicalisme gangrené, des politiciens véreux et des immigrés qui feront le lit du gangstérisme. Valerio Evangelisti, très connu pour ses épopées médiévales autour de l’inquisiteur Eymerich et de Nostradamus, avait déjà traité du rôle du crime dans la naissance de l’Amérique dans Anthracite. Sans romantisme aucun, il marche ici sur les traces de ses glorieux prédécesseurs Hammett, Burnett ou McCoy."

Valerio Evangelisti Janvier 2008 ISBN 2743617470

Dockers aux Etats-Unis

Valerio Evangelisti aime écrire de la science-fiction car, selon lui, elle seule présente des descriptions réalistes du monde où nous vivons, et sait inquiéter sans consoler... C’est dire qu’il reproche à la littérature « noble » de se situer trop souvent hors du temps, dans l’éternité de récits intimistes, en-dehors de toute étude de l’« intime composition chimique du monde actuel », et des forces « qui le feront entrer en explosion » [1]. Or ce roman-ci ne relève assurément pas de la science-fiction, puisqu’il évoque l’histoire des syndicats aux Etats-Unis, de la fin de la première guerre mondiale à la fin du maccarthysme, à travers l’exemple des organisations de dockers. Pourtant, c’est bien la « composition chimique » de notre monde et la mise en lumière de ses... « trous noirs » qu’il propose, avec minutie, furie et une sombre et entraînante ironie.

Bienvenue dans un vieux cauchemar : Evangelisti, pour déployer sa chronique glaçante d’une quarantaine d’années de luttes entre ouvriers des ports et armateurs, entre éléments subversifs et piliers de l’ordre, entre mauvais et bons Américains, insère, de manière ébouriffante, les détails authentiques. Les événements « réels » confèrent au roman sa force documentaire, dans un récit d’allure classique, mais qui va peu à peu, de façon sournoisement déconcertante, prendre une démesure cruelle de fable noire. C’est brutal. C’est égarant. C’est dessillant.

Celui qu’on accompagne depuis la grève générale sur le port de Seattle en 1919, lancée en soutien à l’Armée rouge, est un « héros » parfaitement dégoûtant qui, très tôt, a su choisir son camp : celui de son plaisir, « le seul droit existant ». Lui, l’immigré italien, fils et frère de communistes, qu’il voit comme autant d’imbéciles méritant leur misère, il devient, la paix dans l’âme, un pur criminel, au service des syndicats maison, qui passeront sous la coupe de gangsters en relation avec le milieu politique. Et, si les objectifs parfois semblent se contredire, l’essentiel demeure, pour tous, de préserver leurs intérêts. La carrière d’Eddie le pervers serein, obsédé sexuel et assassin efficace, apparaît alors comme la métaphore d’un système de valeurs qui considère comme naturelle la loi de la jungle.

Qu’on ne croie pas pour autant à un roman « engagé » au sens banal du terme. C’est bien là d’ailleurs son étonnante puissance : il se joue des genres et catégories, il est magnifiquement inconfortable, et de surcroît provocant avec désinvolture. On accueille le panorama historique, il tourne fugacement au thriller, on frôle l’émotion, on glisse dans le burlesque froid. Mais, insidieusement, dans ce grand brassage d’informations et d’aventures, dans ce mixte savant de « polar » naturaliste et de clichés biaisés, on est conduit à découvrir que nous est ainsi contée, au plus loin du glamour hollywoodien, la vérité d’une guerre, qui ne se contente pas d’éliminer ses adversaires. Elle éradique aussi, et même surtout, leur souvenir, pour que ne demeure que l’histoire d’une évolution logique, pour que s’abolisse toute ombre de contradiction. D’ailleurs, qui se souvient des wobblies [2] , qui ignore le nom de Lucky Luciano ? Evangelisti pousse la démonstration jusqu’à passer sous silence l’exécution des Rosenberg, comme pour nous prévenir que demain, peut-être, elle aura été engloutie dans le silence...

Evelyne Pieiller, dans le Monde Diplomatique

[1Lire Valerio Evangelisti, « La science-fiction en prise avec le monde réel », Le Monde diplomatique, août 2000.

[2Ainsi étaient appelés les adhérents de l’Industrial workers of the world (IWW), syndicat internationaliste fondé à Cincinnati en 1905, partisan d’un regroupement « de classe » et prônant l’abolition du salariat.


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