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La crise bancaire : une piste

Par Jean-Pierre Avermaete
lundi 29 septembre 2008 par Pierre

Jean-Pierre Avermaete est journaliste économique à Trends-Tendances et au Tijd ancien gestionnaire dans une banque d’affaires et ancien opérateur en Bourse, membre du réseau scientifique d’ATTAC-Belgique, économiste.

Les fondements de la crise

Le système bancaire est gravement malade. Depuis plus d’un an déjà. Tout le monde le sait et rien n’est véritablement entrepris pour le guérir définitivement. Toutes les actions entreprises récemment le sont dans une panique indescriptible et sont, forcément, peu, voire aucunement, efficaces. Au lieu de chercher des palliatifs pour permettre de résoudre les problèmes de fond, on alloue des crédits sans autres engagements décisifs.

Car quel est le problème, en fait ? L’effondrement des prix immobiliers ? Pas du tout. Un manque de liquidité ? Encore moins. Non, il s’agit de pratiques financières éhontées qu’il y a lieu de bannir. Les banques ont créé des produits financiers basés sur des créances diverses détenues par une multitude d’institutions spécialisées. Cela s’appelle titrisation. Ces produits permettaient à ces institutions de recouvrer d’emblée la totalité de leurs créances et d’accroître leurs activités. Une première bulle naissait à ce niveau.

Ensuite, ces produits étaient segmentés et vendus aux investisseurs. Leur rémunération dépendait du risque intrinsèque de leur adossement. Les investisseurs, se fiant d’une part sur l’expertise de l’ingénierie financière et, d’autre part, sur les notations attribuées par les agences reconnues, ont acheté ces produits en masse. Les banques ont même crée des conduits leur permettant d’acquérir pour leur propre compte ces produits. Mieux encore, certains produits ont été restructurés à leur tour, créant de la sorte des produits supplémentaires. Ce carrousel n’a fait que croître et embellir. Et l’argent nécessaire pour le financer était tout bonnement créé du néant par les banques elles-mêmes.

Succinctement, la bulle titrisée reposait sur une minuscule base d’actifs réels. Pis, certains actifs, comme vient de le démontrer la faillite de la banque Lehman Brothers, étaient finalement détenus par plusieurs propriétaires simultanément ! Sans que ces derniers s’en rendent compte, bien entendu.

Ce petit aperçu indique les quatre points litigieux du système. Le premier, l’évidence même, est le recouvrement de la créance initiale. Aussi longtemps que l’amortissement est assuré, le château de cartes qui a été bâti sur son fondement résistera. Sinon, comme on l’a vu, il s’effondre. Le deuxième problème se situe au niveau de la titrisation et de la restructuration. Qu’on remplace un actif financier par un autre ne peut s’envisager que si le premier est neutralisé, de sorte qu’un seul actif reste en circulation. Les pratiques ont démontré que certains actifs originaux donnaient naissance à plus de 5 petits nouveaux qui, techniquement, étaint tous indépendants les uns des autres. Le troisième point concerne la valorisation de ces actifs titrisés. Comme ces derniers sont généralement conçus à la carte, leur valeur dépend de l’appréciation de son initiateur. Ces produits sont en effet trop compliqués et disparates pour pouvoir être standardisés et négociés sur une Bourse. Enfin, le dernier point concerne l’aisance avec laquelle le crédit a été créé pour financer ce carrousel.

Solutions au relent nauséabond

Chaque point nécessite une solution appropriée. Jusqu’à présent, aucune mesure n’a été prise pour y parvenir. Au contraire, la plupart des mesures formulées actuellement non seulement complique le problème, mais l’aggrave, car elles l’étendent à l’ensemble de l’économie. Il était d’emblée impératif d’éviter toute connexion entre les activités au sein de la bulle spéculative et l’économie réelle. On peut comparer le phénomène à celui d’une tornade : tant que la connexion avec la terre ne s’est pas produite, son effet dévastateur restera insignifiant.

Les premières mesures prises ont été d’augmenter les fenêtres de crédit mises à la disposition du système bancaire par les banques centrales, faisant ainsi croire que la crise émanait d’un manque de liquidité. Cette mesure est improductive pour plusieurs raisons. D’une part, les banques fautives n’ont pas toujours accès à ces crédits. Ensuite, pour obtenir ce crédit, les banques sont contraintes de fournir un gage financier agréé, généralement des Bons du Trésor. Cela suppose qu’elles en possèdent en suffisance. Ce n’est manifestement pas le cas et, plus grave, il y en a trop peu en circulation pour couvrir leurs besoins. En guise de palliatif, la plupart des banques centrales occidentales ont élargi l’éventail des actifs financiers escomptables. Quitte à accepter des titres sans valeur réelle et d’en assumer par conséquent le risque !

Les absorptions et fusions qui ont suivi ne résolvent pas grand-chose non plus. Les problèmes subsistent, voire s’aggravent, surtout si l’absorption s’effectue après une mise en concordat ou en faillite. On le constate aujourd’hui avec la banque Lehman dont on peut chiffrer aujourd’hui les dettes immédiates de celle-ci à quelque 2.000 milliards de dollars ! D’ailleurs les actions dans ce domaine ont toutes un relent nauséabond. Je m’explique. Après l’absorption de Bear Stearns par la Chase, les investisseurs ont perdu confiance dans les banques d’affaires. Une, cependant, trouvait grâce à leurs yeux car elle était la seule à afficher des résultats en progression : Goldman Sachs. Notons, pour être précis, que cette prestation provenait du fait qu’une large partie des actifs financiers avait été évaluée au pifomètre. Chose parfaitement tolérée aux États-Unis. Quand un actif financier n’est pas coté en Bourse, quand il n’a pas d’équivalent coté d’une façon ou d’une autre pouvant servir de référence, l’institution peut le valoriser comme elle l’entend ! C’est depuis cette banque, dans ses bureaux de New York, que les différents plans de sauvetage ont été concoctés. N’oublions pas que tant Ben Bernanke, le président de la Réserve fédérale, que Henry Paulson, le secrétaire au Trésor, ainsi que bon nombre de conseillers au gouvernement émanent de cette banque.

Vient alors le sauvetage des deux géants du refinancement hypothécaire que sont Fannie Mae et Freddie Mac. La décision a été prise en toute hâte suite à une pression venant de la Chine. Il était impératif de sauver ces deux institutions, sans quoi la Chine laissait tomber le dollar. Les gens de Goldman ont chiffré le coût de ce plan à 200 milliards de dollars. En fait, cette nationalisation coûte à l’état américain plus de 5.200 milliards de dollars ! En effet, par son action, l’état reprend à son compte toutes les obligations de ces deux institutions et augmente le déficit budgétaire de 50% d’un coup ! La semaine suivante, c’est la débâcle de Lehman et du plus grand assureur du pays, AIG. Pour Lehman, l’état n’a pas de sou. Il est vrai que Lehman est un des plus importants concurrents de Goldman. Par contre pour AIG, l’état alloue un crédit de 85 milliards. La raison officielle prétend que la disparition de cette institution serait catastrophique pour l’économie. Nous n’en doutons pas. Il en est toutefois de même avec Lehman. Alors, pourquoi sauver l’une et pas l’autre ? Tout simplement parce que la faillite d’AIG aurait entraîné celle de Goldman.

Puis vient le changement de statut des banques d’affaires américaines. Ce changement survient le lendemain de la faillite de Lehman, au moment où Morgan Stanley et Goldman Sachs publient des résultats en forte régression. Les investisseurs chahutent le cours des actions de ces deux institutions. Le danger pointe qu’une Goldman devienne la proie de quelques prédateurs. La parade est vite trouvée dans les bureaux de New York de cette dernière. Dorénavant, les deux institutions subsistantes, Goldman Sachs et Morgan Stanley, deviendront des holdings bancaires. Si ce changement implique un plus grand contrôle sur leurs activités, il leur donne toutefois accès aux fenêtres de crédit de la Fed. De cette façon, en cas de besoin, Goldman pourra puiser dans les caisses de la Fed comme elle l’entend !

Enfin ce fameux plan de 700 milliards de dollars. Tout d’abord, ce plan a été élaboré dans les bureaux de Goldman Sachs. Ensuite, à l’origine, son défenseur, Paulson, réclame non seulement cet argent, il exige que la somme lui soit allouée sans aucun contrôle quant à son utilisation, ni par le Congrès, ni par la justice. On comprend mieux les réticences des parlementaires américains à cet égard. Enfin, si ce plan est adopté, avec ou sans amendements, il permettra au système bancaire de puiser dans les coffres de l’état et de se faire financer par le contribuable. Le plus grand bénéficiaire s’appelle ici aussi Goldman Sachs.

Déconsolidation de la dette publique

Dans toute cette tourmente, l’absence des politiciens est affligeante. Les institutions tutélaires, pour leur part, tentent dans la mesure de leurs moyens d’endiguer le fléau. Une des rares décisions prises par ces dernières qui soit louable mais reste néanmoins incomplète est l’interdiction des ventes à découvert ou de prises de position à la baisse. La mesure est temporaire et ne concerne que les valeurs financières. On ne peut plus les vendre si on ne les possèdent pas. Pourquoi est-ce interdit pour les financières et reste permis pour tout le reste ? Si cette mesure écartera les petits spéculateurs, les grands s’en passeront et continueront de pousser les titres bancaires à la baisse comme ils le souhaitent. Celui qui voudrait faire fléchir le cours de Goldman Sachs ou de Morgan Stanley, par exemple, vend massivement des options sur l’indice boursier S&P100 dans lequel figure les deux banques. Ensuite, il achète tout aussi massivement les actions des 98 autres sociétés figurant dans l’indice de sorte à obtenir une position nette à la baisse sur les deux banques. Par ce stratagème, le spéculateur n’aura jamais touché une seule action des deux banques visées et ne pourra donc pas être poursuivi !

De plus, cette mesure, parce que partielle, augmente l’instabilité des marchés financiers. Il existe en effet des investisseurs sophistiqués qui jouent sur les disparités de cotation d’une valeur sur différents marchés. Leur agissement répond à une nouvelle forme d’arbitrage et a pour effet de réduire ces disparités, donc de stabiliser les marchés. L’interdiction les empêche aujourd’hui d’agir de la sorte. Il est urgent de revoir cette interdiction soit pour l’affiner, soit pour en élargir la portée.

La remise sur rail du système requiert des actions politiques. Il devient impératif que al loi définisse les prérogatives des institutions financières. La crise des années 30 a conduit à la scission des activités bancaires commerciales de celles d’investissement. Avec le Big Bang de 1986, cette scission n’est plus de mise. Il faut la réinstaurer, de sorte à ce que les banques commerciales ne soient plus affectées par les agissements erronés de leurs départements spéculatifs. Il faut aussi interdire que les banques, tant commerciales que d’investissement ou d’affaires, puissent avoir un quelconque intérêt dans d’autres sociétés et, surtout, qu’elles puissent ériger des conduits pour leur propre compte.

Les créances insolvables qui circulent dans ce milieu doivent impérativement rester dans ce milieu, de sorte à ne jamais affecter l’économie réelle. Diamétralement à l’opposé donc des plans de sauvetage concoctés actuellement. Comme les banques se méfient les unes des autres et ne veulent plus s’épauler, il va de soi que les autorités monétaires doivent intervenir. Au lieu d’annoncer un plan de sauvetage de 700 milliards qui émaneront du néant et causeront plus de mal que de bien, il eût mieux valu que le Trésor américain « déconsolide » sa dette

Normalement, un état se finance à court terme en émettant des Bons ou des Certificats. La durée de ces titres varie de quelques semaines à quelques mois. Ils servent de gage aux crédits octroyés par les banques centrales. Régulièrement, l’état « consolide » une partie de ces certificats en les remplaçant par des emprunts d’une durée nettement plus longue. Ces consolidations ont pour but de fixer le coût de la dette. Les Bons ou Certificats restent en effet tributaires des oscillations des taux d’intérêt tandis que la rémunération d’un emprunt de longue durée reste fixe pour toute la durée.

Mais comme signalé au début, il manque des Bons du trésor pour permettre au système bancaire d’obtenir du crédit auprès de la banque centrale. Alors, si l’état décidait d’échanger des emprunts de longue durée par des certificats, il suppléerait ce manque, sans que cela n’affecte la dette publique existante. Les porteurs d’emprunts seraient donc conviés à échanger leurs titres contre des certificats qu’ils pourraient concéder selon des modalités à définir au système bancaire.

Bien sûr, une telle mesure doit aller de pair avec une kyrielle de restrictions, de sorte à ce qu’aucune partie engagée ne subisse de perte. Dans l’intervalle, le système bancaire obtiendrait du temps pour régler ses problèmes. Et les politiciens devraient alors obliger les banques et autres institutions financières à consolider leurs créances mutuelles et non à leur permettre de se détruire mutuellement. Car, je le souligne une dernière fois, dès qu’une institution bancaire tombe en faillite ou se fait absorbée, les dettes qu’elle avait vis-à-vis du système deviennent automatiquement tangibles, qu’elles soient couvertes ou non, justifiées ou non.

Mais peut-être est-il déjà trop tard !

Jean-Pierre Avermaete


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