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Élisée Reclus (Revue Hérodote)

jeudi 17 juillet 2008 par Pierre

Revue Hérodote n° 117 - 2e trimestre 2005 ISBN 2707146145

4e de couverture :

En 1981, Hérodote consacrait un numéro à "Élisée Reclus, géographe libertaire". Vingt-quatre ans plus tard, à l’occasion du centenaire de sa mort, l’équipe d’Hérodote a décidé de rendre une nouvelle fois hommage à cet exceptionnel géographe longtemps proscrit, désormais réhabilité parmi les géographes universitaires, comme le montrent les nombreux colloques et autres rencontres à l’occasion de cet anniversaire.

En vingt-quatre ans, Hérodote a confirmé son orientation géopolitique et en a étendu le champ, qui ne se limite pas aux rapports de forces entre États, mais concerne également les rapports de forces à l’intérieur d’un même État, c’est-à-dire la géopolitique interne. C’est pourquoi ce numéro propose cette fois une lecture d’Élisée Reclus (1830-1905) sous l’angle de la géopolitique : ce géographe libertaire, révolté par toutes les formes d’oppression, qu’elles soient le fait des puissants ou des démunis -car les opprimés peuvent être aussi des oppresseurs-, était en effet aussi un observateur averti des rivalités de pouvoir, quel que soit le milieu où elles s’exercent. Une géopolitique lucide et généreuse, celle de Reclus, c’est ce que Hérodote cherche à mettre en œuvre.

Editorial (Hérodote et Reclus)

par Yves Lacoste

Article complet

Élisée Reclus : un géographe d’exception

par Béatrice Giblin

Résumé :

Dans l’œuvre immense de Reclus on ne peut dissocier le géographe du libertaire. Son projet n’est pas d’inventer une société idéale, mais de changer vraiment le monde, de faire sauter les multiples formes d’oppression qui entrave l’épanouissement de l’homme dans une société juste. Il lui faut donc comprendre et expliquer le monde tel qu’il est. Ce qui rend intéressante, aujourd’hui encore, la lecture des œuvres de Reclus, ce sont les passages où il aborde les rapports de pouvoirs et/ou de domination. Reclus croyait en l’existence possible d’une société universelle, juste, où chaque individu serait respecté et saurait respecter autrui une fois que les hommes se seraient débarrassés des oppresseurs, des accapareurs, entre autres de l’État, source de puissance et de pouvoirs, donc de domination. Cette position politique est a priori en totale opposition avec l’approche d’Hérodote puisque la nation et dans une moindre mesure l’État sont des concepts que nous estimons fondamentaux de l’analyse géopolitique. Mais ce qui nous rapproche d’Élisée Reclus, c’est la volonté de décrypter le monde avec honnêteté, de ne pas masquer, dans la mesure où l’on en est conscient, ce qui ne nous plaît pas.

p. 11 :

"Par la force des choses, aussi bien que par la conscience orgueilleuse de leur rôle parmi les nations, les Etats-Unis en sont arrivé à disposer dans tout le monde occidental d’une réelle préséance. Ils constituent une république patronne d’autres républiques formant pour ainsi dire le contraste, dans l’ordonnancement général du monde, avec l’Empire russe, le plus puissant de tous par l’étendue territoriale."

"L’Homme et la Terre", tome V, p. 219 (1905)

p. 15 :

"Notre destinée, c’est d’arriver à cet état de perfection idéale où les nations n’auront plus besoin d’être sous tutelle d’un gouvernement ou d’une autre nation..."

"Développement de la liberté dans le monde" (texte publié en 1928)

p. 16 :

"... je crois qu’il vaut beaucoup mieux étudier la nature chez elle que de se l’imaginer au fond de son cabinet..."

"Correspondances", tome II

p. 19 :

"L’homme est la nature prenant conscience d’elle-même."

Première de couverture de "L’Homme et la Terre"

p. 19-20 :

"L’homme, cet “être raisonnable” qui aime tant à vanter son libre-arbitre, ne peut néanmoins se rendre indépendant des climats et des conditions physiques de la contrée qu’il habite. Notre liberté, dans nos rapports avec la Terre, consiste à en reconnaître les lois pour y conformer notre existence. Quelque soit la relative facilité d’allures que nous ont conquises, notre intelligence et notre volonté propre, nous n’en restons pas moins produits de la planète : attachés à sa surface comme d’imperceptibles animalcules, nous sommes emportés dans tous ses mouvements et nous dépendons de toutes se lois."

"La Terre, description des phénomènes de la vie du globe", tome II, p. 622 (1869)

p. 26-27 :

"Le théâtre s’élargit, puisqu’il embrasse maintenant l’ensemble des terres et des mers, mais les forces qui étaient en lutte dans chaque Etat particulier sont également celles qui se combattent par toute la Terre. En chaque pays, le capital cherche à maîtriser les travailleurs ; de même, sur le plus grand marché du monde, le capital, accru démesurément, insoucieux de toutes les anciennes frontières, tente de faire oeuvrer à son profit la masse des producteurs et à s’assurer tous les consommateurs du globe, sauvages et barbares aussi bien que civilisés."

"L’Homme et la Terre", tome V, p. 287 (1905)
p. 27 :

"Les industries de tous les pays, entraînées de plus en plus dans la lutte de la concurrence vitale, veulent produire à bon marché en achetant au plus bas prix la matière première et les bras qui la transforment [...] Il n’est pas nécessaire que les émigrants chinois trouvent place dans les manufactures d’Europe et d’Amérique pour qu’ils fassent baisser les rémunérations des ouvriers blancs : il suffit que des industries similaires à celles du monde européen, celles des lainages et des cotons par exemple, se fondent dans tout l’Extrême-Orient, pour que les produits chinois ou japonais se vendent en Europe même à meilleur marché que les productions locales. La concurrence peut se faire de pays à pays à travers les mers, et ne se fait-elle déjà pas pour se certains produits au détriment de l’Europe ?"

"L’Homme et la Terre", tome VI, p. 12 (1905)

Article complet

Élisée Reclus, une très large conception de la géographicité et une bienveillante géopolitique

par Yves Lacoste

Résumé :

Le titre de cet article reprend les termes majeurs « géographicité » et "géopolitique" qui désignaient l’article qu’Yves Lacoste a écrit en 1981 dans le numéro de la revue consacré à Élisée Reclus. Mais ce nouvel article est sur plusieurs points très différent du précédent. Par "géographicité", Yves Lacoste entend l’ensemble des phénomènes que des géographes, à une certaine époque, considèrent comme géographiques, dignes d’intérêt. Yves Lacoste souligne l’ampleur de la géographicité dans l’œuvre de Reclus, en contraste avec l’étroitesse de la géographicité pour Vidal de La Blache, qui excluait les questions politiques. Le dernier livre d’Élisée Reclus, L’Homme et la Terre (1905), peut être considéré comme un véritable ouvrage de géographie générale. Reclus a écrit la majeure partie de son œuvre avant que l’enseignement de la géographie se développe dans les universités françaises. La publication du livre de Darwin, De l’origine des espèces, a été un grand changement dans les milieux intellectuels européens. Si le darwinisme social a beaucoup influencé les géographes allemands, Reclus se refuse à admettre la lutte pour la vie comme loi naturelle fondamentale. Ses idées politiques le conduisent à condamner les formes d’oppression et à souligner qu’elles existent aussi entre peuples opprimés.

p. 31 :

"... Reclus ne fut pas universitaire et [...] ne fut pas obligé de se conformer aux conseils d’un ‘patron’ de thèse..."

p. 33 :

"La description et l’explication, dans le dernier tome de L’Homme et la Terre, de l’impérialisme à l’extrême fin du XIXe siècle et au tout début du XXe, et de ce qu’il appelle ‘l’inégal développement’ des peuples qui en résulte, me sont alors apparues bien plus concrètes et complexes que les schémas économistes d’Hilferding et Lénine. Aujourd’hui, les analyses de Reclus prennent encore plus de signification avec ce que l’on appelle la mondialisation."

p. 35 :

"... les alliés, et notamment les dirigeants américains, n’étaient pas convaincus qu’en cas de défaite de l’Allemagne la France doive récupérer l’Alsace-Lorraine car la majorité de la population n’y parlait pas le français. "

(à propos de l’ouvrage de Vidal de la Blache, "La France de l’Est (Lorraine-Alsace) ", publié en 1907)

p. 36 :

"... l’évolution de la géographie en tant que discipline universitaire ne traduit pas seulement celle de la société ou les intérêts d’une nation, mais aussi les rivalités d’intérêts des dirigeants d’une corporation. "

p. 39 :

"La géographie n’est autre chose que l’histoire dans l’espace, de même que l’histoire est la géographie dans le temps."

Phrase en exergue de chacun des six tomes de "L’Homme et la Terre"

p. 40 :

"Reclus estime notamment - et combien l’Histoire lui a donné raison - que l’abolition de la propriété privée des moyens de production ne résoudra pas les problèmes de pouvoir."

(en opposition à K. Marx)

p. 50 :

"...trente plus tard, vers 1910, la plupart de ces petits colons seront ruinés par l’effondrement du prix du vin, car le vignoble français a été reconstitué, et qu’ils devront vendre leurs terres à bas prix avant de partir en ville. Ils y formeront, non pas un prolétariat car il n’y a pas d’industrie, mais une sorte de plèbe populiste surtout soucieuse d’empêcher les ‘Arabes’ d’être scolarisés en français pour qu’ils ne les concurrencent pas dans les emplois subalternes du commerce ou de l’administration."

(à propos de la description faite de l’Algérie par Reclus, en 1886)

Article complet

Une expérience reclusienne : les Cahiers Élisée Reclus

par Joël Cornuault

Résumé :

Fondés en 1996, et comptant désormais plus de cinquante numéros, Les Cahiers Élisée Reclus se fixent une triple tâche : rééditer des textes et documents rares ou inédits, peu valorisés dans la discussion jusqu’ici ; publier des commentaires fouillés (contemporains ou passés) sur l’œuvre, l’entourage et la postérité de Reclus ; tenir une rubrique d’information et de bibliographie. Sur un support délibérément modeste, comparable aux bulletins des sociétés savantes ou des amicales de lecteurs, ils explorent l’ensemble de l’énorme corpus reclusien, considéré sous tous ses aspects, par-delà les critères, le langage et les cloisonnements académiques. Ils font appel à l’histoire de l’anarchisme et de la géographie, aussi bien qu’à la philosophie, à l’esthétique, à l’ethnologie et à la libre étude. En multipliant ainsi les pistes, Les Cahiers Élisée Reclus, nés hors institution, soulignent la pertinence et la portée foisonnante d’une œuvre-fleuve, elle-même ouverte à toutes les relations du géographique, du temporel et de l’humain.

p. 55 :

"... Reclus chercha une issue autre que celle des libéraux à la Benjamin Constant et qui n’emprunte pas davantage au marxisme."

Cahiers Élisée Reclus - Librairie La Brèche - place Louis de la Bardonnie - 24100 Bergerac

Élisée Reclus et l’Amérique, regard centenaire sur un pays neuf

par Frédérik Douzet

Résumé :

Publiés à la fin du XIXe siècle, les écrits d’Élisée Reclus sur les États-Unis restent d’une actualité étonnante et montrent qu’il avait anticipé bien des évolutions de la société américaine. Sa démarche elle-même est novatrice. La géographie d’Élisée Reclus cherche à appréhender une société qui bouge. Les tensions politiques, les idées, les contraintes géophysiques, l’héritage historique entraient ainsi dans sa compréhension du monde et de la société américaine. De façon intuitive plus que systématique, Élisée Reclus faisait déjà de la géopolitique. Cet article présente des morceaux choisis et commentés des passages sur les États-Unis publiés dans la Géographie universelle en 1892.

p. 59-60 :

"... Wall Street, la rue des financiers de New York, est, plus que le Capitole, le siège du véritable gouvernement de la République. Le pouvoir politique appartient à cette étroite aristocratie de l’argent, bien que ne l’exerce pas de manière directe, et c’est au profit de ses usines et de ses monopoles qu’ont été votées les lois qui condamnent les populations au renchérissement général de la vie."

"Nouvelle Géographie Universelle", tome XVI, p. 103 (1892)

p. 68 :

"... l’importance que la question des “viandes américaines” a prise dans la discussion des tarifs douaniers et dans les rapports diplomatiques." (en 1892, déjà...)

"Nouvelle Géographie Universelle", tome XVI, p. 742 (1892)

p. 69 :

"En 1890, plus de la moitié de l’avoir des Etats-Unis appartenait à 25.000 individus, représentant la seize-centième partie de la population."

"Nouvelle Géographie Universelle", tome XVI, p. 742 (1892)

p. 71 :

"On n’a pris encore d’autre mesure contre l’immigration des Européens qu’en frappant d’interdit le débarquement des idiots, des fous, des criminels, des nécessiteux, des femmes enceintes non mariées ; mais cette loi est rigoureusement appliquée : on visite avec soin chaque navire et l’on retient à bord tous ceux qui ne peuvent pas justifier d’un petit avoir, d’une profession lucrative, d’une situation régulière ; même blessés, des malades sont retenus à l’hôpital pour être renvoyés après guérison."

"Nouvelle Géographie Universelle", tome XVI, p. 669-675 (1892)

p. 72 :

"Les classes instruites, principalement dans la Nouvelle-Angleterre, se scandalisent d’être soumises à un gouvernement nommé par des électeurs ignorants."

"Nouvelle Géographie Universelle", tome XVI, p. 669-675 (1892)

p. 74 :

"Sauf dans la Virginie, la Caroline du Nord et le Tennessee, on a recours dans les Etats méridionaux à la falsification des votes par divers moyens..."

"Nouvelle Géographie Universelle", tome XVI, p. 691 (1892)

p. 75 :

"La sauvegarde des Noirs est que leur travail les rend indispensables à ceux mêmes qui projettent de les exiler."

"Nouvelle Géographie Universelle", tome XVI, p. 691 (1892)

Londres à la lumière d’un géographe libertaire

par Delphine Papin

p. 78 :

"... comment les ‘compagnies des eaux’ n’hésitent pas - pour des raisons économiques - à recourir à des sources contaminées..."

p. 81-82 :

"Mais, dans une société où les hommes ne sont pas assurés du pain, où les miséreux et même les faméliques constituent encore une forte proportion des habitants de chaque grande cité, ce n’est qu’un demi-bien de transformer les quartiers insalubres, si les miséreux qui les habitaient naguère se trouvent expulsés de leur ancien taudis pour aller en chercher d’autres dans la banlieue et porter plus loin leurs émanations empoisonnées. Les édiles d’une cité fussent-ils sans exception des hommes d’un goût parfait, chaque restauration ou reconstruction d’édifice se fit-elle d’une manière irréprochable, toutes nos villes n’en offriraient pas moins le pénible et fatal contraste du luxe et de la misère, conséquence nécessaire de l’inégalité, de l’hostilité qui coupe en deux le corps social. Les quartiers somptueux, insolents, ont leur contrepartie des maisons sordides, cachant derrière leurs murs extérieurs, bas et déjetés, les cours suintantes, des amas hideux de pierrailles, de misérables lattes. Même dans les villes dont les administrations cherchent à voiler hypocritement toutes les horreurs en les masquant par des clôtures décentes et blanchies, la misère n’en perce pas moins au travers, on sent que, là derrière, la mort accomplit son oeuvre plus cruellement qu’ailleurs..."

"L’Homme et la Terre", p. 216 (introduction et choix des textes par Béatrice Giblin, La Découverte, 1998)

Article complet

La nation et les peuples qui la composent : une vision géopolitique de l’Espagne

par Barbara Loyer

Résumé :

Pour présenter l’Espagne, Élisée Reclus étudie les faiblesses historiques de l’État ainsi que les ferments d’union nationale. Son analyse des phénomènes géographiques contemporains l’amène à émettre des hypothèses sur l’évolution à venir du pays, dans son ensemble mais aussi de celui de chacune des régions qui le composent. Il fait appel, pour ses descriptions, à des phénomènes extrêmement variés allant de la géographie physique aux représentations que les populations se font d’elles-mêmes ou de l’Espagne, en passant par les langues ou la propriété foncière. Il prend également en compte l’influence d’acteurs très variés, celle de l’Église en premier lieu. Sa réflexion privilégie les temps longs de la mise en place des structures contemporaine. Il n’aborde pas la conjoncture politique du pays au moment où il le traverse, mais cherche à donner des clés historiques et géographiques pour envisager l’évolution dans l’avenir de l’État espagnol.

Élisée Reclus : lecture(s) du territoire de l’État-nation mexicain

par Claude Bataillon & Marie-France Prévôt-Shapira

Résumé :

Pour nous montrer le Mexique, Reclus s’appuie sur des sources internationales. En 1890, c’est un pays en cours d’intégration grâce aux chemins de fer, qui le connectent aussi aux États-Unis et au monde, tout comme ses nouveaux ports, souvent enclaves de modernité. Cette intégration concerne surtout le centre, en contraste avec un Nord vide et ouvert et avec un Sud « centre-américain ». Le peuple mexicain est formé d’Indiens "hispanifiés" pour fonder une unité nationale fragilisée par l’ignorance et la religiosité. Reclus nous décrit les spécificités des populations indiennes, enracinées dans leur histoire et très diversement incorporées à la modernité.

Les sociétés musulmanes dans l’œuvre d’ Élisée Reclus

par Claude Liauzu

Résumé :

Né en 1830, année du débarquement des troupes françaises en Algérie, alors que la Grèce est indépendante depuis peu, mort en 1905, année de la guerre entre la Russie et le Japon, Élisée Reclus est contemporain de la grande période d’expansion impérialiste. Mais le lire aujourd’hui, c’est être sensible surtout à l’actualité d’une œuvre qui a voulu saisir le monde dans son immensité spatiale, dans l’épaisseur de son histoire, qui a cherché à dégager les forces de son unification contradictoire. Cette constatation invite à s’interroger - en ce début du XXIe siècle, alors que l’islam obsède l’Occident - sur sa place dans cette somme de la culture géographique. Est-il besoin de rappeler que ces points chauds sont toujours des zones fragiles ?

p. 128 :

"Élisée Reclus, qui n’adhère pas aux violences des conquêtes ni aux expropriations, considère cependant - comme Marx et la plupart des socialistes européens - qu’avec la colonisation, c’est la civilisation qui progresse."

p. 131 :

"Avant la conquête, les indigènes n’avaient point de hiérarchie religieuse officielle, mais l’un des premiers soins des Français fut d’introduire dans le pays l’union de l’Église et de l’État."

"Nouvelle Géographie Universelle", tome XI, p. 636 (1886)

"Encore Élisée Reclus ne pouvait-il pas savoir que la loi de 1905 ne serait jamais appliquée dans les trois départements algériens, et ce jusqu’en 1962 ! "

"... si jamais le panislamisme de l’Indus à l’Adriatique et du Nil à l’Atlantique, se dresser devant l’Européen, ce serait un épisode de le guerre éternelle de l’exploité contre l’exploiteur, et non celle du mahométan contre le roumi."

"L’Homme et la Terre", tome II, p. 66 (La découverte, 1982) ; tome V, p. 427 (1905)

Élisée Reclus et les colonisations

par Béatrice Giblin

Résumé :

Élisée Reclus, géographe libertaire, a une position ambiguë sur le fait colonial. Anarchiste militant, il est un ardent défenseur du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Il condamne donc sans ambiguïté les colonies qu’il appelle d’« exploitation », c’est-à-dire les colonies où l’appropriation des moyens de production se fait au profit de la minorité que représentent les colons qui exploitent le travail des indigènes. Mais Reclus, comme nombre d’anarchistes de cette époque, distingue deux types de colonisation : les colonies d’exploitation et les colonies de peuplement, c’est-à-dire celles où les colons s’installent dans des régions très faiblement peuplées qui sont encore à défricher, et qu’une population locale trop peu nombreuse n’a pu mettre en valeur. Il s’agit dans ce cas non pas d’accaparer des milliers d’hectares mais de permettre à chaque colon de cultiver lui-même une exploitation, contribuant ainsi au développement de tout un pays. C’est pourquoi sa position sur la colonisation en Algérie est si ambiguë : anarchiste, il comprend la résistance des indigènes à la conquête française, mais le nombre de colons qui cultivaient la terre de leurs propres mains atténuait à ses yeux le scandale de la conquête.

p. 135 :

"À la fin du XIXe siècle, il y a un véritable engouement pour la géographie, et un large public est très intéressé par ce que racontent les géographes. C’est en effet à la fin du Second Empire que se développe et s’achève le partage du monde, que se mettent en place les vastes empires coloniaux de l’Angleterre et de la France. Les commerçants, les industriels, et tout simplement les esprits curieux souhaitent connaître les territoires et les peuples de ces nouvelles colonies."

p. 136 :

"Comme d’autres libertaires, Reclus distingue en effet deux types de colonies : les colonies d’exploitation et les colonies de peuplement. Il y a au sein du mouvement anarchiste tout un courant favorable aux colonies de peuplement, c’est-à-dire à l’installation définitive de colons dans des régions faiblement peuplées, peu défrichées. Ces colons aideraient à la mise en valeur de terres fertiles que la population locale trop peu nombreuse aurait négligé jusqu’alors. Cette forme de colonisation représente pour ce courant anarchiste, mais aussi pour tout courant d’opinion héritier du saint-simonisme, la maîtrise de l’homme sur la nature, la conquête du sol étant envisagée comme un des aspects du progrès, au même titre que la machine, le chemin de fer..."

p. 142 :

"... Reclus ne partage pas l’idée fort répandue d’une société musulmane où les nomades arabes s’opposeraient aux sédentaires berbères. La situation ne luis semble nullement aussi contrastée. Pour lui, cette vision simpliste et fausse entraînera des erreurs dans la conduite de l’ensemble de la population algérienne. De la même façon, il est très critique sur la manière dont les colonisateurs accentuent le particularisme kabyle afin de dissocier les Kabyles du reste de la population musulmane. Reclus reconnaît bien entendu l’existence d’une culture kabyle, et même une organisation sociale et économique originale ; cependant, il ne lui semble pas du tout évident que les colonisateurs aient intérêt à les renforcer, car cette politique risque de provoquer des effets directement opposés à ceux effectivement recherchés."

"En vérité, les jugements contradictoires de Reclus à propos de la colonisation de l’Algérie illustrent bien la complexité du phénomène colonial. [...] Ce qu’il critique finalement, c’est plus certaines méthodes coloniales particulièrement choquantes que la colonisation de peuplement en tant que telle, car elle représente pour lui une des modalités de la maîtrise de l’homme sur la terre."

p. 143 :

"Si Reclus n’a pas su ou n’a pas pu résoudre les contradictions nées de la colonisation de peuplement, il va tout autrement pour les colonies d’exploitation : c’est une condamnation sans appel de la part de ce géographe libertaire."

"... Reclus a une vision dialectique du phénomène colonial. S’il en dénonce les effets négatifs : pillage de l’économie, déstructuration des sociétés indigènes, multiplication des famines, etc., il sait aussi tenir compte des aspects positifs : instruction dispensée à un plus grand nombre, disparition d’un certain nombre de coutumes ‘barbares’ comme l’infanticide des filles, progrès sanitaires, etc."

p. 145 :

"On sait aujourd’hui que, si la conquête de l’Inde a pu se faire avec seulement quelques milliers de soldats, c’est grâce à l’appui que les Anglais trouvèrent auprès de notables indiens qui ont vu dans la colonisation une nouvelle possibilité de s’enrichir. Ces notables, les zamindars, étaient pour la plupart des percepteurs d’impôts qui prélevaient une partie de la récolte des villages, en principe pour le compte du souverain ; la propriété des terres était collective. En revanche, les Anglais ont considéré les zamindars comme les propriétaires de la terre des villages sur lesquels ils étaient chargés de percevoir l’impôt. Les zamindars sont donc devenus les plus chauds partisans de cette domination coloniale qui les avantageait tant."

"Les pays les plus fertiles, du moins dans les bassins du Gange et du Bhramapoutra, sont précisément ceux dont la population vit dans la plus abjecte misère. Les taloukdar de l’Aoudh, les zamindars du Behar et du Bengale, les planteurs de l’Assam se sont partagé la contrée, favorisés par le gouvernement anglais, qui se compose lui-même de landlords, possesseurs d’immenses domaines : c’est ainsi qu’une grande partie de l’Inde a été changée en une ‘autre Irlande’. [...] Ainsi la classe des riches propriétaires, hindous ou musulmans, se tient-elle pour solidaire des maîtres britanniques, auxquels elle doit sont pouvoir et la rentrée de ses revenus."

"Nouvelle Géographie Universelle", tome VIII, p. 652-653 (1883)

p. 147 :

"Régulièrement, Reclus attaque violemment le régime des grandes propriétés, dont il a noté au cours de ses voyages, surtout en Amérique Latine, la sous-exploitation, alors que la majorité des paysans est condamnée à vivre misérablement sur des lopins minuscules. Il compare les propriétaires à de grands féodaux tenant leurs paysans à leur merci par les dettes que ceux-ci ont contracté auprès de leurs maîtres en étant bien trop pauvres pour pouvoir les rembourser un jour."

p. 149 :

"La conséquence normale de la désintégration des communes devrait être l’attribution de la terre à chacun des anciens participants, mais les gens des castes inférieures n’ont point reçu le lopin qui eut dû leur revenir de droit : libres en principe, ils sont maintenant de simples esclaves asservis au salariat, sans les garanties que leur accordait autrefois la solidarité entre les membres de la communauté."

"L’Homme et la Terre", tome V, p. 70-72 (1905)

"Les famines fréquentes aux Indes sont dues moins au manque éventuel de pluies qu’à la dépendance absolue du malheureux rayot. [...] Le riz qui pourrait servir à sa nourriture est ensaché par lui-même et empilé dans les trains de marchandises pour les brasseries de bière et les menneries d’Europe, on spécule même sur sa misère pour diminuer chaque année son maigre salaire."

"L’Homme et la Terre", tome VI, p. 305-306 (1905)

"Famines et disettes ne sont donc pas systématiquement à mettre sur le compte des catastrophes naturelles, mais résultent aussi du développement d’une économie de marché."

Le politique dans la géographie des Balkans : Reclus et ses successeurs, d’une Géographie universelle à l’autre

par Michel Sivignon

Résumé :

Élisée Reclus traite des Balkans dans sa Géographie universelle et dans L’Homme et la Terre. Il souligne les fondements des nationalismes et proclame le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et de constituer leur nation en État. Il prédit l’éviction de la Turquie du continent européen. Lucide sur les antagonismes nationaux, il en prévoit les affrontements sanglants.
Après Reclus, la dimension politique dans les Balkans revient au cœur des préoccupations géographiques des géographes pendant et à l’issue de la Première Guerre mondiale. Plusieurs sont mobilisés sur le front d’Orient, ou participent comme experts aux négociations de paix. La Géographie universelle de Vidal et Gallois clôt cette période de vif intérêt pour la question politique dans les Balkans. Cet intérêt ne renaîtra qu’à la fin du XXe siècle, à la faveur de l’effondrement des régimes communistes et des guerres de Yougoslavie.

p. 170-171 :

"Lorsque nous abordons la Bosnie-Herzégovine, de quelque côté que ce soit, et dans quelque ville que nous nous trouvions, si nous interrogeons les habitants, ils ne nous répondent pas : nous sommes orthodoxes ou catholiques ou musulmans ; ils répondent : nous sommes serbes ou nous sommes croates ou nous sommes turcs. En réalité ils ne sont pas turcs, les musulmans ne sont pas turcs ; ce sont des Slaves passés au mahométanisme. Ils sont de la même race ; ils parlent la même langue, ils ont les mêmes cultures , mangent la même galette de maïs, ont la même vie que représente la communauté d’origine."

La "plus grande merveille de l’histoire", le Japon vu par Élisée Reclus

par Philippe Pelletier

Résumé :

Élisée Reclus ne s’est jamais rendu au Japon, ni en Asie orientale. Son intérêt pour ces espaces s’est néanmoins renforcé à la fin de sa vie. Ses descriptions détaillées du Japon et de ses régions prouvent qu’il a lu avec sagacité une masse énorme d’informations puisées auprès de très nombreux auteurs, variés, qui se sont rendus au Japon. Parmi eux, on retrouve les grands noms des pionniers de la japonologie occidentale. Pour Reclus, l’évolution du Japon n’est pas une imitation servile de l’Occident mais une mutation profonde, irréversible, issue d’une volonté farouche, permise grâce à une indépendance précoce, une liberté dans le contexte international et un héritage historique de civilisation. Cependant il s’inquiète déjà de la montée du militarisme japonais au détriment des pays asiatiques voisins.

Les pdf à télécharger :

Revue Hérodote et E. Reclus

Un géographe d’exception

Londres à la lumière d’un géographe libertaire

E. Reclus, une très large conception de la géographicité et une bienveillante géopolitique


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