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La nouvelle mythologie du viol

Par Wendy McElroy
lundi 8 septembre 2008 par anik

Ou comment l’on a politisé la douleur des femmes

L’objectif de Ni patrie ni frontières étant de provoquer le débat, cet article bien informé sur le féminisme américain m’a semblé particulièrement riche, d’autant plus qu’il concerne une question complexe, sur laquelle les révolutionnaires ont peu écrit et réfléchi. Enfin, ce texte a le mérite de poser clairement les termes d’une discussion qui, en France, se déroule de façon très confuse - quand elle a lieu. (Yves Coleman)

J’ai une énorme dette envers le féminisme. Lorsque j’ai été violée, durant mon adolescence, j’ai pu émerger de cette épreuve en un seul morceau grâce au travail préparatoire que le féminisme avait effectué pour des femmes dans ma situation. Je savais que j’avais le droit d’être en colère, non seulement contre l’homme, mais aussi contre le système juridique qui le protégeait lui, et pas moi. Et je savais que je n’étais pas coupable.

Mais un changement inquiétant s’est produit dans l’approche du féminisme vis-à-vis du viol. Le viol a cessé d’être un acte de violence que des criminels commettent contre des individus de sexe féminin. Il est désormais placé au service d’un programme politique plus large qui accuse tous les hommes de violer toutes les femmes.

Ce changement est inquiétant pour au moins deux raisons :

1) La nature même du viol a été redéfinie et

2) Il est devenu un crime consubstantiel au genre masculin. Antérieurement, il était considéré comme une expérience anormale : un crime, une violation de la vie normale. Quand la politisation du viol a-t-elle commencé ?*

Dans les années 1960, les féministes ont démoli le mythe selon lequel le viol concernait uniquement les «  mauvaises filles » qui se baladaient seules la nuit. Les recherches entreprises ont montré que n’importe quelle femme pouvait être attaquée, y compris dans sa propre maison et par quelqu’un qu’elle connaissait. Les féministes ont fait exploser le mythe selon lequel les violeurs étaient des hommes minables qui se planquaient dans les ruelles obscures. Des enquêtes ont révélé que les violeurs pouvaient être de jeunes types aux joues pleines et vermeilles qui vivaient dans la maison d’à côté. Le féminisme a remplacé la mythologie par des faits et mis en place des structures apportant une aide pratique aux femmes qui souffraient. Aux États-Unis, la lutte contre le viol a franchi une première étape décisive en 1971.

Mais dans les années 1970, les féministes développèrent un travail théorique qui plaça le viol au cœur de notre culture. Il symbolisa la façon dont l’homme ordinaire voyait la femme ordinaire. Dans les années 1980, le viol fut totalement politisé : il devint une arme importante, si ce n’est l’arme principale, permettant au patriarcat de maintenir les femmes à leur place.

Comme l’affirmait le premier paragraphe du Manifeste des féministes radicales de New York : « Ce n’est pas par hasard que les féministes radicales de New York, à travers la technique des groupes de conscience, ont découvert que le viol n’est pas un malheur individuel mais une expérience partagée par toutes les femmes, sous une forme ou sous une autre. Lorsque plus que deux personnes ont souffert la même oppression, le problème n’est plus personnel, il est politique - et le viol est un problème politique. » Le Manifeste poursuivait : « (…) l’homme se sent toujours gêné, menacé par la possibilité que la femme réclame un jour son droit entier à mener une existence humaine, aussi a-t-il inventé des moyens pour la maintenir en esclavage. Il a créé le mariage et, à travers la famille, il s’attache la femme qui devient son épouse et la mère de ses enfants. Il la plonge dans un état d’impuissance et de dépendance, la force à travailler quand il a besoin de ses bras, l’isole (physiquement et psychologiquement) et, pour prouver finalement son pouvoir et la ravaler au statut d’une simple possession, d’un objet, d’un morceau de viande, il la viole. Le viol est l’expression logique de la relation essentielle existant actuellement entre l’homme et la femme. » (Cité dans Rape : The First Sourcebook for Feminists. Report from the Workshop on Self-Defense, de Mary Ann Manhart, p. 215.)

Le viol n’était plus un crime commis par certains individus contre d’autres individus ; il en est venu à faire partie d’une analyse de classe. Il a trouvé sa place dans une idéologie politique qui avait un projet révolutionnaire. Dans la conclusion de Rape : the First Sourcebook for Feminists, May Ann Manhart explique ce changement stratégique dans la façon d’affronter le viol et éclaire pourquoi on est passé du soutien aux victimes individuelles à la politisation. « Au début de ce livre, nous avons expliqué que la première étape du processus féministe consiste à entamer une prise de conscience et que l’ultime étape est l’action politique (…). L’éveil de la conscience est un acte politique et à son tour l’action politique contribue à éveiller la conscience (…). Dans un sens, le viol n’est pas une question réformiste mais une question révolutionnaire. En effet, notre objectif ultime est d’éliminer le viol et cet objectif ne peut être atteint sans une transformation révolutionnaire de notre société. Cela signifiera une transformation de la famille, du système économique et de la psychologie des hommes et des femmes, de sorte que l’exploitation sexuelle et l’exploitation économique deviendront impossibles et même inconcevables » (p. 249-250).

Dans son livre Rape : The Power of Consciousness, Susan Griffith explique ce qui sous-tend la nouvelle théorie du viol. Selon elle, le vrai violeur n’est pas l’homme qui commet cet acte odieux, mais le système politique du patriarcat. « Le marxisme m’a appris à rechercher les causes sociales et à observer la façon dont la nature humaine est façonnée par les conditions extérieures (…). Mais, au-delà et en plus de ses préjugés contre les femmes, l’idéologie de la Gauche n’acceptait pas les changements que nous vivions (…). Nous avons donc rejeté la théorie selon laquelle le capitalisme était responsable du viol. Et s’ils nous disaient que le patriarcat n’était qu’une des formes du capitalisme, nous leur répondions que le capitalisme n’était qu’une des formes du patriarcat » (p. 26, Harper and Row, San Francisco, 1979).

Une philosophe importante du féminisme radical, Adrienne Rich, définit ainsi la nature de ce patriarcat violeur : «  Le patriarcat est le pouvoir des pères : un système familial, social, idéologique, politique dans lequel les hommes - par la force et la pression directe, ou à travers des rituels, des traditions, des lois, le langage, la coutume, l’étiquette, l’éducation, et la division du travail - déterminent quel rôle les femmes ont le droit de jouer ou pas. Et dans chaque cas la femme est soumise à la volonté du mâle » (p. 21, Of Woman Born, Londres, Virago, 1977).

C’est ainsi que le viol devint un accident politique pouvant survenir à tout moment et à n’importe quelle femme. Dans son essai devenu presque légendaire, Rape : The All-American Crime, la féministe radicale Susan Griffin définit une position qui n’est plus très radicale : « En fait, l’existence du viol, quelle que soit la forme qu’il prend, bénéficie à la classe dominante des mâles blancs. Car le viol est une forme de terrorisme qui limite brutalement la liberté des femmes et les rend dépendantes des hommes (…). Cette attitude oppressive envers les femmes est institutionnalisée par la famille traditionnelle » (p. 3, Rape Victimology, sous la direction de Leroy G. Schultz, Charles C. Thomas, Springfield, 1975).

Le changement de position du féminisme concernant le viol a atteint un point de non-retour en 1975 lors de la publication de l’ouvrage de Susan Brownmiller : Le Viol. Dans ce livre, Brownmiller retrace l’histoire du viol, de l’époque de Néanderthal jusqu’à celle de l’homme moderne et s’attarde longuement sur les périodes de guerres et de crises. Le Viol marqua un tournant capital, puisqu’il avait l’ambition de «  donner au viol son histoire ». Mais l’auteur y présente aussi une nouvelle analyse théorique. Pour elle, le viol est le mécanisme fondamental qui permettrait aux hommes, en général, de perpétuer leur domination sur les femmes, en général. Elle prétend donc que tous les hommes bénéficient du fait que certains d’entre eux sont des violeurs.

Je comprends que cette vision du viol puisse être séduisante. Parfois, j’ai eu envie d’accuser tous les hommes de la violence que j’ai subie. Et j’étais certainement en colère contre tous les hommes. Mais la théorie des féministes radicales (1) concernant le viol pose au moins deux problèmes : elle est fausse et elle cause du tort aux femmes.

Au cours du processus de politisation et de collectivisation de la douleur des femmes, le féminisme radical a réussi à annuler les acquis des années 1960 - époque où les mythes sur le viol et les barrières entre les hommes et les femmes avaient eu une chance de disparaître. Aujourd’hui, de nouveaux mythes et de nouvelles barrières ont été érigés entre les deux sexes. Toute étude de cette nouvelle mythologie doit commencer par Le Viol. Dans ce livre Brownmiller insiste sur trois points fondamentaux, et liés entre eux :
_1) Le viol est un élément essentiel du patriarcat.
_2) Les hommes ont créé une « psychologie de masse » du viol et
_(3) Le viol est une pratique masculine «  normale ». Je suis en désaccord avec ces trois affirmations.

Le viol est-il un élément essentiel du patriarcat ?

Il s’agit sans doute du mythe le plus important du féminisme radical à propos du viol. En clair, ce crime aurait une seule cause, et de plus, politique : l’oppression générale des femmes par les hommes. Tout cela provient d’une interprétation extrême du slogan « Le personnel est politique. » Le Viol arrive à cette conclusion davantage en empruntant un chemin idéologique qu’à l’issue d’une recherche empirique. Bien que le livre de Brownmiller soit parfois pris pour une chronique historique, une fort parti-pris sous-tend sa présentation des faits. Prenons par exemple ce qu’elle écrit sur la propriété privée : « Les conceptions de la hiérarchie, de l’esclavage et de la propriété privée découlent de l’assujettissement initial des femmes, et ne peuvent reposer que sur ce processus » (p. 8). Et : «  L’esclavage, la propriété privée et la soumission des femmes sont des réalités, et les premières lois écrites qui nous ont été transmises reflètent cette stratification » (p. 8).

Pour les féministes individualistes, l’esclavage n’est pas lié à la propriété privée. Il est, au contraire, la négation de la forme élémentaire de la propriété privée : la possession de son corps. C’est-à-dire le droit naturel et inaliénable de tous les gens sur leur propre corps. En d’autres termes, l’esclavage est l’exemple le plus extrême de destruction de la propriété privée. Et la reconnaissance de la propriété privée, la «  réappropriation de soi », est la meilleure défense des femmes contre le viol.

Dans son livre, Sexual Personae, la féministe individualiste Camille Paglia présente une perspective différente. Loin de considérer que notre culture est la cause du viol, Paglia pense au contraire qu’elle protège les femmes contre les agressions. Ce n’est pas en dépit de la société, mais grâce à elle, que les femmes peuvent se balader tranquillement dans la rue sans être molestées. « Génération après génération, les hommes ont été moralement éduqués, raffinés, et persuadés de renoncer à leur tendance à l’anarchie et à la brutalité. La société n’est pas l’ennemi, comme le prétendent les féministes ignorantes. Elle protège la femme contre le viol » (p. 51, Vintage Books, New York 1992).

Existe-t-il une « psychologie de masse » du viol ?

Le second mythe de Brownmiller est le suivant : selon elle, les hommes, en général, auraient créé une psychologie de masse du viol. Brownmiller prétend que tous les hommes sont des violeurs invétérés et toutes les femmes leurs proies : « Lorsque l’homme a compris que son pénis pouvait servir d’arme pour répandre la peur, il a fait l’une des découvertes les plus importantes des temps préhistoriques, au même titre que l’utilisation du feu et de la première hache de pierre. Des temps préhistoriques jusqu’à l’époque actuelle, le viol a joué une fonction cruciale (….). Le viol n’est ni plus ni moins qu’un processus conscient d’intimidation par lequel tous les hommes maintiennent toutes les femmes dans la peur » (p. 14, les mots soulignés le sont dans l’original). Même si l’on peut se demander comment Brownmiller a réussi à dénicher des informations sur le viol et les comportements masculins aux temps préhistoriques, son message est clair : les hommes sont, par nature, des violeurs.

Pour étoffer sa thèse, Brownmiller fait flèche de tout bois en manipulant des récits anecdotiques et des extraits de fictions. La sélection de ces exemples trahit sa partialité, comme lorsque Brownmiller note : « Les gens se demandent souvent ce que les mythes classiques de l’Antiquité grecque ont à dire sur le viol. En réalité, ils ne nous dévoilent pas grand-chose » (p. 313).

Ces mythes sont pourtant considérés généralement comme des archétypes de la psychologie humaine. Si Brownmiller souhaite continuer à défendre l’idée que l’oppression masculine est un phénomène permanent - de la découverte du pouvoir du pénis jusqu’à aujourd’hui - elle doit, en toute honnêteté, s’intéresser à la mythologie grecque. Elle ne peut se contenter de choisir au hasard les statistiques et les récits anecdotiques qui confortent sa position. Mais, même en piochant par-ci par-là des exemples dans l’histoire et la fiction, les preuves qu’apporte Brownmiller ne sont pas suffisantes pour étayer sa conclusion, selon laquelle tous les hommes seraient des violeurs.

A l’appui de cette thèse, les féministes radicales ont produit toute une série de statistiques terrifiantes. Dans sa préface au livre Acquaintance Rape : the Hidden Crime, les éditrices Andrea Parrot et Laurie Bechhofer citent un chiffre souvent mentionné : «  Environ une femme sur quatre, aux Etats-Unis, sera victime d’un viol ou d’une tentative de viol avant d’atteindre 25 ans, et trois-quarts de ces agressions se produiront entre des gens qui se connaissent mutuellement » (p. IX, John Wiley and Sons, New York, 1991).

Ce chiffre stupéfiant se fonde sur des documents du FBI. En découvrant ces statistiques effrayantes, les femmes ont naturellement tendance à négliger une donnée essentielle : trois femmes sur quatre ne seront JAMAIS violées. Même si l’on admet que chaque violeur ne commet qu’une seule agression sur une seule femme (ce qui est inexact, puisque de nombreux violeurs sont des récidivistes), cette statistique signifie que 75% des hommes ne commettront jamais ce crime odieux. En fait, beaucoup d’hommes se porteraient immédiatement au secours d’une femme si elle était victime d’une telle agression sous leurs yeux.

Cette remarque peut sembler évidente, voire facile. Mais, face à des affirmations stupéfiantes et non démontrées du type : « Tous les hommes sont des violeurs », il faut répéter quelques évidences.

Si un groupe radical prétendait : «  Tous les protestants blancs et bisexuels sont des sadiques », et que les statistiques prouvent que 75% d’entre eux ne sont pas coupables de cette accusation, aucun observateur honnête n’accepterait ce genre de raisonnement. Mais parce que cette opinion est exprimée par des féministes «  sexuellement correctes », leurs déclarations incroyables passent comme une lettre à la poste.

Et si un homme réussit à passer à travers cette avalanche d’accusations en plaidant qu’il n’a jamais violé une femme ni même pensé à commettre ce crime, Brownmiller a une réponse toute prête. Voici comment elle explique que les bonnes intentions et les comportements corrects d’un homme n’empêchent pas qu’il soit un violeur : «  Une fois que l’on accepte que le viol n’est pas un crime provoqué par un désir irrationnel, impulsif, incontrôlable, mais un acte délibéré, hostile et violent, qui vise à humilier et à posséder la femme, un acte commis par un homme ivre de conquête, qui cherche à intimider et inspirer la peur, nous devons découvrir quels sont les éléments de notre culture qui promeuvent et diffusent ces comportements (…) quels sont l’idéologie et les encouragements psychologiques qui incitent à commettre de tels actes d’agression sans que la plupart des hommes soient conscients qu’ils aient commis un crime susceptible d’être puni, ni même causé ne serait-ce qu’un tort moral. » (Les mots soulignés le sont dans l’original, p. 391.)

On ne peut opposer aucune preuve contradictoire face à une telle théorie. Aucun homme, par ses actions, ses pensées ou ses paroles, ne peut échapper à l’accusation d’être un violeur. Cette affirmation devient une vérité axiomatique.

Le viol est-il une pratique masculine «  normale » ?

A l’appui de ce troisième mythe, avancé par Brownmiller, l’auteure se livre à des acrobaties logiques. Par exemple, Le Viol s’intéresse surtout aux périodes de guerres ou de crises politiques. Bien que cette analyse contienne des éléments valables, Brownmiller pousse le raisonnement un peu plus loin. Elle en conclut que, puisque des hommes violent des femmes pendant les guerres ou les périodes de troubles sociaux, tous les hommes sont des violeurs en temps normal. En clair, le viol serait la norme.

Cependant, les circonstances mêmes qu’évoque Brownmiller - guerres, émeutes, pogromes et révolutions - ne sont pas l’expression du fonctionnement normal de la société, mais plutôt de son effondrement. Pourtant, chapitre après chapitre, elle puise dans des récits horribles de viols pendant des crises sociales pour en conclure que tel est le comportement quotidien de l’homme ordinaire. A partir de situations extrêmes, Brownmiller tire des conclusions sur la vie quotidienne.

Certes, pendant les guerres et les soulèvements sociaux, la fréquence de toutes les violences augmente. Mais cela ne nous dit rien sur la vie sociale en temps normal. Et cela n’indique pas non plus si la violence est provoquée par la société elle-même ou par les forces qui souhaitent la détruire. Fondamentalement, le livre de Brownmiller commet une erreur logique élémentaire : elle tire des conclusions générales à partir de situations extrêmes et les applique à des situations normales. Mais, à moins que vous ne soyez prêts à énoncer des affirmations du type : «  Les hommes tuent pendant les guerres, donc un comptable qui met des pièces dans un parcmètre est, par définition, un tueur », vous ne pouvez pas vous livrer à ce genre d’affirmations générales à propos du viol.

Même lorsque Le Viol ne traite pas des guerres et des révoltes, ce livre se concentre uniquement sur des situations de polarisation ou de conflit. Après les deux chapitres consacrés aux « Guerres » puis aux « Emeutes, pogromes et révolutions », est placé un troisième appelé « Deux études sur l’histoire américaine » qui retrace l’histoire du viol contre les Indiennes et les esclaves. Encore une fois, les analyses sont fort intéressantes.

Mais de nouveau l’auteure saute hâtivement à des conclusions erronées. A d’innombrables reprises, Brownmiller utilise des histoires horribles (notamment sur la façon dont le Ku Klux Klan persécutait les Noirs) pour établir un parallèle avec la façon dont les hommes traitent les femmes. Quel que soit le pouvoir émotionnel de ces descriptions terribles, elles ne constituent pas des arguments à l’appui des thèses qu’elle présente. La disparition de toute enquête scientifique

L’une des victimes du nouveau dogme sur le viol a été la recherche scientifique. Il n’est plus « sexuellement correct » de mener des enquêtes sur les causes du viol puisque - comme toute personne qui pense correctement le sait - le viol n’a qu’une seule cause : le patriarcat. Il y a trente ans, à l’époque où le féminisme contestataire [1] et la curiosité sexuelle s’épanouissaient, l’approche de la recherche était plus sophistiquée.

Dans son ouvrage écrit durant les années 1970, Men who Rape : The Psychology of the Offender, A. Nicholas Groth défend une théorie qui aujourd’hui provoquerait de vives réactions : «  L’une des constatations fondamentales que l’on puisse faire en ce qui concerne les violeurs est qu’ils sont loin de se ressembler tous » (p. 12, Plenum Press, New York, 1979). Dans The Crime and Consequences of Rape, Charles W. Dean, Mary de Bruyn-Kops et Charles C. Thomas écrivent : «  Le rapport Kinsey, commencé dans les années 1950 et complété après la mort de Kinsey par Gebhard et ses collaborateurs, définit sept types de violeurs : l’agresseur sexuel, l’amoral, l’ivrogne, l’hyperviolent, l’individu qui a une double morale, l’homme mentalement déficient et le psychotique » (p. 41, op. cit., 1982). De telles études ne sont plus à la mode aujourd’hui. On ne peut plus suggérer qu’il existe autant de causes pour le viol que pour le meurtre ou d’autres crimes violents. Les gens tuent pour l’argent, par amour, par jalousie, par patriotisme, etc. Ce ne sont pas les rationalisations qui manquent. Le viol est un phénomène tout aussi complexe. Les hommes violent parce qu’ils sont sexuellement frustrés, ont besoin de s’affirmer, haïssent les femmes, désirent se venger, veulent commettre un acte politique, ou subissent la pression de leurs pairs (comme c’est le cas dans les viols organisés par des bandes). Les hommes violent pour un large éventail de raisons complexes, qui sont encore plus embrouillées si vous y ajoutez la consommation de drogues ou d’alcool.

Peut-être la forme de viol la plus authentiquement politique est celle qu’a commise Eldridge Cleaver, le dirigeant du Black Panther Party, comme il l’explique dans Un Noir à l’ombre (traduit en français par J.M. Jasienko, Seuil, 1969) : « (c’était) un acte insurrectionnel. J’éprouvais un énorme plaisir à défier et piétiner la loi de l’homme blanc, son système de valeurs et à violenter ses femmes (…). J’avais l’impression de prendre ma revanche » (p. 28 de l’édition anglaise, notre traduction, N.d.T.)

Comparez ce type de viol avec celui décrit dans The Crime and Consequences of Rape : « Dans les viols commis par des gens qui se connaissent avant qu’ils aient une relation sexuelle, la brutalité et la violence (…) sont généralement absentes. Puisque le désir sexuel est la motivation fondamentale dans ce cas, toute classification des motivations du violeur devrait inclure le désir sexuel, en dehors de la volonté de puissance, de la colère et du sadisme » (p. 44, op. cit.). Le féminisme a besoin d’une théorie qui puisse englober à la fois le type de viol que pratiquait Eldridge Cleaver et l’agression sexuelle d’un étudiant ivre contre une camarade d’amphi. Nous avons besoin d’une théorie qui explique la complexité du problème, pas d’une explication simpliste qui cadre avec un projet politique.

Mais au lieu d’entreprendre ce travail, les féministes accumulent les anecdotes, livre après livre, en mélangeant des présupposés idéologiques avec des considérations empiriques. Ces études se livrent à des affirmations générales et non fondées mais, à force d’être répétées, elles ont fini par acquérir le statut de la vérité.

Faire la cour = violer ?

Prenons par exemple la façon dont Lilia Melani et Linda Fodaski, dans « The Psychology of the Rapist and His Victim », tirent pratiquement un trait d’égalité entre les relations sexuelles hétérosexuelles et le viol : « Si l’on accepte une relation d’agression et de soumission ; si l’on admet que la force ou le conflit fait partie intégrante des manœuvres de séduction (comme dans la guerre des sexes), il en découle que l’acte sexuel lui-même n’est qu’une expression moins vigoureuse de tous les éléments qui composent le crime du viol » (Rape : the First Sourcebook for Feminists, p. 88).

Armées d’une telle arrogance idéologique, les féministes radicales éliminent toute méthode scientifique de leur recherche. Comme l’explique la pionnière Brownmiller : « (…) a-t-on besoin d’une méthodologie scientifique pour conclure que la propagande antiféminine qui imprègne notre production culturelle nationale encourage un climat dans lequel les actes d’hostilité sexuelle dirigés contre les femmes ne sont pas seulement tolérés mais idéologiquement encouragés ? » (Le Viol, p. 395.) Pour nous, la réponse est claire et nette : « Oui. » Nous avons besoin d’une méthodologie scientifique pour vérifier n’importe quelle affirmation empirique. Sans une telle méthodologie, toutes les discussions se réduisent à un étalage d’opinions. Ou pire. Elles empêchent de mener la moindre recherche sérieuse fondée sur des faits et non sur des opinions. L’attitude de Brownmiller - et celle de la plupart des féministes radicales - encourage des recherches de mauvaise qualité et aboutit à des conclusions erronées. En réalité, les théories féministes sur le viol incluent de telles quantités de témoignages personnels bouleversants qu’elles obscurcissent la validité de toute autre affirmation. Les statistiques sont noyées dans l’idéologie. Et les faits dérangeants - comme le fait que 75% des hommes ne commettent jamais de viols - sont ignorés.

Les problèmes troublants - comme les viols dont sont victimes les hommes - sont également ignorés, ou écartés d’un revers de la main. Pour des raisons politiques, les victimes prises en compte sont souvent des femmes. Cela me rappelle une interview diffusée un jour à la télévision. Stokely Carmichael (dirigeant du mouvement étudiant qui lança le slogan du Black Power, du Pouvoir noir, N.d.T.) affirmait que le monde se divisait en deux catégories : les oppresseurs blancs et les opprimés noirs. Lorsqu’on lui demanda ce qu’il pensait de l’énorme population asiatique, il répondit : « Je les considère comme des Noirs. » Ou cette autre interview, il y a quelques années, au cours de laquelle une sociologue russe avait déclaré que le viol n’existait pas en URSS. Quand on la pressa de préciser sa pensée, cette femme expliqua : « Dans la langue russe, il n’existe aucun mot pour désigner le viol, donc le viol n’existe pas dans notre pays. » J’ignore si cette affirmation est exacte sur le plan linguistique, mais la méthodologie employée m’est familière. Si l’on veut faire disparaître un problème, il suffit de ne pas le nommer ou de le ranger dans une autre catégorie.

Les féministes se sont livrées à un tour de passe-passe semblable en ce qui concerne le viol. A l’aide d’une escroquerie sémantique, elles ont redéfini le crime de telle façon qu’il devienne méconnaissable. L’exemple du viol-par-un-ami (date rape) illustrera mon propos. Personne ne peut faire passer un viol pour un rendez-vous amoureux. Mais le concept du viol-par-un-ami est beaucoup plus qu’une parade contre les étudiants ivres qui agressent leurs collègues féminins sur les campus. Le viol-par-un-ami est sous-tendu par toute une idéologie. Dans leur essai « The Case of the Legitimate Victim », Kurt Weis et Sandra S. Borges nous en livrent quelques principes : « Le système des rendez-vous amoureux permet aux rôles sexuels de mettre en place une véritable exploitation mutuelle. Il limite et dirige le comportement des deux parties et détermine le caractère de la relation. Le concept du rendez-vous est sous-tendu par l’idée que la femme est un objet susceptible d’être acheté. » (In Rape Victimology, sous la direction de Leroy Schultz, Charles C. Thomas, Springfield, 1975.) En d’autres termes, les rendez-vous amoureux (en eux-mêmes et par eux-mêmes) sont une forme d’exploitation et de viol. Dans The Female Fear, Margaret T. Gordon et Stephanie Riger éliminent pratiquement toute possibilité de consentement dans les rendez-vous amoureux : « Le système américain des rendez-vous amoureux, qui constitue la source première des contacts hétérosexuels, légitime "l’achat" consensuel des femmes, en tant qu’objets sexuels, et dissimule la distinction essentielle entre consentement et non-consentement » (p. 60, The Free Press, New York, 1989).

En élargissant, de façon aussi peu rigoureuse, la notion de viol, les féministes radicales ont effacé tous les contours de la question. Auparavant le viol était un rapport sexuel imposé par la force, une forme d’agression. Aujourd’hui, on est passé de la notion d’agression à celle d’ « abus ». Une récente étude menée par deux sociologues de Carleton University (financée par une subvention gouvernementale se montant à 236 000 dollars) a révélé que 81% des étudiantes canadiennes avaient souffert d’ « abus sexuels ». Leur enquête a provoqué une gigantesque controverse lorsqu’on a découvert que les insultes et les railleries pendant une querelle faisaient partie de ce que les auteurs appelaient des « abus sexuels ». La définition de la violence sexuelle a été élargie jusqu’à inclure ce que l’on appelait autrefois de «  mauvaises manières », la grossièreté.

Dans Men Who Rape, The Psychology of the Offender, A. Nicholas Groth établit une distinction essentielle entre le viol et une relation sexuelle qui a lieu sous la pression ou grâce à la persuasion : « La caractéristique essentielle d’une agression sexuelle est le risque de dommages physiques subis par la femme en cas de refus. Toute relation sexuelle qui n’est pas fondée sur le consentement est une agression. Dans les relations induites par la pression, la femme est victime d’exploitation ou de harcèlement sexuel. Dans les agressions sexuelles, elle est victime d’un viol » (p. 3, Plenum Press, New York, 1979).

En éliminant toute distinction entre la force et la persuasion (qu’elle soit fondée sur des arguments financiers ou sur une pression émotionnelle), on efface des frontières sexuelles importantes, comme celle qui sépare le viol de la séduction. La différence essentielle entre féministes individualistes et féministes radicales réside dans la définition des concepts de coercition et de consentement. Pour les premières, ces concepts reposent sur le principe de la propriété de son propre corps : chaque femme possède un droit inaliénable sur son propre corps. Lorsqu’une femme dit « oui » - ou lorsque sa conduite implique clairement un « oui » -, alors son consentement est manifeste. Si une femme dit « non » - ou que son attitude exprime clairement un «  non » - alors nous avons affaire à la coercition.

Il est difficile de saisir quelle est la différence entre la coercition et le consentement pour les féministes radicales. Prenons par exemple la définition de la violence sexuelle récemment présentée par Liz Kelly dans Surviving Sexual Violence :

« La violence sexuelle inclut tout acte physique, visuel, verbal ou sexuel vécu par une femme ou une jeune fille, sur le moment ou plus tard, comme une menace, une invasion de son intimité ou une agression, et qui en conséquence la blesse, l’humilie ou l’empêche de contrôler ses contacts intimes » (p. 41, University of Minnesota, Minneapolis, 1988). Sous une forme ou sous une autre, cette position est devenu la ligne directrice, le critère généralement utilisé pour définir la violence sexuelle.

Premier problème, cette définition est totalement subjective. Par exemple, une femme n’a pas besoin d’avoir éprouvé une sensation de menace pendant la relation sexuelle elle-même. Comme le note Kelley : « La violence sexuelle inclue tout (…) acte sexuel vécu par la femme ou la jeune fille, sur le moment ou plus tard » comme violent. Rétrospectivement, à la lumière d’expériences ultérieures, une femme peut décider qu’elle a été forcée de faire l’amour. Qui n’a jamais regretté certaines décisions, après coup ? Lorsque nous participons consciemment à une action, il nous arrive fréquemment de commettre des erreurs. Mais le regret ne permet pas d’évaluer le degré de consentement. Deuxième problème : la conception du viol défendue les féministes radicales est désastreusement subjective. Tout ce qu’une femme ou une jeune fille vit comme violent serait de facto une « violence ». Il n’est pas nécessaire qu’intervienne un contact physique : la coercition peut être simplement verbale ou visuelle. Le lien crucial entre la coercition et l’usage de la force (ou la menace de son utilisation) est rompu. Les preuves tangibles de la violence (traces de coups, témoins, menaces explicites, etc.) sont désormais inutiles pour qu’un homme soit considéré coupable de violence sexuelle. La femme a seulement besoin de se sentir menacée, envahie dans son intimité ou agressée par lui. Toute dimension subjective dans la définition de la violence sexuelle s’est toujours retournée contre les femmes. Le viol a été si longtemps nié, d’un point de vue juridique, au profit de l’accusé que les femmes ont réagi en tordant exagérément le bâton dans l’autre sens.

Les féministes radicales essaient de créer une utopie virtuelle de sécurité pour les femmes. Comme l’explique Camille Paglia : « Le problème est que ces féministes blanches, appartenant aux couches supérieures de la classe moyenne, croient que l’on peut créer un monde sans douleur. A mon avis seul le totalitarisme pourrait accoucher d’une telle société » (p. 64, Sex, Art and American Culture, Vintage Books, New York, 1992). L’auteure fait appel au sens des réalités face à la manière dont on embrouille le grave problème du viol : « (…) le féminisme, qui a mené une croisade pour que l’on prenne au sérieux le viol, met les jeunes femmes en danger en leur cachant la vérité sur la sexualité. (…) En dramatisant l’omniprésence du viol, les féministes radicales enseignent aux jeunes femmes que, avant de faire l’amour avec un homme, elles doivent formuler un consentement explicite comme dans le cadre d’un contrat juridique. Et c’est ainsi que des jeunes femmes se convainquent d’avoir été victimes d’un viol » (p. 49, op.cit.).

Beaucoup de gens affirment que le nombre de viols augmente. On perçoit cette augmentation en partie parce que davantage de femmes dénoncent ce type de crimes. Mais également parce que la définition du viol a été étendue jusqu’à inclure les viols-par-un-ami. Cependant, même en tenant compte de ces facteurs, la violence contre les femmes semble croître de façon dramatique. Plusieurs chercheurs ont même souligné que les exigences d’autonomie et d’égalité présentées par les femmes ont peut-être fait augmenter les violences sexuelles parce que les hommes essaient de réaffirmer leur domination. On appelle cette réaction en retour, le backlash (titre d’un livre célèbre de Susan Faludi paru aux Éditions des Femmes en 1992, traduit par L.E. Pomier et Evelyne Châtelain, NDT) Dans The Politics of Rape, la sociologue Diana E.H. Russell suggère : « Il y a eu une réaction de certains hommes, réaction provoquée par le désir croissant des femmes d’être plus indépendantes vis-à-vis d’eux. Cette douloureuse période de transition aboutit à une hostilité et une incompréhension terribles entre les sexes. Le viol permet à certains hommes d’exprimer leur hostilité aux femmes. Plus l’ego masculin est menacé, plus il y a de viols. A court terme, plus les femmes veulent rompre avec les schémas féminins traditionnels et s’affirmer de nouvelles façons, plus l’ego des mâles est menacé. » (Cité dans Forcible Rape : The Crime, the Victim and the Offender, sous la direction de Duncan Chappell, Robley Geis et Gilbert Geis, Columbia University Press, New York, 1977.) Une certaine responsabilité incombe à celles ou ceux qui ont annoncé aux femmes qu’elles pourraient tout avoir. C’est peut-être possible dans le meilleur des mondes, mais certainement pas dans les centres-villes, les campus universitaires ou les banlieues où règne une criminalité importante. Dans The Trouble with Rape, Carolyn J. Hursch remarque : « D’un côté, les médias inculquent aux femmes des notions comme l’égalité, l’autonomie et l’indépendance ; de l’autre, on n’accorde aucune importance au fait qu’elles ne sont, et ne seront, jamais physiquement les égales des hommes et resteront donc physiquement vulnérables (…) Même une fois qu’on lui aura accordé tous les droits qu’elle mérite, une femme gardera toujours son anatomie » (p. 131-132, Nelson-Hall, Chicago, 1977).

Le fait que les femmes sont vulnérables face aux agressions physiques signifie que nous ne pouvons pas tout avoir. Nous ne pouvons pas nous promener la nuit dans un campus non éclairé ou une allée sombre, sans courir un réel danger. Ce sont des choses que toutes les femmes devraient pouvoir faire, mais qui appartiennent à un monde utopique. Un monde où vous pourriez laisser tomber votre portefeuille au milieu d’une foule et où on vous le rendrait avec tout l’argent et les cartes de crédit qu’il contenait. Un monde dans lequel on pourrait garer une Porsche dans le centre-ville sans en fermer les portes, et où l’on pourrait laisser les enfants s’ébattre librement dans les jardins et les parcs. Mais ce n’est pas la réalité que nous devons affronter et qui limite notre liberté. Camille Paglia a introduit un peu de réalisme dans la discussion sur le viol. Dans son livre déjà cité (Sex, Art and American Culture), elle explique : « Le féminisme répète sans cesse que les deux sexes sont identiques, que les femmes peuvent faire ce qu’elles veulent, se rendre n’importe où, dire et porter n’importe quoi. Eh bien, c’est impossible. Les femmes seront toujours menacées sexuellement (…). Avec ses fantasmes d’un monde parfait le féminisme empêche les jeunes femmes de voir la vie telle qu’elle est » (ibid., p. 50).

La situation des femmes serait totalement schizophrénique, si l’on en croit les descriptions faites par les féministes radicales. D’un côté, elles seraient des êtres sexuels libres et complets, de l’autre, elles vivraient en état de siège. D’un côté, elles seraient autonomes, de l’autre elles auraient peur d’ouvrir leur porte la nuit. Leur description des hommes sème tout autant la confusion : même le mari, le père ou le fils le plus aimant et le plus doux bénéficierait du viol des femmes qu’ils aiment. Aucune idéologie qui lance des accusations aussi graves contre la classe des mâles ne peut guérir la moindre blessure. Elle ne peut que susciter l’hostilité en retour. Pour les féministes radicales, cet antagonisme a peut-être une utilité. Après tout, le féminisme radical prône la révolution et non la réforme, et les révolutions ne se construisent pas sur la conciliation. Les féministes radicales n’offrent aucune solution contre la violence sexuelle, à moins que l’on accepte leur projet social, économique et politique. Aucune compréhension, aucune confiance ne peuvent s’établir entre hommes et femmes, dans un tel cadre. Mais le féminisme radical ne soigne pas non plus les blessures individuelles des femmes. Même le livre censément définitif de Brownmiller, Le Viol, ne mentionne qu’en passant l’idée que les femmes pourraient se guérir individuellement ou apprendre à se défendre elles-mêmes. Au lieu de cela, on dit aux femmes violées qu’elles ne se remettront jamais de leur expérience… que le viol est la pire chose qui puisse arriver à une femme. «  Tout le système est maintenant conçu de telle sorte que vous vous sentiez estropiée, mutilée pour toujours si quelque chose comme cela vous arrive, observe Paglia. C’est un phénomène typiquement américain - pas du tout européen - et tout le système est rempli de clichés sur la sexualité » (p. 63, idem). Ayant été moi-même victime d’un viol, je ne sous-estimerai jamais le traumatisme que cela provoque. Mais être violée n’est pas la pire chose qui me soit arrivée et je m’en suis sortie. Les féministes qui disent le contraire ne font que me témoigner leur mépris. Le problème du viol a été détourné vers une impasse politique, où se mélangent confusément l’idéologie et une prétendue théorie des classes. Il est temps de retourner aux éléments de base : le consentement et la coercition. En ce qui concerne le consentement, la question fondamentale est bien sûr : « Cette femme voulait-elle faire l’amour ? » Et non : L’homme l’a-t-il convaincue par de belles paroles, corrompue par de l’argent, manipulée, remplie de regret, poussée à boire ou à absorber des drogues ? Et dans un acte pour lequel la femme formule rarement un « oui » explicite, le critère décisif du consentement est l’absence de l’usage de la force physique par l’homme.

Sur la question de la force, il faut absolument que les féministes se concentrent sur les femmes et laissent les hommes de côté. Elles devraient proclamer urbi et orbi que chaque femme doit apprendre à dire «  non » aussi efficacement que possible, quitte à menacer la vie de son agresseur si nécessaire. La véritable façon de rendre une femme autonome, de la rendre l’égale de l’homme qui l’attaquerait serait de lui apprendre à se servir d’une arme et à utiliser d’autres méthodes pour se défendre elle-même physiquement. Il est incontestable que les femmes devraient pouvoir se promener seules dans les rues, la nuit, sans éprouver aucune crainte. Tout comme elles devraient pouvoir ne pas fermer à clé la porte de leur appartement ou de leur voiture. Cependant ce sont les mêmes femmes qui ferment leurs trois verrous chaque soir qui refusent souvent d’apprendre les techniques d’auto-défense parce qu’elles croient ne pas en avoir besoin. Au nom du fait qu’elles devraient pouvoir se sentir en sécurité, elles refusent de prendre les mesures qui leur permettraient de se rendre compte à quel point elles sont en danger.

Les femmes ont absolument le droit de vivre sans être attaquées. Mais personne ne peut jouir d’un droit sans avoir à le défendre, et vigoureusement. Dans son numéro de juillet 1992, le magazine Ladies Home Journal a récemment publié une publicité d’un fabricant d’armes : « L’autoprotection est plus que votre droit, c’est votre responsabilité. »

Les femmes ne sont en sécurité ni dans les rues, ni dans les campus, ni dans leur propre maison. La violence est devenue tellement épidémique que le monde semble devenir lentement fou et que personne ne peut compter sur autrui pour le protéger. Le féminisme a besoin de davantage de femmes comme Paxton Quigley, l’auteur de Armed and Female. Après qu’une de ses amies a été sauvagement violée, Quigley a changé de position : au lieu de faire de la propagande pour le contrôle des armes, elle s’est mise à apprendre aux femmes comment se servir d’un pistolet. Quigley utilise souvent une technique efficace pour venir à bout des réticences des femmes vis-à-vis des armes. Elle leur fait écouter un enregistrement d’un appel à Police-Secours durant lequel une femme qui fut violée par un cambrioleur s’écria : « Qui êtes-vous ? Pourquoi êtes-vous entré ici ? Pourquoi êtes-vous ici ? POURQUOI ? » Après avoir écouté cette cassette, les femmes sont plus décidées à apprendre comment tirer en position couchée ou viser leur agresseur à la tête. L’une des femmes qui a suivi les cours de Quigley a déclaré : «  Les filles grandissent en croyant qu’on va prendre soin d’elles, mais cela ne se passe pas comme cela. » (Wall Street Journal, 4 février 1993.)

L’autodéfense est la dernière frontière du féminisme. Et elle est la solution - si tant est qu’il en existe une - au viol et aux autres formes de violence contre les femmes. Politiser la douleur des femmes n’est qu’une diversion dangereuse, qui retarde la dure tâche de rendre la sécurité aux femmes. Le viol est un crime commis contre des femmes individuellement, et le remède doit aussi être individuel. Les femmes qui sont violées méritent une compassion personnalisée et le respect pour l’expérience des souffrances uniques qu’elles ont traversées. On a mis beaucoup trop l’accent sur la similitude des réactions parmi les femmes violées : il est tout aussi important de traiter ces femmes comme des êtres humains distincts et de respecter ces différences.

De même, les femmes qui ont peur méritent d’être entraînées individuellement à se défendre physiquement contre toute agression. Les théories sur le sexisme de l’homme de Neanderthal n’offrent aucune protection aux femmes, même dans leur propre appartement. Les discours sur le patriarcat ne peuvent protéger aucune femme que son agresseur entraîne dans un sous-bois. Les femmes méritent d’avoir davantage d’autonomie - non pas en rattachant leur douleur et leur peur à un projet politique, mais en apprenant à utiliser la force pour leur propre bénéfice.

L’autodéfense est la dernière frontière du féminisme.

* Tous les intertitres sont du traducteur. Le Viol de Susan Brownmiller a été traduit en 1976 chez Stock par Anne Villelaur mais les citations contenues dans article ont été traduites par mes soins (Y.C.).

Source : Mondialisme.org

[1J’ai traduit en français radical par «  radical » et liberal par « contestataire », bien que le premier terme puisse être synonyme de «  révolutionnaire » et le second de «  libéral », en fonction du contexte et de l’idéologie de l’auteur. Ma connaissance du féminisme (anglo-saxon ou français) est insuffisante pour pouvoir préciser si ces étiquettes sont parfaitement adéquates (N.d.T.)


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