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Ma vie valait-elle la peine d’être vécue ?

vendredi 2 mars 2018 par anik

C’est à 65 ans qu’Emma Goldman a écrit ce texte, sorte de retour critique sur sa vie d’anarchiste.

« Je considère l’anarchisme comme la plus belle et la plus utile des philosophies qui aient été élaborées jusqu’à ce jour pour l’exercice de l’expression individuelle et les relations qu’il établit entre l’individu et la société. (...) Je considère ce qui est généralement vu comme le succès - l’acquisition de richesse, la prise du pouvoir ou le prestige social - comme des échecs des plus macabres. »

« Il a circulé tant d’histoires incohérentes à vous glacer le sang sur mon compte qu’il ne faut pas s‘étonner si les gens ordinaires ont le cœur qui palpite à la seule mention du nom de Emma Goldman. C’est vraiment dommage que soit révolu le temps où on brûlait les sorcières et où on les torturait pour exorciser l’esprit du mal. Parce qu’en fait, Emma Goldman est une sorcière ! Certes, elle ne mange pas des petits enfants, mais elle fait bien pire. Elle fabrique des bombes et défie les têtes couronnées. B-r-r-r ! »
["What I Believe", New York World, 19 juillet 1908.]

« Il est plus probable que les anarchistes seront toujours utilisés par les politiciens pour tirer les marrons du feu pour eux. Cela a été le cas en Russie, et ce sera le cas en Espagne si nos camarades sont assez fous pour faire un front uni avec les socialistes ou les communistes. »
[Correspondance, novembre 1934, dans "Vision on Fire", p.289.]

« Au contraire d’autres théories sociales, l’anarchisme ne se construit pas sur des classes mais sur des hommes et des femmes. »
[“A Rejoinder”, Mother Earth, décembre 1910.]

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Ma vie valait-elle la peine d’être vécue ?

I

À quel point une philosophie personnelle est une question de tempérament et à quel point cela résulte de l’expérience, voilà une question sans intérêt. Nous parvenons naturellement à des conclusions à la lumière de nos expériences, grâce à la mise en œuvre d’un processus que nous appelons la rationalisation des faits que nous observons au cours des épisodes de notre vie. L’enfant est enclin à rêver. En même temps, à certains égards, il appréhende la vie plus correctement que ses aînés alors qu’il prend conscience de son environnement. Il n’a pas encore assimilé les usages et les préjugés qui constituent la majeure partie de ce qui passe pour la pensée. Chaque enfant réagit différemment à son environnement. Certains deviennent des rebelles, refusant d’être aveuglés par des superstitions sociales. Ils sont révoltés par chaque injustice perpétrée contre eux ou les autres. Ils deviennent de plus en plus sensibles à la souffrance qui les entoure et aux restrictions contenues dans chaque convention et tabou qui leur sont imposés.

J’appartiens, de toute évidence, à la première catégorie. Depuis les tous premiers souvenirs de mon enfance en Russie, je me suis rebellée contre l’orthodoxie sous toutes ses formes. Je n’ai jamais pu supporter d’être témoin de la cruauté et j’étais révoltée par la brutalité légale infligée aux paysans de notre voisinage. Je versais des larmes amères lorsque les jeunes gens étais enrôlés dans l’armée et arrachés à leurs proches et à leur foyer. J’éprouvais du ressentiment envers le traitement de nos serviteurs, qui faisaient le travail le plus dur et qui étaient néanmoins logés dans des dortoirs misérables et se nourrissaient des restes de notre table. Je fus indignée lorsque je découvris que l’amour entre des jeunes gens d’origine juive et non juive était considéré comme le crime des crimes et la naissance d’un enfant illégitime comme l’immoralité la plus abjecte.

En venant en Amérique, j’ai partagé le même espoir que la plupart des immigrants européens et la même désillusion, bien que cette dernière m’ait affectée plus profondément. On n’autorise pas l’immigrant sans argent et sans relation à caresser l’illusion confortable que l’Amérique est un oncle bienveillant qui assure la garde affectueuse et impartiale de ses neveux et nièces. J’ai bientôt appris que, au sein de la république, il existe une multitude de façons par lesquelles les forts, les malins, les riches peuvent s’emparer du pouvoir et le garder. J’ai vu tant de travaux pour de petits salaires, qui maintenaient juste à la limite de la misère, au profit de quelques-uns qui faisaient d’énormes profits. J’ai vu les tribunaux, les chambres de législateurs, la presse et les écoles - en fait, tous les lieux d’éducation et de protection - utilisés, en réalité, comme instruments pour la survie d’une minorité, alors que les masses se voyaient refuser tous les droits. J’ai découvert comment les politiciens savaient brouiller toutes les questions, comment ils contrôlaient l’opinion publique et manipulaient les votes pour leur propre bénéfice et ceux de leurs alliés industriels et financiers. Voilà l’image de la démocratie que j’ai bientôt découverte à mon arrivée aux États-Unis. Il n’y a eu foncièrement que peu de changements depuis cette époque.

Cette situation, en substance la vie quotidienne, s’est imposée à moi avec une force qui a balayé les faux-semblants et fait apparaître crûment et clairement la réalité à travers un événement survenu peu après mon arrivée en Amérique. Ce fut la soi-disant émeute de Haymarket, suivie par le procès et la condamnation de huit hommes, parmi lesquels cinq anarchistes. Leur crime était un amour englobant tous leurs semblables et leur détermination à émanciper les masses opprimées et déshéritées. L’État de l’Illinois n’avait réussi en aucune manière à prouver leur lien avec la bombe qui avait été jetée lors d’un rassemblement en plein air sur Haymarket Square à Chicago. Ce fut leur anarchisme qui provoqua leur condamnation et leur exécution le 11 novembre 1887. Ce crime légal a laissé une marque indélébile dans mon esprit et mon cœur et m’a décidé à me familiariser avec l’idéal pour lequel ces hommes étaient morts si héroïquement. Je me suis dévouée à leur cause.

Cela demande quelque chose de plus que de l’expérience personnelle pour acquérir une philosophie ou une opinion sur un quelconque événement précis. C’est la qualité de notre réponse devant l’événement et notre capacité à pénétrer dans la vie des autres qui nous aident à faire nôtres leurs vies et leurs expériences. Dans mon cas, mes convictions proviennent et se sont développées à partir d’événements vécus par d’autres aussi bien que de ma propre expérience. Ce que j’ai vu infligé aux autres par l’autorité et la répression, par l’économie et la politique, transcende tout ce que j’ai pu endurer moi-même.

On m’a souvent demandé pourquoi je maintenais une telle attitude intransigeante envers le gouvernement et de quelle manière, moi-même, j’avais été opprimée par celui-ci. Selon moi, il contrarie tout le monde. Il exige des impôts sur la production. Il fixe des prix qui empêche le libre échange. Il défend toujours le statu quo et les comportements et croyances conformistes. Il s’ingère dans la vie privée et les relations personnelles les plus intimes, permettant aux superstitieux, aux puritains et aux pervertis d’imposer leurs préjugés ignorants et leur servitude morale aux esprits libres, imaginatifs et sensibles. Le gouvernement fait cela à travers ses lois sur le divorce, sa censure morale, et un millier de petites tracasseries envers ceux qui sont trop honnêtes pour porter le masque de la respectabilité. En outre, le gouvernement protège le fort au détriment du faible, institue des tribunaux et des lois que le riche peut enfreindre et que le pauvre doit respecter. Il permet au prédateur riche de faire la guerre afin de conquérir des marchés pour les privilégiés, d’apporter la prospérité aux gouvernants et la mort à la masse des gouvernés. Mais ce n’est pas seulement le gouvernement, au sens de l’État, qui est destructeur de toutes les valeurs et qualités individuelles. C’est tout l’ensemble de l’autorité et de la domination institutionnelle qui étrangle la vie. Ce sont les superstitions, les mythes, les faux-semblants, les faux-fuyants et la servilité qui soutiennent l’autorité et la domination. C’est la vénération envers ces institutions, inculquée par l’école, l’église et la famille, afin que l’individu pense et obéisse sans protester. Un tel processus de dévitalisation et de distorsion de la personnalité des individus et des communautés dans leur ensemble peut correspondre à une période de l’évolution historique ; mais cela doit être combattu énergiquement par tous les esprits honnêtes et indépendants à une époque qui prétend au progrès.

On m’a souvent suggéré que la Constitution des États-Unis était une garantie suffisante pour la liberté de ses citoyens. Il est évident que même la liberté qu’elle prétend garantir est très limitée. Je n’ai pas été impressionnée par la qualité de la garantie. Les nations du monde, avec des siècles de lois internationales derrière elles, n’ont jamais hésité à s’engager dans des destructions de masse tout en jurant solennellement vouloir préserver la paix ; et les documents légaux en Amérique n’ont jamais empêché les États-Unis de faire de même. Ceux qui détiennent l’autorité ont abusé, et abuseront toujours, de leur pouvoir. Et les exemples contraires sont aussi rares que des roses poussant sur les icebergs. La Constitution, loin de jouer un quelconque rôle libérateur dans la vie du peuple américain, leur a volé la capacité de dépendre de ses propres ressources et de penser par lui-même. Les Américains sont si facilement dupés par la sanctification de la loi et de l’autorité. En fait, le mode de vie a été standardisé, banalisé et mécanisé comme la nourriture en boîte et les sermons du dimanche. Tout le monde gobe les informations officielles et les croyances et idées prêtes-à-porter. On se nourrit de la sagesse que lui apportent, à travers la radio et les magazines bon marché, les grandes sociétés dont le but philanthropique est de vendre l’Amérique. On accepte les normes de conduite et artistiques de la même manière que la publicité pour le chewing-gum, le dentifrice et le cirage à chaussures. Même les chansons sont fabriquées comme des boutons ou des pneus d’automobiles - toutes coulées dans le même moule.

II

Néanmoins, je ne désespère pas de la vie américaine. Au contraire, je pense que la fraîcheur de l’approche américaine, le potentiel intellectuel et d’énergie émotionnelle inexploité présent dans le pays, offre beaucoup de promesses pour l’avenir. La guerre a laissé dans son sillage une génération déboussolée. La folie et la brutalité dont ils ont été témoins, la cruauté et le gâchis inutiles qui ont presque ruiné le monde, les ont fait douter des valeurs que leur avaient transmis leurs aînés. Certains, ne sachant rien du passé du monde, ont essayé de créer de nouvelles formes d’art et de vie à partir de rien. D’autres ont fait l’expérience de la décadence et du désespoir. Beaucoup d’entre eux, même révoltés, étaient pathétiques. Ils furent replongés dans la soumission et la futilité, parce qu’il leur manquait un idéal et étaient davantage entravés par un sens du péché et le fardeau d’idées mortes auxquelles ils ne pouvaient plus croire.

Ces derniers temps, un nouvel esprit s’est manifesté dans la jeunesse et se développe avec la dépression. Cet esprit est plus raisonné, bien que encore confus. Il veut créer un monde nouveau mais ne sait pas très bien comment il veut y parvenir. C’est pour cette raison que la jeune génération réclame des sauveurs. Elle a tendance à croire dans les dictateurs et à acclamer chaque nouvel aspirant à cet honneur comme un messie. Elle veut des méthodes de salut claires et nettes, avec une petite minorité dirigeant la société sur une voie unique vers l’utopie. Elle n’a pas encore pris conscience qu’elle devait se sauver par elle-même. La jeune génération n’a pas encore appris que les problèmes auxquels elle est confrontée ne peuvent être résolus que par elle-même et qu’ils devront être réglés sur la base de la liberté sociale et économique en coopération avec les masses qui luttent pour le droit à l’accès aux besoins et aux joies de la vie.

Comme je l’ai déjà dit, mon insoumission envers toute forme d’autorité provient d’une vision sociale beaucoup plus vaste, plutôt que de quelque chose dont j’aurais souffert moi-même. Le gouvernement a, bien sûr, interféré avec ma pleine expression, comme il l’a fait avec d’autres. Les puissants ne m’ont certainement pas épargnée. Les descentes de police lors de mes conférences pendant mes trente-cinq années d’activité aux États- Unis étaient fréquentes, suivies par d’innombrables arrestations et trois condamnations à des peines de prison, puis, la privation de ma citoyenneté et mon expulsion. La main de l’autorité s’est toujours mêlée de ma vie. Si je ne m’en suis pas moins exprimée, ce fut en dépit de toutes les restrictions et les difficultés mises sur mon chemin et non à cause d’elles. Je n’étais en aucune manière la seule dans ce cas. Le monde entier a donné des figures héroïques à l’humanité, qui, face aux persécutions et à l’opprobre, ont vécu et combattu pour leur droit et le droit de l’humanité à une expression libre. L’Amérique s’est distinguée en contribuant par un large quota de rejetons qui n’étaient assurément pas à la traîne. Walt Whitman, Henry David Thoreau, Voltairine de Cleyre, une des grandes anarchistes américaines, Moses Harman, le pionnier de l’émancipation des femmes contre l’esclavage sexuel, Horace Traubel, l’adorable chanteur de la liberté, et tout un éventail d’autres esprits courageux se sont exprimés en conservant leur vision d’un nouvel ordre social fondé sur la liberté envers toute forme de coercition. Il est vrai qu’ils en payèrent chèrement le prix. Ils furent privés d’une grande partie du confort qu’offre la société au don et au talent, mais qu’elle refuse lorsqu’ils ne se soumettent pas. Mais, quel que soit le prix, leurs vies furent enrichies plus que la moyenne. Je me sens, moi aussi, enrichie au-delà de toute mesure. Mais cela est dû à la découverte de l’anarchisme, qui, plus que toute autre chose, a renforcé ma conviction que l’autorité nuit à l’évolution humaine alors que la pleine liberté la garantit.

Je considère l’anarchisme comme la plus belle et la plus utile des philosophies qui aient été élaborées jusqu’à ce jour pour l’exercice de l’expression individuelle et les relations qu’il établit entre l’individu et la société. En outre, je suis certaine que l’anarchisme est trop vital et trop proche de la nature humaine pour mourir un jour. Je suis convaincue que la dictature, de droite comme de gauche, ne pourra jamais réussir - qu’elle n’a jamais réussi, et notre époque le prouvera une fois de plus, comme cela a été prouvé auparavant. Lorsque l’échec de la dictature moderne et des philosophies autoritaires seront plus évidentes et la prise de conscience de cet échec plus général, on donnera raison à l’anarchisme. Considéré sous cet angle, une recrudescence des idées anarchistes dans un futur proche est très probable. Lorsque cela arrivera, je crois que l’humanité quittera enfin le labyrinthe dans lequel elle est aujourd’hui perdue et s’engagera sur le chemin d’une vie saine et de la renaissance à travers la liberté.

Nombreux sont ceux qui nient la possibilité d’une telle renaissance pour la raison que la nature humaine ne peut pas changer. Ceux qui insistent sur le fait que la nature humaine ne change à aucun moment n’ont rien appris et n’apprendront rien. Ils n’ont certainement pas la moindre idée des immenses progrès faits par la sociologie et la psychologie, prouvant sans l’ombre d’un doute que la nature humaine est malléable et peut être changée. Elle n’est en aucun cas une quantité. Au lieu de cela, elle est fluide et réactive à des conditions nouvelles. Si, par exemple, le soi-disant instinct de conservation était si fondamental qu’il est supposé l’être, les guerres auraient été éliminées, ainsi que tous les occupations risquées et dangereuses.

Je veux souligner ici qu’il n’y aurait pas besoin de grands changements, comme on le suppose souvent, pour garantir le succès d’un nouvel ordre social tel que le conçoivent les anarchistes. Je pense que nos moyens actuels seraient appropriés si les oppressions et les inégalités artificielles ainsi que la force organisée et la violence qui les soutiennent étaient supprimées.

On fait remarquer de nouveau que si la nature humaine peut être changée, le cœur humain pourrait-il apprendre à se passer de l’amour de la liberté ? L’amour de la liberté est un trait universel et aucune tyrannie n’a donc réussi jusqu’à maintenant à l’éradiquer. Quelques dictateurs modernes pourraient essayer, et, en réalité, essaient, avec tous les moyens de cruauté dont ils disposent. Même si ils duraient assez longtemps pour mener à bien un tel projet - ce qui est difficilement concevable - il existe d’autres difficultés. D’abord, les peuples que les dictateurs essaieraient de former devraient être coupés de toutes les traditions qui pourraient leur suggérer les avantages de la liberté. Ils devraient aussi être isolés de tout contact avec d’autres peuples auprès desquels ils pourraient s’inspirer d’idées libertaires. Mais, le fait même qu’une personne ait conscience d’être différente des autres crée le désir d’agir librement. L’envie de liberté et d’expression libre constitue un trait fondamental et dominant.

Comme il est habituel lorsque les gens essaient de sortir de situations embarrassantes, j’ai souvent entendu l’argument selon lequel l’homme ordinaire ne veut pas la liberté ; que cet amour de la liberté ne se trouve que chez très peu de gens : que le peuple américain, par exemple, s’en désintéresse complètement. Sa résistance à la récente loi de la prohibition, qui a été si efficace que les politiciens ont finalement répondu à la demande populaire et ont abrogé l’amendement, montre que celui-ci n’est pas totalement dépourvu du désir de liberté. Si les masses américaines avaient été aussi déterminées à aborder des questions plus importantes, elles auraient pu accomplir beaucoup plus. Il est vrai, cependant, que le peuple américain est tout juste prêt à s’ouvrir à des idées progressistes. Cela est dû à l’évolution historique du pays. En fin de compte, la montée du capitalisme et l’apparition d’un État très puissant sont récents aux États-Unis. Beaucoup se croient encore bêtement au temps des pionniers, lorsque le succès était facile, les opportunités plus nombreuses qu’aujourd’hui et que la situation économique des individus n’était pas susceptible de devenir statique et sans espoir.

Il est néanmoins vrai que l’Américain moyen est encore enraciné dans ces traditions, convaincu que la prospérité sera bientôt de retour. Mais, parce qu’un certain nombre d’individus n’ont pas la personnalité et les capacités de penser par eux-mêmes, je ne pense pas que la société, pour cette raison, doive ouvrir une pépinière spéciale pour les revitaliser. J’insiste sur le fait que la liberté, la vraie liberté, une société plus libre et plus flexible, est le seul moyen pour le développement des meilleures potentialités de l’individu.

Je reconnais que quelques individus ont acquis une grande stature à travers leur révolte contre les conditions existantes. Je ne suis que trop consciente du fait que ma propre évolution s’est faite en grande partie à travers la révolte. Mais je considère qu’il est absurde de prétendre que les injustices sociales doivent exister pour rendre nécessaire la révolte contre elles. Un tel argument serait la reproduction de la vieille idée religieuse de purification. C’est manquer d’imagination de supposer que quelqu’un qui montre des qualités supérieures à la moyenne ne pourrait les développer que de cette seule façon. La personne qui, au sein de ce système, a évolué dans un contexte de révolte, pourrait facilement, dans une autre situation sociale, évoluer dans une direction artistique, scientifique ou tout autre domaine créatif et intellectuel.

III

Mais, je ne prétends pas que le triomphe de mes idées éliminerait à jamais tous les problèmes possibles de la vie des hommes. Ce que je crois, c’est que la suppression des obstacles artificiels actuels au progrès préparerait le terrain pour de nouvelles conquêtes et joies de vivre. La nature et nos propres complexes sont susceptibles de continuer à nous apporter assez de peine et d’épreuves. Pourquoi, alors, garder les souffrances inutiles imposées par nos structures sociales actuelles, fondées sur le mythe qu’elles renforceraient nos caractères, alors que des vies brisées démentent quotidiennement une telle notion ?

Les inquiétudes concernant l’adoucissement du caractère humain dans un contexte de liberté sont émises principalement par des gens qui vivent dans l’opulence. Il serait difficile de convaincre un homme qui meurt de faim que le fait d’avoir à manger en abondance ruinerait son caractère. Tout comme pour le développement individuel au sein de la société que j’attends avec impatience, je pense que, avec la liberté et l’abondance, des sources insoupçonnées d’initiatives individuelles jailliraient. Nous pourrions faire confiance à l’intérêt et à la curiosité humaine envers le monde pour le développement de l’individu dans tous les domaines imaginables.

Bien sûr, ceux qui sont enracinés dans le présent ne parviendront pas à prendre conscience que le profit comme motivation pourrait être remplacé par un autre moteur qui encouragerait les gens à donner le meilleur d’eux- mêmes. Il est certain que le profit et le gain sont des facteurs déterminants dans notre système actuel. C’est obligé. Même les riches ont un sentiment d’insécurité. Ils veulent protéger et consolider ce qu’ils ont. Les motivations du gain et du profit sont néanmoins liées à d’autres moteurs plus essentiels. Quand un homme s’assure d’un toit et de vêtements, s’il est du genre à aimer l’argent, il continuera à travailler pour obtenir un statut - un prestige admiré par ses semblables. Dans des conditions sociales différentes et plus justes, ces motivations plus fondamentales deviendraient l’exception, et le moteur du profit, qui n’en est que la manifestation, disparaîtrait. Même de nos jours, le scientifique, l’inventeur, le poète, ne sont pas motivés en premier lieu par le gain et le profit. C’est l’envie de créer qui constitue la première incitation. Il n’est pas surprenant que cette envie soit absente parmi la masse des travailleurs, parce que leurs activités sont mortellement routinières. Sans aucun rapport avec leurs vies ou leurs besoins, leur travail s’effectue dans des environnements des plus épouvantables, sous les ordres de ceux qui ont le pouvoir de vie et de mort sur les masses. Pourquoi seraient-ils incités à donner plus d’eux-mêmes que ce qui est strictement nécessaire pour assurer leur misérable existence ?
En matière d’art, de science, de littérature et dans les domaines de la vie que nous considérons comme quelque peu éloignés de notre vie quotidienne, nous sommes ouverts à la recherche, à l’expérimentation et à l’innovation. Mais notre déférence traditionnelle à l’autorité est si grande que la suggestion d’expérimenter suscite une peur irrationnelle chez la plupart des gens. Il existe certainement de plus grandes raisons d’expérimenter dans le domaine social que dans la science. Il faut espérer, par conséquent, que l’humanité, ou une partie d’elle, aura l’occasion dans un avenir pas trop lointain, de tenter de vivre et d’évoluer dans des conditions de liberté correspondant aux premiers stades de la société anarchiste. L’idée de liberté induit que les êtres humains sont capables de coopérer. Ils le font aujourd’hui même, à un degré surprenant, sinon une société organisée serait impossible. Si les systèmes par lesquels les hommes peuvent se nuire les uns les autres, telle que la propriété privée, étaient supprimés, et si le culte de l’autorité pouvait être rejeté, la coopération serait spontanée et inévitable et l’individu considérerait sa contribution à l’amélioration du bien-être social comme sa plus haute vocation.
Seul l’anarchisme souligne l’importance de l’individu, ses possibilités et ses besoin dans une société libre. Au lieu de lui dire qu’il doit se prosterner devant les institutions et les vénérer, vivre et mourir pour des abstractions, en être déçu et entraver sa vie à des tabous, l’anarchisme insiste sur le fait que le centre de gravité de la société est l’individu - qui doit penser par lui- même, agir librement et vivre pleinement. Le but de l’anarchisme est que chaque individu, partout dans le monde, soit capable de faire ainsi. Pour se développer librement et pleinement, il doit se libérer de l’interférence et de l’oppression des autres. La liberté est, par conséquent, la clé de voûte de la philosophie anarchiste. Cela n’a rien en commun, bien sûr, avec "l’individualisme acharné" si vanté. Un tel individualisme prédateur est en réalité flasque. Au moindre danger menaçant sa sécurité, il court sous l’aile de l’État, hurle pour la protection de son armée, de sa marine ou de tout autre moyen d’étranglement qu’il a à sa disposition. Leur "individualisme acharné" n’est qu’un des nombreux faux-semblants qu’utilise la classe dirigeante pour laisser libre cours à leurs affaires et à leurs escroqueries politiques.

Indépendamment du penchant actuel pour les gros bras, les États totalitaires ou la dictature de gauche, mes idées sont restées inébranlées. En fait, elles ont été renforcées par mes expériences personnelles et les événements à travers le monde au cours des années. Je ne vois aucune raison de changer, tout comme je ne crois pas que la tendance pour la dictature puisse un jour résoudre nos problèmes de société. Comme par le passé, j’insiste sur le fait que la liberté est l’âme du progrès et qu’elle est essentielle dans tous les domaines de la vie. Je considère cela comme une loi de l’évolution sociale que nous pouvons poser comme postulat. Ma foi est dans l’individu et dans la capacité des individus libres à l’effort collectif.

Le fait que le mouvement anarchiste pour lequel j’ai œuvré depuis si longtemps soit, dans une certaine mesure, en sommeil et éclipsé par des philosophies autoritaires et coercitives, me préoccupe mais ne me désespère pas. Il me semble particulièrement significatif que de nombreux pays se refusent à reconnaître l’anarchisme. Tous les gouvernements considèrent que, si les partis politiques de droite comme de gauche prônent le changement social, ils gardent l’idée d’un gouvernement et d’une autorité. L’anarchisme, seul, refuse les deux et propage l’idée de la rébellion sans compromis. Par conséquent, à long terme, l’anarchisme est considéré comme plus mortel pour les régimes actuels que toute autre théorie sociale qui revendique le pouvoir.

Considéré sous cet angle, je pense que ma vie et mon travail ont été une réussite. Je considère ce qui est généralement vu comme le succès - l’acquisition de richesse, la prise du pouvoir ou le prestige social - comme des échecs des plus macabres. Quand on dit d’un homme qu’il est parvenu, je comprends qu’il est fini - que son développement s’est arrêté à ce stade. J’ai toujours fait tout mon possible pour me cantonner à un état de flux et de croissance continuelle, et non de m’enfermer dans un cocon d’auto- satisfaction. Si je devais à nouveau vivre ma vie, comme tout le monde j’aimerais en changer quelques détails mineurs. Mais en ce qui concerne mes principaux actes et attitudes, je referais ma vie comme je l’ai vécue. Je travaillerais à coup sûr pour l’anarchisme avec le même dévouement et la même confiance en sa victoire finale.

Emma Goldman

Harper’s Monthly Magazine, Vol. CLXX,
Décembre 1934


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