robin-woodard

La ligne de partage des eaux

Film de Dominique Marchais
samedi 17 mai 2014

La période est faste. Son titre ne le révèle guère, après We feed the world,
Nos enfants nous accuseront, La terre des hommes rouges, Food inc., Herbe,
voici un nouveau film sur la destruction des modes de vie, des campagnes et
des sociétés par le mépris du peuple et de la vie, la cupidité et le
productivisme. On y voit, on y entend comment des paysans ont cru aux
illusions de la chimie et de la mécanisation à tout va. Comme on entre en
religion. Emballés dans une apparence de rationalité, les messages
propagandistes martelés par des délégués et des élus détournés leur ont
inoculé l’espoir d’un progrès magique ouvrant sur une ère de prospérité et
de facilité. C’est ce qui les a fait tomber d’un coup dans tous les pièges
des représentants de commerce.

Les connaissances acquises par toutes les générations précédentes ?
Ridiculisées.

Les savoirs faire ? Radicalement dévalorisés.

Les architectures et les matériaux économes, beaux et sains ?
Méprisés.

Les bocages, les boqueteaux et les sols ? Détruits.

Les chemins, les reliefs ? Rasés.

Les cours d’eau, les marécages, les tourbières, les forêts galeries ?
Détruits.

Les plantes et les animaux, sauvages ou fruits de milliers d’années de
sélection ?
Détruits.

L’épouvantable souffrance des animaux dans les "circuits" industriels ?
De quoi vous parlez ?

L’autonomie alimentaire et industrielle ?
Détruite.

Les places des hommes dans leurs sociétés ?
Détruites.

Ne pas détruire était devenu mal vu.

Il faut voir à quel point les gens de la génération des "trente glorieuses",
désormais retraités, ont été intoxiqués par la manipulation. Enfin, il faut
relativiser : le film montre surtout des "exploitants" qui ont "réussi" à
profiter de la ruine des autres. Eux sont restés, ont grossi, grossi et
compté les faillites alentour, sans se poser de questions. Devenus
ignorants en quelques dizaines d’années d’application scrupuleuse des modes
d’emploi bancaires et industriels, ils n’ont pas grande conscience des
conséquences de leur action. Aveuglés par les rendements croissants qu’ils
attribuaient uniquement à la chimie et à la mécanisation, ils n’ont même
pas encore compris qu’ils "réussissaient" en profitant de la richesse
biologique léguée par les générations précédentes. Et en l’épuisant ! En
tout cas, ils n’avoueront pas. Dommage que leur babillage ne soit pas
contrebalancé par les témoignages de ceux qu’ils ont contribué à exclure de
leurs métiers et de leurs campagnes. Le bilan du grand démembrement de la
paysannerie vu par des exclus du système réfugiés en banlieue, avec des
enfants en difficulté, aurait été plus intéressant. Cela, seul, mériterait
une étude et un film. Heureusement, Le temps des grâces comporte aussi
quelques belles interventions de Lydia et Claude Bourguignon, et Marc
Dufumier, qui donnent les éléments essentiels pour apprécier l’ensemble de
la situation et corriger les paroles inconséquentes [1].

Là où l’on peut rejoindre le propos d’exploitants qui, à propos du vivant,
parlent de "matière première", de "minerai", et ne voient dans les haies et
les bosquets que des décorations paysagères, c’est sur le maintien des prix
agricoles au plus bas niveau. Rappelons que c’est une politique qui a été
ouvertement décidée dès les débuts de la Cinquième République pour ruiner
les campagnes, produire à outrance et exporter en ruinant les autres. Une
conception technocratique de la création de richesses par la dévitalisation
généralisée, signée Louis Armand et Jacques Rueff, pour la partie française
 [2]

La grande déstructuration dont le film donne un aperçu a commencé avec la
création de la municipalité élue entre propriétaires en décembre 1789, la
vente aux spéculateurs des biens communaux qui avaient été spoliés par
l’aristocratie et le clergé (dès novembre 1790), puis l’interdiction des
langues régionales qui a commencé en 1793 sous l’impulsion de l’abbé
Grégoire. Toujours la révolution détournée par la bourgeoisie déjà
soucieuse de dérégulation pour le plus grand profit du commerce. La
Première Guerre Mondiale a bousculé profondément la paysannerie et ses
cultures tandis qu’aux USA on commençait à réfléchir à l’établissement d’un
ordre capitaliste mondial, ce qui allait donner naissance au CFR en 1921.
Avec la Seconde Guerre Mondiale s’est vraiment révélée la planification
d’une systématisation de l’exploitation par le moyen d’une déstructuration
sans précédent. Peut-être déjà cette guerre, au moins en partie, en tout
cas toutes celles qui ont suivi ont servi à maintenir une tension
extérieure pour affaiblir et détourner l’attention afin de déstructurer
davantage. La déstructuration des sociétés et de leurs écosystèmes est
aussi une guerre, la guerre du capitalisme dérégulé contre la vie. Et, là,
pas de déclaration de guerre, pas de convention internationale pour
protéger les populations, pas de casques bleus, pas d’aide humanitaire...
La Seconde Guerre Mondiale, c’est la conférence de Bretton Woods et le
lancement des institutions internationales dont chacun doit connaître,
aujourd’hui, le triste bilan, c’est le plan Marshall et la conquête des
marchés au détriment des économies autonomes, c’est le grand essor de la
globalisation de la spéculation.

Cette offensive capitaliste généralisée a eu pour conséquences la
réification du vivant et sa réduction en matière première, minerai,
ressources et marchandises, la dissolution des relations sociales
nombreuses et complexes, d’innombrables faillites, l’exil vers les
banlieues et la désertification des campagnes. Comme le démontre l’histoire
de la conférence de Bretton Woods, elle n’a pu être réalisée qu’avec le
détournement des fonctionnements démocratiques par les lobbies financiers
et industriels, cela à tous les niveaux des Etats, des syndicats
professionnels, des coopératives, des médias. C’est pourquoi je l’appelle :
la grande déstructuration. Affaiblir pour manipuler et manipuler davantage
pour briser les dernières résistances.

La réponse à la phase contemporaine de ce joli programme est venue assez
vite. Elle a mûri dans les années cinquante et a émergé avec les
différentes révoltes qui ont généré le mouvement alternatif ; dont les
régionalismes, le courant autogestionnaire, l’écologisme, le féminisme,
etc. C’était le temps de la plus grande conscience du processus de
dérégulation et de spoliation en cours, le temps où, en France comme
partout ailleurs, l’on pouvait encore sauver l’essentiel et reconstruire
avec l’aide de tous ceux qui n’avaient pas encore perdu leurs
savoirs-faire. L’alerte fut chaude pour les prédateurs. Mobilisées pour
l’offensive mondialisée et exaltées par son succès, les troupes de la
domination étaient fin prêtes pour étouffer toutes les contestations et
détourner l’attention afin qu’elles ne ressurgissent pas avant longtemps.
Les émissaires de l’oligarchie du capitalisme mondial, et leurs serviteurs
disséminés aux postes stratégiques (en particulier, dans les médias),
pénétrèrent le mouvement social, en évacuèrent les éléments actifs et se
substituèrent à eux pour pouvoir éteindre l’incendie. C’est dans la foulée
de ce nouveau sabotage social qui faisait définitivement place nette aux
prédateurs que fut lancé, avec l’appui des mêmes, la seconde vague de
déstructuration : le néo-libéralisme qui balaya les années 1980/90, sans
plus rencontrer de résistance notable.

Le temps des grâces reste dans les campagnes. Il ne dit rien de cette
histoire qui éclaire leur destruction et pourquoi il n’a pas été possible
d’enrayer le processus. Il survole trop vite plusieurs domaines
interdépendants sans préciser assez leurs relations. Mais il donne les
éléments d’un terrible constat : les vaches laitières de la filière
industrielle ne tiennent plus sur leurs jambes à 4 ou 5 ans au lieu d’une
vie de 25 ans entre prairies et étable, les vignes sont épuisées 80 ans à
120 ans avant l’échéance, les sols sont morts, et l’enseignement agricole
porte toujours sur les modes d’emploi des lobbies industriels, en oubliant
des détails tels que la vie du sol et l’écologie. C’est l’essentiel pour
comprendre où nous en sommes.

Plusieurs sites rendent compte du travail de Marc Dufumier.

Un film actuellement disponible sur les méthodes améliorant la vie des
paysans et la vie des campagnes :
Cultivons la Terre. Pour une agriculture durable, innovante et sans OGM.
Distribué par ADDOCS, 15 € en DVD.

Pour l’indication de plus de sources d’information, voir la rubrique
"Alternatives
pratiques et relations constructives
" (sur le blog).

Et sur ce qui a été perdu - avec, d’abord, l’immense culture sociale et
écologique du vivre ensemble :
"Au cadran de mon clocher" de Maurice Genevoix

Alain Claude Galtié

[1"Le sol, la terre et les champs : pour retrouver une agriculture saine",
Claude et Lydia Bourguignon, Sang de la terre.
Site du laboratoire d’étude des sols créé par Lydia et Claude Bourguignon :
www.lams-21.com

[2"Le Krach alimentaire - Nous redeviendrons paysans", Philippe
Desbrosses, éditions du Rocher 1988.
Pour éclairer tout à fait la question, il faut savoir que Jacques Rueff est
l’un des fondateurs de la néolibérale - et ultra-élitiste et dirigiste
- Société
du Mont Pèlerin en 1947, avec des gens aussi recommandables que Friedrich
Hayek et Milton Friedman..


Accueil | Contact | Plan du site | | Statistiques du site | Visiteurs : 455 / 602973

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Dossiers, alternatives, politiques et réflexions  Suivre la vie du site Écologiques   ?    |    titre sites syndiques OPML   ?

Site réalisé avec SPIP 3.0.21 + AHUNTSIC

Creative Commons License