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Révolte sociale en Bosnie : un soulèvement populaire au-delà des querelles ethniques

Par Buka
lundi 24 février 2014 par Pierre

Après quelques jours d’accalmie, la révolte sociale repart de l’avant en Bosnie. Plusieurs rassemblements sont prévus ce week-end. Ce mouvement populaire souligne l’écart qui se creuse entre les citoyens et les élites politiques, toujours engoncées dans leur vision ethno-nationale. Le point de vue de Miodrag Živanović, professeur à l’Université de Banja Luka, l’un des rares intellectuels à avoir apporté son soutien aux manifestants.

Buka, le 14 février 2014

Buka (B.) : En ce moment, les manifestations en Bosnie-Herzégovine sont au centre des débats. Vous avez déclaré soutenir cette forme de lutte citoyenne...

Miodrag Živanović (M. Ž.) : Dans tous les cas, il convient de souligner que ces manifestations, menées par une population déçue et en colère, ont un caractère social. Elles ont démarré ainsi, sans aucune connotation politique, ethnique ou autre. Cependant, quelques heures seulement après leur début, la politisation a fait son apparition. Des représentants de chaque communauté ont immédiatement déclaré que quelqu’un était derrière cela, que tout était politiquement organisé.

B. : Nous avons justement entendu toutes sortes de théories du complot...

M. Ž. : En effet, c’est incroyable. Les dirigeants de Republika Srpska (RS) ont par exemple déclaré que six autobus devaient partir de Tuzla pour attaquer cette entité. Certains médias ont annoncé qu’une partie des manifestants avaient une formation militaire et qu’on leur avait distribué des armes...

B. : N’était-ce pas à prévoir de la part des autorités politiques ?

M. Ž. : On pouvait s’y attendre. Je pense qu’il y a derrière cela une volonté des autorités à tous les niveaux d’atténuer, voire de gommer les effets possibles de ces manifestations et que les messages des manifestants ne se réalisent pas à l’avenir. Cependant, il s’est passé autre chose, qui donne l’espoir que les choses vont se déroulent autrement, dans l’intérêt du peuple et non dans l’intérêt des élites politiques nationalistes. À Tuzla et dans d’autres villes ont déjà lieu des assemblées, des forums et autres formes de démocratie directe, qui envisagent comment mettre en œuvre les exigences des manifestants. N’oublions pas également qu’en Fédération quatre gouvernements cantonaux sont tombés. Le problème, désormais, est de nommer un nouveau gouvernement car le mécanisme actuel empêche toute modification. Un nouveau gouvernement doit en effet être nommé par l’assemblée cantonale, elle-même basée sur un principe communautaire. Vraisemblablement pas un gouvernement d’experts car ce serait un suicide politique.

B. : Comment voyez-vous donc, à la lumière de ce cercle vicieux politique, l’avenir de ces manifestations et plus précisément la mise en œuvre des exigences des manifestants ?

M. Ž. : Je pense que la Bosnie-Herzégovine, y compris la RS, ne sera de toute façon plus la même. Le succès des plénums et autres formes de démocratie directe est le signe que la population ne se comportera plus comme un troupeau et ne sera plus repliée sur des lignes ethno-nationales. Les citoyens ne seront plus uniquement des chiffres statistiques lors des recensements. Ils veulent retrouver leur dignité.

B. : Il existe néanmoins une importante résistance de la part des politiques.

M. Ž. : Bien sûr, mais il existe aussi une forme extrême d’irresponsabilité politique, je pense en particulier à la Présidence tripartite qui ne fait rien ! Elle est non seulement inopérante, mais fait en outre preuve d’autisme politique. Aucun membre ne s’est adressé personnellement aux manifestants. On a clairement pu constater le gouffre qui existe entre les élites politiques et le peuple. Cette autisme est le plus gros problème de la vie sociale dans notre pays.

B. : Vous vous êtes entretenu avec divers ambassadeurs et des personnes qui ont observé la situation depuis l’étranger. Comment perçoivent-ils ces événements ?

M. Ž. : J’ai discuté avec certains représentants de la communauté internationale, des ambassadeurs et des membres du Comité d’administration pour la mise en œuvre des accords de Dayton. En règle générale, ils ne savent pas quoi faire de nous ! Ils n’ont pas de solution. Dans leurs déclarations, nous l’avons vu à travers les conclusions du Conseil pour la mise en œuvre de la paix (PIC), ils continuent de répéter les mêmes platitudes : nous soutenons les manifestations, mais nous sommes contre la violence. Et ils conservent cependant fermement entre leurs mains le rôle de médiateur. Depuis des années, la communauté internationale ne fait rien en Bosnie-Herzégovine, à part faire semblant de jouer les médiateurs et de donner quelques conseils insignifiants. Elle essaie simplement, de façon stérile, de justifier son existence. Mais ni la population, ni même nos politiques, n’ont besoin de ces conseils. Les manifestations actuelles ébranlent le ciment de cet édifice national et international.

B. : Tout cette colère et cette rage justifiées ne devront-t-elle néanmoins pas être finalement canalisées institutionnellement ? Les élections vont bientôt avoir lieu. Peu importe si celles-ci seront anticipées ou non, les gens vont voter. Craignez-vous qu’encore une fois, par la volonté des électeurs, les mêmes personnes ne prennent le pouvoir et n’annulent les effets des manifestations actuelles ?

M. Ž. : Le problème de ces élections est qu’un tel danger existe effectivement. N’oublions pas que selon notre Constitution, la formation du gouvernement, du pouvoir législatif et du pouvoir judiciaire dépend des partis politiques. Et ces partis politiques existants n’ont tout simplement pas de vision de ce qui doit être fait...

B. : Mais ils n’ont pas besoin d’avoir de vision...

M. Ž. : Justement, ils ne veulent même pas avoir de vision ! Ici, les tentatives de former de nouveaux partis politiques n’auront aucun effet. Pourquoi ? Car ces concepts étroits, basés uniquement sur une matrice ethno-nationale, ont cimenté l’ensemble de la vie politique. L’espace est déjà saturé. Il n’y a pas de place pour de nouveaux partis politiques. Selon moi, la seule possibilité est que certains des partis actuellement au pouvoir se tournent vers les réformes et se modernisent. C’est la seule petite chance d’envisager des changements, mais pas grâce à la formation de nouveaux partis.

B. : Comment jugez-vous l’ensemble de la réalité sociale en Bosnie-Herzégovine, à travers le prisme des mouvements sociaux tout d’abord et des outils de démocratie directe à présent, mais également en vue de la campagne électorale, lors de laquelle les partis politiques n’attendront que d’utiliser toute action afin de la retourner en leur faveur, à des fins électorales ?

M. Ž. : Certains des principaux partis politiques ont déjà commencé leur campagne électorale en tentant d’instrumentaliser les manifestations. Après tout ce qui s’est passé, je ne crois pas que la population aille simplement voter à nouveau pour reconduire la même structure et les mêmes partis. Je pense que les gens vont tenter de se tourner vers autre chose et d’utiliser l’élection pour exprimer leur mécontentement.

B. : Quelle est votre opinion sur l’influence politique de nos voisins, la Serbie et la Croatie, qui a immédiatement suivi le début de ces manifestations ?

M. Ž. : Nous avons vu par exemple que Zagreb a traité ces manifestations comme des conflits liés à la matrice ethnique. Plusieurs fonctionnaires de Croatie l’ont déclaré publiquement. Les commentaires provenant de Serbie ont été quelque peu différents mais ont adressé un message similaire, à savoir qu’heureusement ces troubles sociaux n’avaient pas lieu en Republika Srpska, mais en Fédération. Une barrière diplomatique a cependant toujours été maintenue afin que la Serbie ne s’immisce pas dans les affaires intérieures de la Bosnie-Herzégovine et préserve son intégrité. Toutes ces déclarations font néanmoins partie des lieux communs de la politique de nos voisins envers nous et montrent qu’ils n’ont pas compris ce qui était en train de se passer ici, du moins pas publiquement. Et cela est également le cas du PIC.

Source : Le Courrier des Balkans


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