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Falsification de l’histoire du mouvement social, France Inter au top

De Alain-Claude Galtié
vendredi 30 décembre 2011 par anik

Deux émissions spéciales de "Là-bas si j’y suis" présentant André Gorz comme un anticapitaliste radical et un penseur de l’écologisme, "une figure de cette radicalité contestataire où les luttes du présent viennent chercher grain à moudre et boussole", etc. Et de dire des petits bouts de la vie d’André Gorz-Michel Bosquet qui semblent coller à peu près à cette image. Et de diffuser des interviews complaisantes, made in France Culture, où nul ne lui demande d’explication sur d’autres actes. Et, sur le site de France Inter, cette belle photo professionnelle de Gorz en compagnie de sa femme, jeunes, souriant à l’avenir, devant l’usine Renault de l’Ile Seguin. Pas un faux pas. Pas un doute sur l’exemplarité du héros. Toute une vie droite comme le bras tendu d’un combattant bolchevique. Un modèle pour les Indignés d’aujourd’hui.

Alors, puisqu’il le faut encore, rappelons quelques petites choses qui cadrent mal avec ce récit idyllique...

Gorz-Bosquet n’était pas un journaliste-philosophe ordinaire. Il partageait la direction du Nouvel Observateur avec Jean Daniel. Un Nouvel Observateur qui est issu de la cassure de la gauche, autour de 1960, entre la tradition révolutionnaire et une Troisième voie plus accommodante avec le capitalisme – le Nouvel Obs étant l’un des principaux vecteurs de celle-ci. En attendant la Fondation Saint-Simon... Enfin, toute cette histoire sur laquelle "Là-bas si j’y suis" porte d’ordinaire un regard plus critique.

Dès les années 1960, époque de la dénonciation de la société de consommation, Gorz-Bosquet s’est engagé avec ardeur dans le soutien au développement de... la grande distribution en appuyant Edouard Leclerc, l’homme dont la Résistance bretonne garde encore un souvenir très vif, puis son fils.

(...) Bosquet-Gorz avait été jusqu’à battre le rappel des notables pour défendre cette noble cause, "signant avec d’autres grands journalistes (François Henri de Virieu, Alain Murcier et Alain Vergnholes du Monde) des tracts pour dénoncer les refus de vente des fournisseurs" (Michel-Edouard Leclerc). Il s’était donc fait le défenseur de la circulaire Fontanet qui avait interdit aux producteurs de choisir leurs distributeurs ! Celle-ci faisait partie du train des mesures de la déstructuration culturelle, économique, sociale et écologique néo-libérale, instaurées dès le début de la 5ème République : "respect intégral des prescriptions réglementaires et notamment de la circulaire interministérielle du 31 mars 1960 sur les refus de vente, afin de ne pas paralyser l’intervention de nouveaux distributeurs pratiquant des méthodes commerciales susceptibles d’accroître la tension concurrentielle à l’intérieur du circuit de distribution", recommandation du Comité Rueff-Armand sur les obstacles à l’expansion économique (21 juillet 1960).
(...)
extrait de Impostures politiques et sabotage de l’avenir

Typique de la déstructuration capitaliste, cette seule action dément la légende construite autour de Michel Bosquet-André Gorz. C’est à des actions comme celle-ci que nous devons la désertification des campagnes et de nombreux quartiers commerçants, l’augmentation de l’usage de l’automobile individuelle, le chômage et le déracinement pour quantité de commerçants et d’artisans, la démultiplication de la puissance financière, et beaucoup de délocalisations.

Enfin, et cela n’est pas le moindre, Gorz-Bosquet, que j’ai pu observer dans ses oeuvres, est l’un de ceux qui ont savamment manipulé pour éliminer les acteurs du mouvement écologiste alternatif, la Nouvelle Gauche française, afin de les remplacer par Brice Lalonde et sa bande venus des réseaux du capitalisme.

"Chez lui [chez Gorz] ou dans les locaux de l’association « Les amis de la terre » (anciennement, rue de la Bûcherie, juste en dessous de Greenpeace), nous étions quelques dizaines à vouloir refaire le monde. Autour de Brice Lalonde qu’il aimait comme un fils, Yves Lenoir, Dominique Simonet (aujourd’hui reporter scientifique à l’Express) et occasionnellement du Commandant Cousteau, de Teddy Goldsmith, de Puiseux, directeur des études économiques d’EDF…et tant d’autres." Michel-Edouard Leclerc, "André Gorz, la mort d’un philosophe".
Ca, on le devine, c’était après l’élimination des alternatifs. A partir de 1975.

(...) Fruit de l’épanouissement de l’empathie entraîné par l’ouverture écologiste au monde, le principal message politique du mouvement alternatif - la nécessité de la régulation sociale et écologique, en commençant par la déconstruction de la culture et du système impérialistes pour les remplacer par une civilisation en phase avec le vivant - fut la première victime de la manipulation. Il fut perdu avec l’élimination des membres du premier mouvement alternatif et, plus de trois décennies après, je ne l’ai pas encore vu reparaître. Et pour cause, devenus censeurs, les exécuteurs d’hier ont scrupuleusement veillé à ce que les acteurs du mouvement (ceux qui n’ont pas renoncé), désormais des témoins gênants, ne puissent se relever, témoigner et s’unir aux nouveaux alternatifs. La voie de la dérégulation néo-libérale était libérée. (...)

"Désamorcer les mouvements politiques de gauche et susciter l’acceptation d’un socialisme modéré (...) infiltrer les syndicats européens (...) extirper les éléments douteux (...) favoriser l’ascension des leaders convenant à Washington", (Frances Stonor Saunders, "Qui mène la danse ? La CIA et la guerre froide culturelle" page 334). Telles étaient les méthodes définies pour la "campagne de propagande et de pénétration" lancée à la fin des années quarante à destination de l’Europe politique et syndicale.
Plus de détails dans :
Impostures politiques et sabotage de l’avenir
Comment le mouvement social est étouffé, sa représentation falsifiée et détournée, et par qui
http://naufrageplanetaire.blogspot.com/2009/01/de-lopposition-la-reproduction-de-la_08.html

André Gorz – Michel Bosquet n’est donc pas exactement cette "figure de cette radicalité contestataire où les luttes du présent viennent chercher grain à moudre et boussole" ! C’est même le contraire puisqu’il a servi à faire disparaître toute l’alternative – le mouvement et la culture – pour la remplacer par les vaguelettes réformistes vertes, et qu’avec l’appui à la grande distribution il a aidé à installer la dérégulation néo-capitaliste. C’est à cause de manipulations comme celles auxquelles ce héros factice a participé, et de récits menteurs (storytelling) comme ces deux émissions, que nous en sommes arrivés là, à supporter, impuissants au milieu des ruines, la dictature de la finance dérégulée.

Quelle mouche a piqué Daniel Mermet et l’équipe de "Là-bas si j’y suis" ? Ignorent-ils tout ? Pourquoi ramènent-ils André Gorz en tête de gondole aujourd’hui ?

Alain-Claude Galtié

Les deux émissions de Là-bas si j’y suis à écouter ici et ici.


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