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Embuscade contre une femme rebelle

par Carlos Alberto Ruiz Socha
samedi 23 octobre 2010 par Pierre

Piedad Cordoba, sénatrice colombienne, a subi une sanction disciplinaire, mais non pénale, par la Tribunal Générale de la Nation, un organe de l’Etat colombien chargé de la surveillance de l’activité publique. On l’accuse de « collaborer avec la guérilla et de lui donner des conseils », d’ « essayer de rompre l’unité nationale », de « pousser la guérilla à être hostile aux partis politiques », d’ « utiliser l’aide de gouvernements étrangers pour chercher un nouveau gouvernement en Colombie », de « trahison de la patrie et appui à la subversion ».

28 septembre 2010

Piedad est sénatrice du Parti Libéral, une des formations politiques historiques dominée par une solide oligarchie qui a eu recours à tous les moyens pour se maintenir. Mais en l’occurrence, elle représente l’authentique sensibilité libérale de gauche de ce groupe. Piedad Cordoba ne s’est jamais approché des parrains dans les mafias, elle a commis un « péché » qui se paie très cher en Colombie : rêver de transformer, miser sur l’honnêteté, être avec celles et ceux « d’en bas ». Exactement la même raison pour laquelle des milliers de femmes et d’hommes sont tombés, en état de rébellion lucide, avec ou sans armes. Dans une patrie qui est à construire et pour le futur de laquelle elle est indispensable.

Quand une insoumise est qualifiée de terroriste

C’est une femme qui fait le lien entre la politique institutionnelle et populaire, avec un caractère de dissidente, de critique, d’insoumise. Elle donne son appui aux femmes, à la population LGTB, aux noirs, aux indigènes, aux pauvres. Elle défend les droits humains, les droits des peuples, la libération personnelle et collective, c’est-à-dire qu’elle se dresse contre l’injustice, l’exclusion, l’oppression. Par conséquent sa lutte est un cri de l’humanité présente et absente, de construction avec l’autre, avec l’altérité. C’est son éthique. C’est pour cette raison qu’elle défend le droit à être, à faire front à l’ignominie. En conséquence, qu’elle le dise ou non, et elle l’a fait à certaines occasions publiquement et de façon manifeste, elle est le porte-drapeau du penser de la rébellion, de la révolte, de la révolution, et du pouvoir reconnaître cela comme alternative probable, quand les autres chemins sont minés, voire fermés ; quand dans ces chemins on n’aperçoit que les préparatifs de l’ignominie, et d’embuscades pour la mort.

Elle vient de tomber dans une embuscade. Cette femme parlementaire a été séquestrée et violentée par des paramilitaires et des militaires. Cette femme qui défend la paix et la justice, qui chaque jour reçoit des menaces de mort et de viles offenses, reproduites dans les médias de communication d’une classe au pouvoir qui la déteste avec rage. Cette femme noire a dû partir en exil. Cette femme qui n’est pas conservatrice a dû affronter des attentats contre elle-même et contre sa famille, de même que de l’espionnage systématique. Cette femme qui défend les droits sexuels et reproductifs a vu l’une de ses filles séquestrée pendant des années. Cette femme qui défend l’avortement est accusée par un anti-avortement fanatique. Cette même femme qui est partie dans la jungle dialoguer avec la guérilla, demander et obtenir la libération des détenus des insurgés, est maintenant punie par un avocaillon qui a accepté pour preuves contre elle ce que n’importe quel étudiant en droit sait ne pas être valable. Mais elle l’a dénoncé, preuves à l’appui, comme un prévaricateur. C’est pour cette raison que le prévaricateur la sanctionne, sans preuves valides. Tout cela pendant que les alliés de fait du Procureur-prévaricateur, qui ont donné des ordres pour assassiner des paysans à la tronçonneuse, sont libres et fiers d’eux-mêmes.

Elle est amie des Commandants Fidel et Chavez. Cette femme de gauche jouit du respect de milliers de progressistes dans le monde entier. Cette femme du XXIème siècle incarne les valeurs d’émancipation venues des siècles anciens, valeurs qui n’ont jamais été acquises par les barons machistes d’une classe politique qui gouverne un pays duquel on peut ressentir de la honte. Avec plus de 27 millions de pauvres et indigents ; avec pillage d’entreprises et activités qui spolient et tuent sans cesse.

Destituée par la Procuratie.

Dix-huit ans. C’est la période pendant laquelle elle ne pourra pas exercer de fonction publique. Et cela se passe dans un pays où les politiciens comme Uribe ont obtenu des charges comme la Présidence après s’être vantés de massacres et de massacres. Ou comme Juan Manuel Santos, ministre de la guerre au moment où ont eu lieu des milliers de disparitions forcées et d’exécutions de jeunes pauvres (ceux qu’on a appelé les « faux-positifs »), de même que des opérations illégales dans des pays voisins et autres délits internationaux.

Là où des centaines de politiciens se sont remplis les poches dans la géométrie d’une corruption débordante, Piedad paie. Avec ce qu’elle possède : son nom, son patrimoine moral. C’est pour cela qu’elle a subi cette embuscade. Montée par un Procureur d’extrème-droite ( appuyé par Gustavo Petro, ex-homme de gauche, pour son élection) qui en plus de brûler des livres de gauche ou de condamner les positions libérales, milite dans les rangs les plus réactionnaires du catholicisme, confinant au ridicule. C’est un personnage dont le ressort viscéral sert à un intérêt pour l’Etat. Remplacer un attentat visant l’élimination physique de Piedad par un écartement des investitures publiques, afin de la laisser sans défense, pour l’isoler et en finir, avec d’autres artifices, avec ce qu’elle représente pour le futur du pays. Mais cela pourrait bien se transformer en boomerang pour lui.

Ceci est écrit dans la douleur d’un pays et d’une humanité, produite par cette nouvelle et d’autres qui émanent de la fosse, de la fétidité des bourreaux et de la saleté de ceux qui les acclament ; ceci fait partie d’une réponse à la bassesse, c’est un témoignage de témoins privilégiés qui ont connu une dirigeante exceptionnelle, tant pour son courage, sa force de caractère, ses qualités, que pour se revendiquer, dans ce temps de marchands, qu’elle a décidé de ne pas se vendre ; ceci oblige à solliciter ceux qui défendent le Droit à la Justice de se prononcer pour faire enquête sur l’inquisiteur Alejandro Ordoñez - le répugnant Procureur fasciste - devant sa Cour (de Justice, ndt) et sur ses objectifs.

Une commission internationale doit être constituée pour étudier ce coup fourré, pour exercer une pression, exiger que le Procureur prenne ses responsabilités, pour le mettre en accusation de cette prévarication, qui n’a pas que des conséquences privées. Avec cette embuscade contre une femme digne, on attente aux valeurs communes de l’humanité, valeurs pour lesquelles Piedad travaille avec honnêteté : la paix, la justice, l’égalité, la liberté, les droits humains. Le droit de lutter.

Traduit par Jean-Louis Seillier pour Investig’Action.

Source : Investig’Action

Carlos Alberto Ruiz Socha est juriste. Auteur du livre « La rébellion limite. Chimères et avenir des droits et résistance devant l’oppression » (Editions Desde Abajo. Bogota, 2008) .


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