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Le travail dans la sortie du capitalisme

Par Jean Zin
mercredi 22 septembre 2010 par anik

Du travail forcé au travail choisi

On ne s’en tirera pas en se tournant les pouces. Il y a tout un travail à faire pour sortir du capitalisme et qui consiste principalement à organiser le travail en dehors du capitalisme et donc du salariat, donner les moyens de passer du travail forcé au travail choisi, libération du travail comparable à l’abolition de l’esclavage et que certains appellent un peu rapidement la fin du travail alors que ce n’est que la fin (relative) du salariat et du marché du travail.

Malgré toutes les exagérations sur l’automation et l’âge de l’abondance, ce n’est absolument pas la fin de la production ni des services ou des fonctions sociales. A l’opposé des illusions d’une production qui se ferait toute seule, il s’agit d’arriver à "produire la richesse autrement" en relocalisant l’économie notamment mais, pour cela, il faut prendre la question du côté de la production et non du côté de la consommation avec un moralisme sans aucune effectivité.

Le préalable d’une véritable alternative au capitalisme serait, en effet, d’abandonner les tendances idéalistes actuelles et revenir sur terre, admettre qu’il nous faut prendre en compte la réalité concrète de la production et qu’il y a une limite à ce qu’on peut espérer, à la conscience de soi comme à la maîtrise de notre avenir. Pour être effectif, le dépassement du capitalisme doit s’appuyer sur le mouvement réellement existant, sur l’adaptation des rapports sociaux aux nouvelles forces productives et non sur nos préférences subjectives, nos croyances religieuses ou nos réactions émotionnelles.

Ce que les luttes pour l’émancipation peuvent nous faire espérer, ce n’est pas rien puisque c’est une conquête du même ordre que l’abolition de l’esclavage, conquête fondamentale s’il en est mais dont il faut se rappeler qu’elle n’a pas débouché pour autant, loin de là, sur une liberté totale ni même sur l’émancipation des travailleurs qui ont dû conquérir de haute lutte depuis protections sociales et droit du travail. Nous avons à faire le pas suivant avec la difficulté de devoir tenir compte de la nouvelle rupture de civilisation que nous connaissons à l’ère de l’écologie, de l’information et du développement humain.

Des alternatives concrètes

Avant d’aborder la question d’une production alternative, le premier obstacle à lever, c’est l’illusion trop répandue qu’il faudrait rêver à quelque utopie et fonder notre projet politique sur nos valeurs ou nos convictions. On voit le résultat de cette "loi du coeur", qui n’est rien d’autre que le symptôme de notre impuissance, avec l’émiettement en petites chapelles. L’histoire n’a jamais consisté en un chemin de fleur qui réaliserait tous nos désirs mais à prendre position entre les alternatives politiques du moment et profiter des quelques opportunités qui s’ouvrent à nous. La question politique que nous pose la conjonction des crises économique, écologique, technologique n’est pas de tout reprendre à zéro mais des possibilités objectives qui nous restent de préserver nos conditions de vie et de continuer l’émancipation humaine dans ce véritable changement d’ère que nous vivons. Ce n’est pas de prendre ses désirs pour des réalités et de faire preuve d’un volontarisme voué à l’échec mais d’établir une stratégie effective pour la construction d’alternatives concrètes car la voie est étroite entre le possible et le nécessaire.

Dans le contexte actuel, on a un besoin urgent d’une critique implacable, et d’abord du volontarisme et de l’idéalisme dominant. Ce n’est pas en remettant en cause le langage ou tel ou tel concept qu’on changera la réalité, retrouvant une communication universelle. Il ne s’agit pas de révolutionner les idées ni les esprits comme un quelconque paranoïaque. Ce qui ne veut pas dire qu’il faudrait accepter l’état des choses sans rien faire ni qu’on n’aurait pas besoin d’idées révolutionnaires mais la question qui nous est posée d’abord, ce n’est certainement pas de convaincre les gens alors qu’on ne sait pas quoi faire, qu’il n’y a aucun accord sur ce qu’il faudrait faire car chacun croit le savoir par une sorte d’évidence qui n’est malheureusement pas la même pour les autres... Il y a confusion entre les dimensions éthiques, religieuses et politiques, entre les niveaux individuels et collectifs. A l’opposé de ces effusions métaphysiques globalisantes perdues dans l’abstraction d’un au-delà inatteignable, c’est tout au contraire au niveau local qu’il faudrait agir pratiquement, et dès maintenant. Il n’y a que des alternatives locales à la globalisation marchande, c’est notre réalité, notre environnement, c’est le territoire qu’il nous faut réhabiter et qui nous ramène sur terre, y compris dans les rapports avec nos concitoyens.

Rien n’empêche bien sûr les expériences communautaires mais c’est tout autre chose qu’une politique communale, la municipalité étant prise comme unité de base de la démocratie (le dème est à l’origine un découpage territorial à l’opposé des solidarités communautaires). Ramener la politique à une démocratie de face à face, avec nos voisins et les gens tels qu’ils sont, pas comme on voudrait qu’ils soient, permet de tempérer nos idéalisations et de mieux évaluer ce qui est praticable. Il ne s’agit pas de s’enfermer pour autant dans sa petite municipalité comme si le monde ne s’était pas globalisé mais seulement d’équilibrer la globalisation marchande par une relocalisation de l’économie et des alternatives locales dans une économie plurielle, au lieu de rêver à une conversion planétaire de l’humanité toute entière à une nouvelle religion écologiste ou quelque autre conception totalitaire qui voudrait arrêter l’histoire, contrôler nos désirs et uniformiser le monde.

Qu’on ne s’y trompe pas, nous vivons bien une époque exaltante malgré les menaces qui s’amoncellent. Nous sommes à l’aube d’un monde nouveau celui du numérique et de l’écologie qui sont plus liés qu’on ne croit et nous font entrer dans une ère nouvelle où toutes nos anciennes conceptions devront être révisées. Alors qu’on se croyait à la fin de l’histoire, nous retrouvons la vie historique avec toutes ses incertitudes face à des enjeux vitaux. Ce qui est certain, c’est que nous vivons une rupture anthropologique, une révolution comme on en a peut-être jamais vue et qui nous prend de court mais qui ne sera certainement pas une révolution selon nos désirs les plus fous. Il faut y insister, ce n’est pas le subjectif qui compte, "décoloniser l’imaginaire" en attendant un miracle, mais l’objectif au contraire, en tant qu’il est l’objet de controverses politiques et confisqué par les tenants de l’ordre établi. Ce qui importe surtout, ce sont les institutions et dispositifs concrets qu’on peut y opposer pour répondre aux transformations déjà effectives. Or, le problème actuel est plutôt la désorientation produite par l’obsolescence des anciennes idéologies et la difficulté de penser cette rupture, parée de tous les fantasmes mais superbement ignorée dans l’obsession d’un retour en arrière.

La question est bien cognitive même s’il ne s’agit en aucun cas de questions d’experts (ni de revenir au "socialisme scientifique"). Les faits ne parlent pas d’eux-mêmes. Le cognitif est toujours l’objet de controverses politiques car il y a des alternatives, des choix à faire parmi les possibles pour agir dans un monde incertain. Seulement, les possibles sont très restreints malgré tout et ne dépendent pas de notre bon vouloir. Il ne faut pas trop faire appel au sentiment dans ces affaires, comme n’importe quel dictateur ou démagogue, mais à la raison, et ne pas surestimer une démocratie mal en point, surestimer la possibilité de choisir son destin tout comme de se faire le porte-parole d’une prétendue volonté générale. L’évolution est toujours une adaptation en même temps qu’une complexification la plupart du temps. La marge de manoeuvre est étroite et concerne principalement les inégalités (lutte des classes qui n’en finit pas) mais il faut d’abord que ça marche et que ce soit durable, adapté à notre temps, aux nouvelles technologies, aux contraintes écologiques et à notre environnement humain (économique, politique, religieux) dans toute leurs diversités. On voit la difficulté de la nécessité de tout reformuler pour adapter les nouveaux "rapports de production" aux "nouvelles forces productives", tout comme pour reconsidérer la place du local dans un monde globalisé.

Dans ce contexte révolutionnaire où c’est la réalité qui a changé et nous devance, les idées qu’on va défendre ici paraîtront aussi audacieuses que n’importe quelle utopie, très loin des revendications habituelles en tout cas, mais ce n’est pas leur audace qui compte, seulement leur justesse et leur praticabilité. Ce sont surtout des dispositifs réellement existants et qui sont "le mouvement réel qui abolit l’état actuel des choses". Il ne s’agit pas de se lancer dans un gigantesque brain storming, internet s’en charge et c’est bien décevant, mais de coller au réel en partant de ce qu’imposent les conditions nouvelles tout autant que les contraintes systémiques ainsi qu’en tenant compte des échecs précédents, qu’on ne peut ignorer, d’étatisation de l’économie ou d’autogestion. Il faut s’en persuader, il n’y a pas tant ce qui est bon et ce qui est mauvais que ce qui marche et ce qui ne marche pas, le volontarisme ne pourra jamais que s’y casser les dents.

En tant qu’écologiste, on a le besoin absolu d’être matérialiste mais d’un matérialisme dialectique qui ne soit pas réductionniste ni dogmatique, un matérialisme non des causes mais des effets, où les contraintes matérielles s’imposent par la sélection après-coup (en dernière instance) et non par nos bonnes intentions. Il ne s’agit pas de prêcher un déterminisme total où l’esprit ne serait que le reflet de la matière, au contraire, il s’agit de prendre acte de nos aveuglements qui nous condamnent à procéder par essais-erreurs. Pour ce matérialisme dialectique, l’objectivité n’est pas dans la science préalable mais dans l’expérience, dans le résultat en ce qu’il manifeste des contraintes effectives et rétroagit sur l’intention initiale. Ce soupçon sur le savoir, qui est la marque de l’apprentissage et d’une histoire en train de se faire, nous oblige à d’autant plus de science, à s’informer le plus complétement possible, à tenir compte des savoirs accumulés tout comme de l’examen rapproché des faits.

Pour clore ces questions de méthode, il faut rappeler l’importance des notions d’écosystèmes et de système de production qui sont essentiels pour tenir compte des interdépendances, des circuits, des équilibres, nous obligeant à penser global chaque système (dans une pluralité de systèmes). Cela nous apprend au moins qu’on ne peut prendre la question du côté de la consommation mais plutôt du côté de la production et du travail lui-même, ou mieux du système de production où devront se combiner production, reproduction, échanges. C’est le défi auquel il nous faut répondre d’un système de production alternatif et pas seulement de mesures isolées. Il faut apprendre à penser global, ce qui est tout aussi vital que de ne pas être tourné vers le passé mais de construire l’écologie de l’avenir, ce qui veut dire notamment en tirant parti des technologies numériques qui sont au coeur des bouleversements en cours.

De l’ère de l’entropie à l’ère de l’écologie

La rupture anthropologique que nous vivons peut se résumer au passage de l’ère de l’énergie à l’ère de l’information, c’est-à-dire de l’ère de l’entropie à l’ère de l’écologie dans un saut comparable à celui du vivant qui arrive à s’opposer à l’entropie par la reproduction et l’homéostasie, dans une évolution complexifiante. Rien de tout ceci n’est évident puisque ce qui apparaît dans un premier temps, c’est le caractère intolérable de l’entropie à laquelle le souci écologique n’a pas encore mis un terme, c’est la conscience des destructions passées et des menaces dont il faut se prémunir. Seulement, l’ère de l’écologie devra bien mettre fin à la dévastation de la Terre avec la mise en culture de la nature, le respect de ses cycles biologiques et des équilibres climatiques. Dans ce cadre, la définition la plus large qu’on peut donner du travail, au-delà de sa signification physicienne de dépense d’énergie et dès lors qu’il ne s’agit pas de dépenser de l’énergie en pure perte, c’est son caractère anti-entropique qui va du ménage à la culture des sols, jusqu’à la programmation et l’information.

Difficile à croire cette interprétation optimiste de l’écologie, sans doute, tout autant que de croire qu’on entre dans un monde où l’information serait plus importante que l’énergie alors que les énergies renouvelables sont encore si minoritaires et que le pétrole est en voie d’épuisement. Difficile de parler d’immatériel enfin quand ce sont toutes les matières premières qui vont manquer avec le développement des pays les plus peuplés - car l’immatériel ne supprime évidemment en rien le matériel. On peut donc bien prétendre que rien n’a changé, que notre société est toujours industrielle, voire hyperindustrielle, de même qu’on peut constater qu’elle est toujours agricole mais c’est refuser de prendre en compte la part grandissante de la production immatérielle, qui est un fait massif, et la différence des logiques en jeu, notamment en ce qui concerne le travail car plus encore que les produits (financiers, culturels, médiatiques, publicitaires), c’est le travail qui devient immatériel passant du travail de force (travail forcé qui se mesure par le temps) à la résolution de problèmes (qui se mesure au résultat seulement) exigeant la mobilisation de notre subjectivité et de notre autonomie pour occuper une fonction plus qu’un emploi. C’est ce qui rend d’autant plus nécessaire que ce soit un travail choisi, travail autonome, par objectif, et non plus travail subordonné mesuré par le temps (ce qui n’est viable, on le verra, qu’à condition de bénéficier d’un revenu garanti).

On peut penser qu’il est un peu abusif et réducteur de parler de "capitalisme cognitif", tout comme d’intelligence collective. Il n’empêche que ce qui remplace la force de travail désormais, c’est bien la compétence, la qualification, les connaissances particulières de chacun, sa subjectivité, son affectivité. Non seulement un "savoir-faire", nous disent les publicitaires, mais un "savoir-être", en tout cas tout ce que les machines ne peuvent pas faire toutes seules. On peut dire que ce n’est pas vraiment nouveau non plus, tout travail mobilisant l’humanité des travailleurs qu’on ne peut jamais réduire à la force animale. Sauf que c’est devenu le coeur de la production, le travail immatériel se révélant dès lors inadapté à la logique salariale héritée des industries de masse, la peine des corps ne pouvant plus unifier l’activité productive, une partie de la population pouvant même être rejetée comme "inemployable" par manque de qualifications adaptées.

Il faut ajouter que ce n’est pas seulement la force de travail et le salariat que le numérique rend obsolètes. Le capitalisme se trouve remis en cause par l’économie immatérielle dans ses fondements mêmes, que ce soit le travail (autonome), la propriété (numérique et biologique) ou la valeur (spéculative). En effet, parmi les différences les plus significatives de l’information avec l’énergie, il faut souligner son caractère non-linéaire, sans proportionnalité entre la cause et l’effet (une petite information peut tout changer). Une de ses conséquences est de rendre la valeur d’échange plus incertaine, éphémère et pour tout dire spéculative, un peu certes comme les tulipes en 1637 ou les oeuvres d’art, manifestant si souvent la folie des foules plus que leur intelligence collective, sauf que cela ne touche plus seulement les marges mais une part de plus en plus importante de la production où la valeur immatérielle et publicitaire des marques dépasse largement les coûts matériels des produits, où la conception est plus importante que la production. Une autre conséquence immédiate de la non-linéarité du monde de l’information ainsi que du passage à une économie de la demande, grâce au numérique permettant de coller à ses fluctuations, c’est l’extension d’une précarité si difficile à vivre sans protections adaptées.

L’autre caractéristique problématique du numérique est mieux connue de la gratuité qui s’oppose frontalement à toute propriété intellectuelle ou immatérielle et contre laquelle les lois tentent vainement d’ériger des barrages juridiques, manifestant ainsi que nous sommes encore au tout début d’un monde nouveau dont les logiciels libres témoignent, où la notion de bien commun aura été étendue au partage des connaissances et à toutes les productions numériques, dans la continuité de la science mais cette fois pour des raisons largement techniques, obligeant dès lors à repenser complétement les modes de rémunération des travailleurs du numérique au moins.

Non seulement l’économie de la connaissance est fondamentalement inappropriable mais une autre caractéristique de ce qu’on peut appeler une économie de l’attention, c’est qu’elle n’est pas extensible. Une fois le marché saturé (on y est presque), il n’y a plus de croissance immatérielle possible, ce qui devrait achever de décourager les capitalistes d’y investir. Notons que des entreprises comme Google sont devenus capitalistes largement après-coup, les capitaux étant moins ici une condition qu’une conséquence de la captation des flux.

Il ne faut pas se cacher les problèmes écologiques posés par l’extension des produits numériques à plus de la moitié de la population mondiale déjà (mobiles et tv surtout). C’est qu’il n’y a pas d’immatériel sans support matériel. Ce n’est pas seulement la consommation d’énergie qui est plus qu’améliorable, les procédés de fabrication, les composants sont à revoir avec plus de modularité pour réduire l’impact de l’obsolescence produite par l’innovation technologique. Il y a de véritables défis qu’il faudra relever pour rendre le numérique soutenable mais on ne pourra plus s’en passer car il fait partie de la solution plus que du problème.

Il faut se garder de réduire les produits numériques à de simples marchandises ou des gadgets comme disait Ellul, ce qui est légèrement exagéré pour ce qui est en passe de faire partie des droits de l’homme primordiaux, même si la part de prestige n’en est pas absente bien sûr. On se trompe à réduire les supports de la communication à la consommation de biens alors qu’ils servent à créer et maintenir des liens, les réseaux sociaux étant l’application majoritaire. On peut toujours trouver critiquables les musiques à la mode et les contenus culturels de masse, on ne peut les réduire ni au matérialisme, ni à l’individualisme. Au lieu de voir dans l’accès de tous à l’expression numérique un signe de la décadence de l’esprit, comme si le passé ne témoignait pas d’un état de fait bien plus ancien, il faut y voir au contraire le premier pas vers une intelligence collective à construire, les débuts de notre alphabétisation.

Aucun retour en arrière n’est pensable, l’écologie de l’avenir, c’est bien l’écologie à l’ère de l’information. La bonne nouvelle du souci écologique s’imposant au monde par l’information justement, c’est qu’il est la promesse de la fin du désastre, fin d’une entropie trop anthropique, promesse d’un monde plus responsable et vivant qui n’ira plus à sa perte mais pourra continuer à se construire et se complexifier avec le temps. Il y a un monde en train de finir, celui de l’entropie, de l’énergie, de l’irresponsabilité et de l’ignorance mais nous sommes au début d’un nouveau monde, d’une ère nouvelle qui commence à peine et qui nous laisse désorientés dans un monde devenu obsolète aussi bien dans ses idéologies que ses institutions.

Du salariat au développement humain

Il y a de multiples raisons de vouloir sortir du capitalisme, au moins de ce qu’on peut appeler un "totalitarisme de marché" contaminant toutes les activités. Il y a des raisons sociales depuis l’origine, des raisons écologiques nous obligeant à sortir du productivisme mais il y a aussi désormais des raisons économiques voire techniques de sortir du capitalisme et du salariat pour adapter les rapports de production aux nouvelles forces productives immatérielles, nous donnant une chance de réussir là où les divers socialismes ont échoué. Le capitalisme industriel est basé sur le salariat puisque c’est du capital qui produit du capital (du profit) grâce au travail humain dont il augmente la productivité par ses investissements. Sortir du capitalisme signifie sortir du salariat et de ce qu’il garde de l’esclavage comme travail forcé, en donnant les moyens à tous d’un travail choisi ainsi qu’en réorientant l’économie sur le développement humain. C’est ce travail post-capitaliste, post-salarial, dont il faut dégager les moyens institutionnels et financiers.


L’ouvrier vend sa force de travail parce que, ne disposant pas des moyens de production, il ne peut l’utiliser pour son propre compte. S’il n’était pas un libre citoyen, on ne permettrait pas au prolétaire de céder sur le marché une faculté personnelle telle que la force de travail (toute sa personne appartenant déjà, de droit, à d’autres). Mais s’il n’était pas dépossédé de toute ressource économique, il n’aurait aucune raison de la céder. Libre et dépossédé à la fois : l’indépendance juridique va de pair avec la dépendance matérielle. (Paolo Virno, Le souvenir du présent, p157)

On s’est un peu emballé sur la question de la "fin du travail" qui n’était pour Jeremy Rifkin que "la fin de l’emploi". L’automatisation a donné l’illusion à beaucoup d’un âge de l’abondance où les machines feraient tout le travail sans nous. On a voulu expliquer aussi par cette automatisation un chômage de masse qui a pourtant des raisons largement monétaires, on s’en aperçoit mieux en temps de crise, et ne touche pas tous les pays. Définir, comme on l’a fait, le travail au niveau le plus général comme ce qui s’oppose à l’entropie suffit à montrer que ce n’est pas le travail qui peut manquer, seulement d’en trouver rémunération. Les chantres de la fin du travail négligeaient aussi le besoin pour chacun/chacune de valoriser ses compétences, d’accéder à une reconnaissance sociale, y compris financière. On peut toujours dire que ce n’est plus un "travail", si l’on veut. Il y a bien quelque chose qui finit, une forme de travail, celle du salariat avec la valeur-travail comme mesure de la valeur d’échange. Ce n’est pas la production de richesses elle-même qui finit, ni les échanges marchands. Il ne s’agit pas de vivre en vacances perpétuelles mais bien de produire la richesse autrement et de relocaliser l’économie autant que faire se peut.

La critique du travail aliéné reste indispensable pour améliorer les conditions de travail et les droits des travailleurs sans qu’on se croit obligé de glorifier le non-travail pour autant, encore moins la consommation de loisirs. On peut prétendre que le nom de travail est récent, désignant une réalité tout aussi récente : le travail salarié qui ramène toutes les activités productives à une mesure unique indifférenciée, celle du temps de subordination ou du temps machine, mais ce n’est pas une raison pour prétendre que le travail serait une invention récente alors que le labeur date au moins du néolithique, quand il a fallu gagner sa vie à la sueur de son front en abandonnant la vie de chasseur-cueilleur. Depuis ce temps de labours, on a connu esclavage et servage pour faire le travail, dans des conditions guère enviables. Les conditions de travail se sont considérablement améliorées jusqu’à pouvoir rendre le travail désirable (même pour les riches !). Ce n’est pas le cas général encore, sans aucun doute, mais il se pourrait qu’on aille majoritairement vers une amélioration plus qu’une dégradation des conditions de travail, selon un renversement comparable au passage du travail forcé des fous dans les asiles à l’ergothérapie, où le travail qui était abêtissant se révèle pouvoir devenir un travail désirable et même thérapeutique, où il devient "le premier besoin de l’homme" comme dit Marx. Il ne s’agit donc pas de supprimer le travail magiquement mais de sortir de la subordination salariale et de la dépendance des entreprises capitalistes, en généralisant le travail autonome ainsi qu’en favorisant les échanges de proximité. Il s’agit plutôt de changer le travail pour changer la vie.

On ne peut qu’être d’accord avec les "critiques de la valeur" sur le fait qu’il y a une solidarité systémique entre le salariat basé sur le temps de travail, les marchandises où la valeur d’échange prend le pas sur la valeur d’usage, et l’autovalorisation du capital qui détermine la production par les marchés financiers. Ce n’est effectivement pas que les rapports humains sont ramenés faussement à des rapports entre choses mais bien que ces rapports impersonnels et abstraits constituent "les rapports réels du capitalisme qui structurent sa trajectoire dynamique et sa forme de production" (Postone, p. 19-20). La découverte de Marx, c’est bien la notion de système de production où consommation, distribution et production sont solidaires, font système et s’imposent à nous par son dynamisme, ce qu’on appelle le "cercle vertueux de la croissance", tout autant que par ses crises cycliques.


"La domination sociale ne consiste pas, à son niveau le plus fondamental, en la domination des hommes par d’autres hommes, mais en la domination des hommes par des structures sociales abstraites que les hommes eux-mêmes constituent" (Postone, p. 53-54)

Ce qu’on peut reprocher cependant aux "critiques de la valeur", c’est de croire qu’il suffit d’en dénoncer le "fétichisme" pour s’affranchir du système en même temps que du fétichisme. Par son travail l’homme se produit comme résultat d’un processus qui le dépasse et qu’il ne peut se réapproprier complétement. Marx lui-même pensait qu’on devait retrouver la maîtrise collective de ce qui n’était que le poids de nos propres actions mais cela s’est révélé pas si facile. On ne peut faire plus que tenter de construire un autre système, moins productiviste et plus adapté aux nouvelles forces productives, pas se passer de système pas plus que de langage ou même de monnaie. Notre dépendance du marché financier commence d’ailleurs bien avant le capitalisme industriel puisqu’on peut la dater au moins de l’inflation qui a suivi l’apport d’or et d’argent d’Amérique en Espagne, touchant les autres pays et tous ceux qui se croyaient complétement en dehors des circuits internationaux n’ayant eu vent de ces découvertes lointaines. On ne peut rêver s’affranchir de cette causalité systémique qui résulte des flux contraires d’argent et de marchandises, du caractère social de la monnaie et de la production. Dénoncer le fétichisme de la monnaie ne change en rien sa valeur effective, son efficace, bien qu’elle puisse perdre aussi toute valeur quelquefois. Cela devrait juste nous faire réviser notre mépris pour le fétichisme tribal, la monnaie étant, comme le langage, l’incarnation de la société comme un tout (ce pourquoi si on augmente la masse monétaire l’inflation tend à la ramener à sa valeur initiale). Il ne suffit donc pas de dénoncer les ressorts d’un système, il faut pouvoir y opposer un autre système qui soit viable, il ne suffit pas de dénoncer l’aliénation salariale, il faut organiser le travail autonome en tenant compte de la "détermination en dernière instance" par l’économie, c’est-à-dire la sélection après-coup des systèmes les plus viables sur le long terme. Il n’y a pas de mystère de la valeur qu’il suffirait de dévoiler comme si les causalités étaient idéologiques, pur illusionisme escamotant ainsi une causalité matérielle bien réelle (le "bon marché des marchandises"), ce qui est un comble, on l’avouera, pour des lecteurs de Marx !

Il ne suffit donc pas de "se libérer du travail" comme de ses illusions pour retrouver une liberté naturelle et des vérités éternelles. C’est très concrètement qu’il faut construire une production alternative et développer l’autonomie individuelle. L’autonomie n’est pas une propriété naturelle comme s’en persuadent si facilement les dominants, c’est une construction sociale, de même que les échanges de proximité et les coopérations locales ont besoin d’être organisés collectivement pour être facilités sans pouvoir se fier à une "pollinisation naturelle" pas plus qu’à une providence divine qui arrangerait tout cela tout seul.

Quand on prend ces questions au sérieux, dans leurs modalités matérielles, on se rend compte qu’on passe bien du quantitatif au qualitatif conformément à la logique hégélienne (quantité/qualité/mesure) sans que cela change autant le travail lui-même qu’on pouvait l’imaginer, sans même que cela fasse reculer le quantitatif qui se développe au contraire avec la numérisation. Délivrés du travail abstrait mesuré par le temps nous rend plus dépendants du résultat, de notre production effective. L’aliénation peut s’en trouver renforcée, nous touchant de façon plus intime. Tout de même, on va vers la fin du travail comme équivalence indifférenciée au profit de la valorisation du savoir-faire, on va du travail sans qualité à la qualification, du travail forcé au travail choisi, progrès comparable à la libération de l’esclavage avons nous dit, même si c’était loin de nous avoir ouvert les portes du paradis...

La seule voie praticable au-delà d’une régulation du capitalisme, c’est celle de l’organisation d’une production alternative. Répétons-le, il faut partir de la production plutôt que de vouloir restreindre autoritairement les consommations. Il serait insupportable de vouloir définir des besoins universels, même si on doit forcément décider des priorités collectives, ce serait un régime politique inquisiteur et arbitraire. Au lieu de vouloir définir nos besoins et restreindre nos libertés, il nous faut conquérir au contraire de nouvelles libertés, partir du producteur comme personne singulière et l’aider à valoriser ses compétences ou ses talents. C’est le passage de la sécurité sociale au développement humain, qui est pour Amartya Sen un développement de l’autonomie (des capabilities) mais qui est surtout exigé par le travail à l’ère de l’information tout comme par un souci écologique qui doit s’appliquer prioritairement aux sociétés humaines et à la qualité de la vie.

Les institutions du travail choisi

Il ne faut pas se cacher ce que peut avoir de décevant le fait qu’il n’y ait que des alternatives locales à la globalisation marchande alors qu’on voudrait tout changer d’un seul coup d’un seul. Des relais nationaux ou européens peuvent être très précieux, donnant une dimension plus large aux micro-expérimentations et favorisant leur contamination, beaucoup doit être fait aux niveaux nationaux et européens, des mouvements mondiaux peuvent éclater mais si une relocalisation est nécessaire, elle doit inévitablement se faire localement, véritable mise en pratique de la maxime écologiste "penser global, agir local", sachant qu’on doit privilégier la dimension politique et collective. Au moins, l’avantage, c’est qu’on peut agir dès maintenant au niveau local, pour peu que les conditions politiques s’y prêtent, sans attendre une hypothétique révolution mondiale, et même si cela paraît beaucoup moins exaltant. La généralisation de ces transition towns pourrait d’ailleurs être assez rapide à l’ère du numérique.

Les dispositifs concrets du travail autonome et de la relocalisation ont été rassemblés en 1997 par André Gorz dans ’’Misères du présent, richesse du possible", à partir du mouvement réellement existant et des nouvelles forces productives. C’est en premier lieu un revenu garanti, objet de nombreuses critiques par André Gorz lui-même avant de s’y rallier car c’est la condition de la sortie du salariat et de la libération du travail. Condition nécessaire, ce n’est pourtant pas une condition suffisante comme le croient la plupart des partisans d’un revenu d’existence mythifié qui doit non seulement être suffisant, pour ne pas être condamné aux petits boulots, mais s’inscrire dans une production alternative effective. Le revenu garanti n’est pas destiné en effet à la consommation passive de marchandises mais à donner l’autonomie dans le travail, à donner les moyens à tous d’un travail choisi. Cette mesure dépasse le niveau local et semble encore trop irréaliste bien qu’elle finira par s’imposer devant la montée de la précarité (tout comme la gratuité numérique). Elle rencontre des résistances idéologiques et des craintes qui sont du même ordre que celles que pouvait susciter l’abolition de l’esclavage, son financement n’étant pas aussi utopique qu’on le croit car le revenu est déjà largement socialisé. Plus fondamentalement, l’enjeu du revenu garanti n’est pas la consommation mais au contraire d’utiliser des ressources inemployées en favorisant le travail autonome. Ce n’est donc pas une charge mais un investissement comme l’éducation et toutes les institutions du développement humain. Ce qui implique de ne pas s’en tenir au revenu mais de se focaliser sur les conditions de production ainsi que sur les protections sociales d’un travail autonome qui ne peut être laissé hors du champ du droit du travail comme les auto-entrepreneurs actuellement.

Le travail autonome et coopératif est majoritairement local. Non pas exclusivement (avec les réseaux, on peut travailler au loin) mais il constitue une des bases de la relocalisation de l’économie. Pour favoriser les échanges et les services de proximité on a absolument besoin de monnaies locales qui avantagent les produits locaux (en échappant possiblement aux taxes notamment). Cette dimension locale est essentielle, écologique et pas seulement sociale, destinée à la fois à équilibrer la globalisation marchande et fournir un débouché au travail autonome, hors salariat.

Revenu garanti et monnaies locales sont des conditions préalables, reste que le travail autonome n’est pas à la portée de tous, il n’est pas si naturel que le prétendent certains et l’individu n’est pas une entreprise à lui tout seul. Il faut des institutions du travail autonome et du développement humain pour développer et valoriser les compétences de chacun, favoriser les coopérations, connecter l’offre à la demande. C’est le rôle de ce que j’appelle, après Bookchin, lescoopératives municipales et qu’André Gorz appelait des ateliers coopératifs. L’intérêt d’en faire des structures municipales est de se déconnecter de la pression des marchés que subissent les coopératives mais il est aussi politique. En effet, la communalisation permet de sortir du communautarisme en mêlant les milieux différents qui cohabitent sur le même territoire. Le principe de la prise en charge de l’économie locale par la municipalité est primordial, non seulement avec une monnaie locale mais aussi avec l’organisation de la production locale. Les coopératives municipales, véritables institutions du développement humain, devraient assurer différentes missions : dynamisation des échanges locaux, services d’assistance ou de formation, valorisation des compétences, aide à l’autonomie et recherche des synergies (coopérations), production alternative non marchande, etc. L’important, c’est de ne pas laisser isolés les travailleurs autonomes et d’apporter les moyens de leurs projets professionnels.

Ces dispositifs dessinent assurément un tout autre monde, bien loin de celui que nous connaissons et des préoccupations actuelles avec une véritable inversion des logiques qui fait que la question de la retraite ne se pose plus du tout dans les mêmes termes par exemple. Il n’y a aucune chance qu’ils trouvent dés lors un écho dans la population avant que la pression de la nécessité ne se fasse plus contraignante. Unique horizon du mouvement social, la défense du salariat semble pourtant bien vouée à l’échec, tout autant que les efforts désespérés des industries culturelles pour empêcher la gratuité numérique. Plutôt que de continuer à subir la destruction du salariat et de ses protections sociales ou de rêver à une étatisation de l’économie, il faudrait pourtant bien passer à autre chose, sortir du capitalisme et du XXème siècle pour entrer très concrètement dans le monde nouveau qui s’ouvre devant nous et que nous n’avons pas choisi mais qui nous a déjà transformés et n’a pas que des mauvais côtés puisque c’est aussi l’ère de l’écologie et du développement humain sinon de la connaissance et de la communication. Etant donnée l’inertie naturelle des systèmes sociaux, une telle rupture ne peut se faire sans une crise de grande ampleur, à n’en pas douter. En attendant la situation ne pourra que continuer à se dégrader. La bonne nouvelle, c’est qu’il ne semble pas qu’on puisse durablement restreindre nos libertés désormais, brider notre autonomie alors que la production en a un besoin vital. L’avenir est à nous, ce qui ne veut pas dire que ça se fera tout seul. Il y a du boulot !

Jean Zin


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