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La biodiversité animale agricole (2ème partie)

De Antoine de Ruffray
dimanche 29 août 2010 par anik

Dans la deuxième partie de cette étude, l’auteur aborde le XXème siècle et plus spécifiquement pour commencer, ses escalades productivistes, sanitaires et techniques.

Dès la fin de la première guerre et surtout après la seconde, une bonne partie de l’industrie convertie à des fins plus pacifiques, fabriqua les outils et les produits industriels agricoles (explosifs devenus engrais, blindés convertis en tracteurs, barbelés pour clôturer, chimie des gaz de combat comme pesticides, ... [1]). Dans les années d’après guerre, bien sûr les régimes alimentaires très protéinés en vigeur dans les bases américaines, en Europe, faisaient rêver tout le monde ! Soutenue par l’économie US (Plan Marsahll) dès la Libération, l’Europe du Marché Commun [2] imitant l’Amérique du Nord, organisa le développement agricole industriel pour assurer son autonomie alimentaire. Puis elle a poursuivi cette expansion au prétexte de nourrir le monde, euphémisme édulcorant de la guerre commerciale. L’agriculture et l’élevage des pays du Nord furent ainsi projetées à une échelle macro-économique, phénomène reproduit déjà avant la guerre en URSS puis dans les pays de l’Est, de manière assez mimétique et parfois moins efficace. [3]. La dépendance des importations de protéines végétales imposée à l’Europe en reconstruction par les USA [4], ne freinait pas cette expansion fulgurante.

À cette époque, décorant le monde rural de bâtiments d’élevage en béton flambant neufs, une nouvelle forme d’"élevage" apparut, baptisée "hors-sol" : cette fois une alimentation entièrement artificielle est distribuée automatiquement. Elle a entraîné de nouvelles sélections d’animaux supportant ces conditions entre quatre murs jusqu’à leur abattage. Les volailles et les porcs étrennèrent les premiers ces situations indignes d’une agriculture qui porte ce nom, suivis bientôt par les ruminants : les conditions concentrationnaires que subissent ces pauvres êtres, élevés dedans, ne cessent jamais de s’aggraver.

- Dans l’élevage industriel de volailles règnent aussi une concentration économique et une dépendance sans précédent vis-à-vis des entreprises de sélection des races adaptées à l’intensification : quatre d’entre elles seulement opèrent au niveau mondial dont deux contrôlent la moitié de la production mondiale d’œufs.

Une modification radicale des fonctionnements alimentaires s’est instituée, par exemple dans le cas des ruminants, par l’emploi des régimes à base de maïs et de soja, par ailleurs gouffres à subventions européennes. En forçant le système digestif et au prix d’une usure accélérée des animaux, l’élevage bovin laitier a pu faire de gains de productivité énormes, de 4 à 12.000 litres de lait par an par vache. De plus, la reproduction dans les troupeaux laitiers et allaitants [5] est assurée par un nombre ridiculement réduit de pères différents, une sélection basée sur la consanguinité essentiellement.

D’une part, comme dans les productions végétales soumises aux monocultures, les maladies infectieuses parasitaires se sont multipliées, favorisées par cette promiscuité extrême. Epizooties et surproductions, se conjuguant entre elles, ont ponctué cette évolution, chaque fois soldées par des abattages massifs, plus ou moins discrets dédommagés par l’Etat : le lobby agricole exigeait de l’Etat ce rôle amortisseur, contre un coût minimal de l’alimentation dans le budget des ménages ouvriers pour tenir les salaires en préservant la consommation.

La réponse à ces maladies, comme à ces excédents, ne fut pas le moins du monde une remise en cause du mode de développement des élevages, cause première de ces explosions endémiques, mais l’occasion de développer l’industrie médicale fournissant une profusion de vaccins, d’antibiotiques, d’hormones et autres béquilles pharmaceutiques variées destinés à pallier les problèmes de fond créés par ces déséquilibres biologiques. Quant aux excédents, les pays du tiers-monde servirent bientôt d’exutoire à nos surplus déséquilibrant leurs marchés, créant les conditions mêmes de famines que ces lobbies agricoles prétendaient combattre.

Nouvelles techniques aggravant la situation et la dépendance aux industries.

Depuis les années 1960, l’insémination artificielle des femelles d’élevage, qui a permis de dessaisonner les animaux et d’élargir le milieu urbain l’offre artificielle de viande et de lait en toutes saisons, a réduit sévèrement la diversité à l’intérieur des races animales : à force de ne garder que des animaux compatibles au traitement hormonal nécessaire à celle-ci, les éleveurs ont été les agents d’une "sélection négative" parce qu’ils ont réformé [6] les animaux pourvus d’une immunité forte qui se défendent spontanément contre ce forçage.

À la fin du XXème siècle, dans les années 1980/90, les nouvelles techniques d’analyse du génome, permettent d’élaborer des procédés de sélection basés sur un principe mécaniste. Partant du postulat érroné que chaque gène n’a qu’une fonction, des chercheurs de l’INRA de Toulouse ont prétendu l’appliquer à la lute contre une maladie à prions connue depuis longtemps, "la tremblante" du mouton, qui atteint aussi les caprins. Après identification des gènes de sensibilité et de résistance relative à cette maladie, un programme de génotypage et d’élimination des reproducteurs sélectionnés sensibles et dans tout troupeau suspect, a été mis en place, en France.

Ce prograamme élimine des pans entiers des cheptels de manière beaucoup plus irrémédiable que la sélection conventionnelle, non pas sur des apparences (phénotype), mais directement sur des caractères transmissibles par les chromosomes (génotype). Puisque personne n’a étudié les autres dispositions portées par les "moutons noirs" éliminés dans la diversité de ces deux espèces, ce tri est fait "à l’aveugle". La temblante peut être gérée simplement en éliminant les animaux malades, manifestations d’une consanguinité excessive donc d’un manque de diversité génétique. Ce programme l’aggrave en prétendant y remédier. D’autres travaux sont actuellement en cours sur le porc et d’autres espèces pour tenter de mettre en place des animaux transgéniques (porc..), ou des clones (Dolly [7]).

Enfin la loi prévoit déjà en France que "À partir de 2015 le matériel génétique support de la voie mâle acquis par les éleveurs de ruminants est soumis à obligation de certification, qu’il s’agisse de semence ou d’animaux reproducteurs" [8], ce qui consiste à leur enlever la maïtrise et le droit d’échanger librement leurs reproducteurs, comme les certifications et le brevetage pour les végétaux.

Antoine e Ruffray*

*Éleveur de moutons transhumants à Longo Maï en Provence (également membre fondateur de PAISALP Association de Producteurs Fermiers paysans en Haute Provence, et administrateur de la Confédération Paysanne Provence Alpes Côte d’Azur.

Cet article a été publié sur l’Ire des Chênaies de Radio Zinzine.

[1Lire : Pesticides, un scandale français F.Veillerette, F.Nicolino.

[2Première organisation commune de 6 pays euorpéens, précédent la CEE, puis l’UE, qui ouvrit un espace d’échange sans droits de douane à leurs produits agricoles, mettant en place la première politique commune dans l’agriculture, plus tard appelée PAC.

[3La Roumanie et la Pologne ont gardé longtemps un bon tiers de paysans, jusqu’à leur entrée dans l’UE

[4Selon les Accords de Bretton Woods, signés le 33 juillet 1944, l’Europe n’avait le droit de produire qu’un petit contingent de protéines végétales.

[5Troupeaux spécialisés pour la production de viande.

[6Pour un éleveur, réformer signifier envoyer n boucherie un animal reproducteur.

[7Brebis anglaise issue de clonage.

[8Article L653-6 du Code Rural et de la Pêche Maritime.


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