robin-woodard

Le procès d’une révolte et Pourquoi nous devons libérer les incarcérés de Villiers-le-Bel

De Alessi Dell’Umbria et du site de soutien aux inculpés de Villiers le Bel
samedi 3 juillet 2010 par anik

Le 21 juin 2010, ce ne sera pas l’été, ce ne sera pas la fête de la Musique ; ce sera l’ouverture du procès
de nos amis, de nos frères. Maka et trois autres de Villiers-le-Bel devront répondre de l’accusation d’avoir tiré à
la chevrotine sur la police durant les émeutes de novembre 2007. Le scénario est déjà écrit : après l’opération de
communication de février 2008 – 1500 hommes en armes dans la cité avec journalistes embarqués -, après les « 
sanctions exemplaires » exigées par Sarkozy, après les condamnations démesurées des émeutiers au printemps
dernier – 3 ans ferme pour jet de pierre -, ce sera le procès de la « banlieue-tueuse-de-flics », chargé de réconcilier
le pouvoir avec l’électorat du Front National et tous les flippés de France.

On négligera que les deux seuls morts dans cette affaire, ce sont Lakhamy et Moushin, deux adolescents
tués dans un curieux « accident » avec une voiture de police. On fera semblant d’oublier que les secours à peine
arrivés, un porte-parole du ministère de l’Intérieur annonçait déjà aux médias que les policiers n’étaient pour rien
dans ces morts. On évitera bien d’évoquer que c’est le déferlement de cars pleins de CRS sur la cité qui a déclen-
ché l’émeute. Puisqu’il faut des « coupables » sur qui déchaîner la vengeance de l’Etat, il faut un procès, un procès
pour l’exemple. En l’absence de la moindre preuve, ce sera un procès de témoignages, ce sera parole de flics et de
délateurs anonymes rémunérés contre parole de « jeunes », devant un jury d’assises.
Jusqu’à la mort de Lakhamy et Moushin, Villiers-Le-Bel, c’était une petite ville discrète du Val d’Oise -
la gare, la Cerisaie, la ZAC, le PLM, les Carreaux, les Burteaux... Depuis les émeutes, Villiers, ce n’est plus une
ville, c’est un symbole, un enjeu, un fantasme. Le pouvoir y projette toutes ses angoisses sécuritaires, et d’abord
sa crainte qu’à l’occupation policière des quartiers réponde l’émeute organisée, que ceux que l’on braque au flash-
ball depuis dix ans finissent par mettre les flics dans le viseur. Chaque soir de l’année, les boulevards de Villiers
ne sont plus qu’un ballet des différents corps de police – UTEQ, gardes mobiles, CRS, BAC, etc. -, en attendant
l’inauguration du nouveau commissariat de 360 hommes. C’est une expérimentation où l’on cherche à déterminer
le niveau de pression policière, de provocations que peut supporter un quartier sans exploser. La sensation, ici,
ce n’est pas de vivre en marge de la société, mais dans le laboratoire de son futur. S’il y a dans l’avenir proche un
risque de soulèvement, ce qui est sûr c’est que c’est à Villiers que le pouvoir s’entraîne à le gérer. N’importe qui se
promène ici dans la rue après 17 heures comprend : L’Etat et ses patrouilles de Robocops façon Gaza ne cherchent
pas à ramener l’ordre là où règnerait le désordre, mais à provoquer le désordre au bon moment pour pouvoir être
vu comme ceux qui ramènent l’ordre, quand s’approchent les élections.
En vérité, cette société est devenue si incapable de dire positivement ce qu’elle est ni ce qu’elle veut, qu’elle
ne sait plus se définir que contre la banlieue. C’est pourquoi le pouvoir veut faire du procès de Maka et des autres
le procès des « tueurs de flics » : pour souder autour de lui une société en perdition. Nos amis n’ont pas à payer
pour cette perdition, ni pour le salut des gouvernants. Le procès qui leur est intenté ne vise pas, au fond, à établir
la responsabilité d’actes précis, c’est le procès d’un événement dans son entier, et plus que d’un événement encore,
celui d’une séquence historique. Une séquence historique qui s’est ouverte avec la mort de Zyed et Bouna et les
émeutes de 2005, et que le pouvoir voudrait finir d’étouffer par un procès d’assises à grand spectacle.

Le problème, c’est que la rage et la révolte qui se sont exprimés là ne s’y laisseront pas étouffer. Un autre est que
ces explosions-là ont résonné et résonnent encore dans bien d’autres coeurs que celui des dits « jeunes des cités ».
Un autre encore est que cette nouvelle opération d’isolement est peut-être en passe d’échouer définitivement. Des
cloisons se sont brisées, des mains qui se cherchaient à tâtons se sont trouvées.
Nous en appelons à tous ceux qui ne supportent plus l’occupation de nos vies par la police. Nous ferons
tout pour que ce procès ne soit pas une nouvelle occasion de légitimer cette occupation par les désordres qu’elle
produit.

Nous refusons que nos frères payent pour les angoisses des gouvernants. Cela fait déjà deux ans qu’on les
tient enfermés.
Nous refusons que des dizaines d’années d’emprisonnement soient distribuées sur la base de témoignages
anonymes rétribués par la police.
Nous refusons le scénario du gouvernement. Nous avons trois mois pour le chambouler.

Plusieurs dates sont déjà prévues dans cette tournée de soutien qui se déroulera du 20 mai au 15 juin 2010 et devrait déboucher sur un appel à manifester quelques jours avant le début du procès. Un programme partiel sera rendu public dans les semaines qui viennent.
Prenez contact avec nous. Organisez des soirées de soutien, des débats, des projections. Rencontrons-nous.

Pour nous soutenir financièrement (avocats et campagne de soutien), vous pouvez obtenir les coordonnées bancaires du collectif de soutien de Villiers le Bel en écrivant à :
respectveritejustice@gmail.com

Pour toute information concernant la tournée et pour communiquer les différentes initiatives :
www.soutien-villierslebel.com

Villiers-le-Bel : le procès d’une révolte

« la vengeance du roi s’appelle justice »
philippe le bel
Le 21 juin prochain, quatre jeunes de villiers-le-bel (val d’oise) devront répondre devant la justice de faits sur-
venus dans leur quartier les 25 et 26 novembre 2007. La mort de deux adolescents, renversés par une voiture de
police alors qu’ils circulaient en mini-moto, avait révolté les jeunes de villiers, qui affrontèrent victorieusement
les crs deux nuits durant. Plusieurs flics furent blessés par des tirs de chevrotines.
Tous les quatre ont été arrêtés le 18 février 2008. Ce jour-là, à 6 heures du matin, quinze cent flics faisaient ir-
ruption dans des cités de villiers-le-bel, gonesse et sarcelles, une liste de suspects en main, défonçant les portes,
saccageant le mobilier, bousculant tout le monde y compris vieillards et enfants, pour embarquer trente-trois
suspects. Une quinzaine devaient rester en prison.
Les mises en examen faisaient suite à un appel du ministère de l’intérieur, garantissant à d’éventuels témoins à
charge l’anonymat et leur assurant une récompense de plusieurs milliers d’euros . Pour la première fois sous la v°
république, des gens ont donc été arrêtés, mis en examen et incarcérés sur la base d’une dénonciation rétribuée.
En juillet 2009, une dizaine de jeunes arrêtés durant la rafle ont été condamnés par le tribunal correctionnel à
des peines allant de un à trois ans de prison – verdict confirmé en novembre pour les trois qui avaient fait ap-
pel. et encore ne leur avait-on imputé que des caillassages. le 21 juin, ce sera la cour d’assises, pour les quatre
derniers, acccusés de « tentative d’homicide volontaire sur agents des forces de l’ordre ».
Les forces de l’ordre ont reçu à villiers-le-bel une dérouillée exemplaire, qui sanctionne des années de brutalité
et d’impunité. Les quatre accusés ne vont pas être jugés pour ce qu’ils auraient fait, mais parce que l’etat doit
laver cet affront public.
Le « rétablissement de l’état de droit en banlieue », tarte à la crème qu’on nous envoie à chaque journal télévisé,
n’est que le renforcement du droit de l’etat par n’importe quels moyens. Sarkozy l’a reconnu, qui déclarait aux
responsables de la police, le 29 novembre 2007 : « mettez les moyens que vous voulez, ça ne peut pas rester im-
puni, c’est une priorité absolue ». Un droit face auquel la plèbe des relégués, surtout s’ils viennent de l’ex-empire
colonial, n’aurait qu’à courber l’échine.
Les modalités de cette affaire en disent long. Elles puent le vieux goût pour la délation, ici aggravé par l’appât
du gain facile – un coup de fil aux condés et voilà quelques milliers d’euros qui tombent ! On imagine les petites
vengeances sordides qu’un tel appel a pu encourager à villiers-le-bel... Les corbeaux qui balancèrent jadis juifs
et résistants se contentaient d’assouvir leurs pulsions de frustrés, ceux qui ont envoyé une quinzaine de jeunes
de villiers-le-bel en prison ont en plus décroché le jackpot. Vichy et las vegas, voilà les références du régime
sarkozy.
Le même jour où l’on apprenait le renvoi de ces jeunes aux assises, le parquet rendait une ordonnance de non-
lieu à l’égard des policiers impliqués dans la mort de mushin et lakamy, les deux adolescents tués le 25 novem-
bre 2007.
Les flics ont beau bénéficier de moyens techniques de plus en plus sophistiqués, certaines techniques policières
demeurent rudimentaires. Comme celle du shooting, qui fut révélée lors de la mort d’un jeune à vaulx-en-vel-
invoici déjà vingt ans. L’émeute qui suivit alors eut, entre autre, le mérite de faire savoir comment les voitures de
flics s’y prennent pour arrêter un deux-roues qui leur échappe. Tout récemment, à woippy, dans la banlieue de
metz, le 20 janvier 2010, un jeune était tué et deux autres grièvement blessés au terme d’une course-poursuite.
L’un des survivants, à peine sorti du coma, a raconté « ils nous ont coursé, ils nous ont fait tomber », (« ils » c’est,
en l’occurence, les flics municipaux) « quand nous étions à terre ils nous ont frappé ».
Un pouvoir demesuré se veut sans réplique. Ainsi le responsable d’un syndicat de flics (alliance police) déclare
dans les colonnes du figaro (15 mars 2009) : « la violence monte crescendo (sic) depuis les événements de
villiers-le-bel et les événements d’outre-mer. On n’hésite pas à tirer sur des policiers. Si on ne sanctionne pas
plus durement les agresseurs de nos collègues, nous allons à la catatstrophe et on ne s’en sortira pas ». Il lance
là, très clairement, un appel aux magistrats chargés de prononcer les dites sanctions. Trois mois après cette
déclaration, dix jeunes de villiers-le-bel sont lourdement condamnés. Dans cette affaire où pèse si lourd la voix
des flics – ceux qui distribuent les récompenses aux témoins et ceux qui parlent dans les médias –, il serait bien
hasardeux (vain) d’invoquer « l’indépendance de la magistrature ».
Nous voyons, nous aussi, la violence aller crescendo. Au contraire du flicaillon syndical, nous ne saurions dater
son point de départ. Mais nous sommes confrontés aux comportements de plus en plus provocateurs et arro-
gants d’une police toujours plus équipée de moyens de faire mal, et dont l’omniprésence marque désormais le
territoire. Cette expérience-là n’est enregistrée dans aucune statistique, mais nous sommes innombrables à la
faire – et à nous la transmettre de bouche à oreille. Lâcher de chiens sur des noctambules émêchés lors d’une
fête de quartier, gazage des clients d’un bar protestant contre un contrôle, tirs de flash-ball au visage lors d’une
manifestation remuante, de l’expulsion d’un squatt ou d’une occupation de locaux, menottage de gamines de 14
ans qui ont pris le bus sans ticket, fouille des cartables par des chiens anti-drogues dans un collège, écrasement
au sol avec clé au bras pour un mot plus haut que l’autre, automobilistes tabassés et embarqués pour avoir klax-
onné à une voiture de la bac qui bloquait la chaussée, intimidations et brutalités de toute sorte dont les bleus
sortent toujours vainqueurs – avec en prime les itt prises après avoir roué de coups un quidam.
Pour une fois, à villiers-le-bel, les flics ont été pris de vitesse dans la course aux armements. On leur a tiré des-
sus – à la chevrotine, ce qui n’est pas tout à fait la même chose qu’un tir à balles réelles. Ils ont essuyé la colère
de la plèbe, et ont eu peur.
Ce procès sera donc un pur procès politique. Ce qui sera jugé ne sera pas la participation effective de quatre
personnes à des faits, mais l’existence même de ces faits. Ce qui importe à la machine judiciaire, c’est que des
individus paient, corps et âme, ce qui s’est passé ces deux soirs de novembre à villiers-le-bel. Cette individuali-
sation est de pure forme : car ceux qui comparaîtront dans le box des accusés pourraient être indifféremment
remplacés par quatre autres ayant un profil analogue.
Comme tout procès politique, il sera à sens unique, la contradiction étant évacuée par avance – quelle légitimité
reconnaître à des débats censés être contradictoires alors que les témoins, sur les déclarations desquels se base
toute la procédure, n’auront pas à comparaître ?
L’individualisation, indispensable à la procédure judiciaire, n’intervient plus ici que pour les besoins de la mise
en scène. En ce sens la présence massive des journalistes lors de la rafle du 18 février 2008 n’a rien d’une bavure
 : « on se sert d’une opération de police à des fins politiques » se plaignit le secrétaire de l’unsa-police. Mais
cette opération de police était précisément une opération politique, et il était impératif que les téléspectateurs-
électeurs reçoivent le message : à savoir que l’Etat a toujours le monopole de la violence. Le procès à venir sera
le dernier acte de ce show.
Deux adolescents sont morts à villiers-le-bel, le 25 novembre 2007, suite à un shooting, pratique responsable
de nombreux autres décès qualifiés d’accidentels. Quatre personnes vont être jugées, le 21 juin 2010, sur la base
d’un témoignage sous x rétribué. Deux procédures d’exception, l’une policière, l’autre judiciaire.
La moindre des choses est bien de signifier le contenu politique de ce procès. Ce qui revient à signifier toute
notre solidarité aux quatre accusés. Ce procès ne doit pas passer inaperçu.

ALESSI DELL’UMBRIA.

Alessi Dell’Umbria a notamment publié : Histoire universelle de Marseille : De l’an mil à l’an deux mille (Agone, 2006), La Rage et la révolte (Agone, 2010) et Échos du Mexique indien et rebelle (Rue des cascades, 2010).


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