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Impact du tourisme international - Le soleil, la plage… et après ?

par Philippe Lamotte
mercredi 23 juin 2010 par Pierre

Faire le Maroc ou découvrir le Maroc ? S’offrir la Thaïlande ou la visiter de l’intérieur ? Et si le simple vocabulaire de nos projets de vacances traduisait notre appréhension du monde et des habitants du Sud ?

28 mai 2010

Rester cloué au sol à Rome, Barcelone ou Ténériffe à cause des nuages de cendres d’un volcan islandais un tantinet capricieux n’a rien de particulièrement amusant. Si contrariante soit-elle, cette expérience a pourtant le mérite de nous interroger sur la puissance incontrôlable des éléments naturels dans un siècle qu’on nous annonce climatologiquement perturbé et, dans la foulée, sur l’évolution du tourisme à l’ère de la mondialisation.

30.000 avions sillonnent chaque jour l’espace aérien européen. De 10 millions de touristes annuels en 1950, le nombre de nuitées passées hors frontières a aujourd’hui grimpé à un milliard et on nous en annonce 1,6 milliard dès 2020. Ces chiffres illustrent l’évolution vertigineuse d’un secteur – le tourisme – qui occupe dorénavant le premier poste du commerce international, allant jusqu’à devancer la vente d’automobile et d’ hydrocarbures.

Etonnant ? Pas complètement, car de telles activités brassent à la fois le transport, l’hôtellerie, la logistique, l’artisanat, la communication et tant d’autres activités connexes. “A la fois l’un des moteurs les plus déterminants de la mondialisation et son principal bénéficiaire, le tourisme accélère considérablement les flux humains et financiers à la surface de la planète, souligne Bernard Duterme, sociologue et directeur du Centre Tricontinental à Louvain-la-neuve. Mais avec ce paradoxe d’être le reflet à la fois de la démocratisation et d’inégalités criantes”.

Grâce aux compagnies low cost, 60% des gens du Nord peuvent prendre leurs vacances à l’étranger. Ce privilège reste néanmoins inaccessible à plus de 80% des populations du Sud. “Un septième de l’Humanité est aujourd’hui en position économique, culturelle et politique de visiter les six autres septièmes”, observe le chercheur, décrivant cet étrange carrefour qu’est devenue la planète, où “migrations d’agrément et migrants de désagrément se croisent aux frontières, béantes pour les uns et grillagées pour les autres…”

Comme l’ont fait les tours opérateurs et les grandes institutions internationales (OCDE, Banque mondiale, PNUD…) dans les années soixante, ne peut-on se réjouir de cet afflux de devises et des créations d’emplois touristiques dans des régions souvent dépourvues de ressources minières, agricoles ou industrielles ? La réponse de la Banque mondiale elle-même est sans appel : seuls 10 à 40 % du chiffre d’affaires du secteur bénéficient réellement aux pays visités. Le reste retourne au Nord. Mieux : parmi les dix Etats que le tourisme enrichit le plus par tête d’habitant, on trouve six paradis fiscaux…

Les années 70 et 80 ont livré une autre justification au tourisme intensif, le jugeant faiseur de paix et accoucheur de démocraties. L’après Franquisme serait né de l’essor des cités balnéaires le long des playas espagnoles. Soit… Cela ne dispense pas de s’interroger sur l’orientation politique adoptée par des pays aussi touristiques que le Maroc, la Tunisie et le Myanmar (Birmanie). Anecdote piquante, rappelée par Bernard Duterme : au Guatemala, pays très visité où un enfant sur deux souffre de malnutrition, une affichette omniprésente décrète que “le tourisme bénéficie à tous”…

En réalité, la déferlante touristique dans les pays du Sud se traduit souvent par des dégâts sociaux et environnementaux peu visibles par les visiteurs du Nord. L’infrastructure hôtelière et les activités informelles qui l’accompagnent (souvenirs, artisanat, taxis…) détournent souvent les familles de travaux agricoles pourvoyeurs de revenus assez réguliers. Exemple édifiant : l’île de Djerba (Tunisie) était autosuffisante dans les années septante ; elle ne produit plus aujourd’hui que 10% de ses besoins alimentaires. Lorsqu’un simple pourboire ou un trajet en taxi vaut le salaire mensuel moyen du résident local, la voie est ouverte à l’inflation et à la désorganisation de la société toute entière.

On peut également s’interroger sur le sens des spectacles qui folklorisent les habitudes locales, où les ethnies visitées "surjouent" leur propre culture devant des touristes plus ou moins dupes de ces spectacles “authentiques”. “Chaque année, 300.000 personnes viennent en Tanzanie pour visiter le Ngorongoro, s’emporte Alex Renton [1] dans un article récent du Guardian [2]. Mais les Massaïs ont seulement le droit de vendre leurs perles et de danser pour les touristes”. Qui s’intéresse à leur sous-représentation politique ?

Les ressources naturelles sont également mises sous haute pression par le tourisme. Raymond de Chavez, spécialiste des peuples indigènes en Asie, cite quantité d’exemples [3] où la multiplication d’hôtels et d’auberges soumettent les populations locales à des pressions considérables sur l’eau. Le tableau n’est pas très différent au Maroc, où il faut environ 6.500 mètres cubes d’eau par jour pour arroser un parcours de golf. Au Yucatan (Mexique), le touriste consomme quarante fois plus d’or bleu que le résident local…

Il serait évidemment disproportionné de faire porter de tels maux au seul tourisme. Le secteur s’est d’ailleurs ressaisi face aux accusations de ces dix ou vingt dernières années, créant des filières de tourisme “équitable”, “solidaire”, “responsable”, “intégré”, etc. Beaucoup d’auteurs en appellent cependant à la prudence, nombre de voyagistes ayant récupéré et détourné ces initiatives bienvenues ou pratiquant un peu vite l’auto-labellisation. En outre, à force de vouloir tous pratiquer un tourisme exotique hors des sentiers battus, n’érigeons-nous pas la différence en nouvelle norme, repoussant toujours plus loin les frontières du tourisme alternatif ? 200.000 touristes se pressent déjà annuellement en Antarctique…

La juste réponse réside peut-être dans l’organisation d’activités touristiques où les populations locales seraient réellement associées à l’agenda, à l’itinéraire et à l’organisation des visites autant qu’au partage des bénéfices. Il existe de petites structures spécialisées où l’on trouvera des éléments de réponse. Qui, peut-être, nous feront renouer avec l’idée, somme toute incontournable, que rien – ni le livre, ni la TV, ni le Net – ne remplace jamais le contact humain et la rencontre directe lorsqu’on veut s’ouvrir au monde.

Source : En marche

Philippe Lamotte est un journaliste belge à Le Vif L’Express.

[1Repris dans le Courrier international, n°1006, février 2010.

[3“Expansion du tourisme : gagnants et perdants”. Points de vue du Sud, Cetri. Ed. Syllepse – 2006. www.cetri.be – 010/48 95 60.


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