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Les hommes libres de l’Himalaya : LES KALASHS

De GAËL MÉTROZ

samedi 29 mai 2010 par anik

CARNET DE ROUTE - Après avoir pérégriné sur les Routes de la Soie, le réalisateur Gaël Métroz est reparti à l’aventure pour une année dans l’Himalaya. Retour vers le futur entre Pakistan et Inde.

Longue marche dans l’Himalaya. De l’autre côté du glacier brillant de lune, l’Afghanistan. Et sous ce glacier, un village resserré comme un essaim d’abeilles. Une oasis de bonheur en pleine zone talibane où les derniers païens du Pakistan vivent isolés, loin des pressions islamistes, loin des villes, loin des néons, loin des regards, des bombes. Tout a commencé là. C’était il y a cinq ans, mon film « Nomad’s Land » avait encore pour titre « Si je devais ne pas revenir ». C’était comme le premier jour de ma vie, et depuis je ne suis jamais vraiment revenu...

Quetta

A la frontière iranienne, un vieux bus ronchon m’avait posé de l’autre côté du désert dans la ville pakistanaise de Quetta. Des maisons basses, en pisé, qui se confondent avec le sable. Et, le soir, arrivant avec les légions du crépuscule, des fusillades éclairaient ma ruelle. Devant la mosquée, deux talibans enturbannés m’ont très galamment dit : « Barre-toi ! ». Alors j’avais essayé de me barrer. Quand j’ai eu le courage de sortir enfin de ma chambre, j’ai sauté dans une jeep qui m’a justement amené là. Là, chez ces Kalash qui cultivent le bonheur comme d’autres l’opium.

Vice du bonheur

Ils vivent tout au nord-ouest du Pakistan, ces infidèles kalash, à la frontière de l’Afghanistan et des zones tribales. La nuit où je suis arrivé chez eux, vermoulu par la route, les gamines dansaient en farandole autour du feu. Cette nuit-là, j’ai compris que j’étais prêt à croire à nouveau aux fées. Mais pas aux fées des contes, et surtout pas à celles des livres qui nous expliquent ce qu’il faut croire - les livres qui nous apprennent à bien mourir. Non, les Kalash ont la folie de croire encore en cette vie. Alors, depuis cinq ans, ils m’apprennent à vivre. Et le bonheur me revient comme un vice ancien.

Paradis païen

Tout autour donc, il y a l’Himalaya, les fées y ripolinent les glaciers et nous décochent des avalanches si on s’y aventure. Tout en bas, vers 2000 mètres d’altitude, il y a notre village. La carte ressemble à celle d’Astérix : en haut à gauche de cette vaste patrie d’islam, il y a le petit village d’irréductibles Kalash que tout le monde nomme « infidèles » ici. Leur druide est un chaman, et leur potion magique est... de l’abricotine (si, si, je le jure) ! Dans une de ces maisons, il y a quatre lits de corde pour les cinq enfants de la famille, les deux parents, et moi. Dans un de ces lits, un réalisateur crasseux et maladroit essaie de ne pas déranger la gamine qui dort à ses côtés comme une poupée de porcelaine. D’abord on dort mal près d’une fillette de six ans, tant on a peur de la réveiller, de la bousculer, tant ce signe de confiance semble exagéré. Mais avec les mois, les années, la petite Nasia est devenue une soeur : je lui ai appris à utiliser ma caméra et elle m’a enseigné la langue kalash.

Isolement

L’hiver, tous les cols sont fermés par la neige, et l’on ne quitte pas le village. Un temps à pas sortir un sapin. Les Kalash s’immobilisent aussi avec le froid. Plus de champs à cultiver, plus de chèvres à mener de pâturage en pâturage : on vit amassés autour du foyer qui nous patine de suie comme de vieilles casseroles. La fraternité attisée par le combat du même ennemi - le froid - c’est superbement primitif tout ça !
Ça ne se pense pas, ça se vit, ici, maintenant, sans programme. Ce lent rythme de vie est devenu le meilleur antidote à mon ancienne vie trop bien réglée : liste des rendez-vous quotidiens, trop ponctuels, le réveil si ponctuel qu’on ouvre les yeux trois secondes avant qu’il ne sonne, les repas ponctuels, les apéros ponctuels... la vie déjà écrite comme du papier à musique. Et moi qui n’avais plus la force de tourner la manivelle.

Vie nomade

Depuis cinq ans, je m’éveille sans plus me demander où, pour simplement ouvrir les yeux ici, là, dans ce village kalash, ou dans ce bus, dans cette tente des nomades tibétains, ici, cinq ans plus tard, dans cette grotte aux sources du Gange. J’ai toujours peine à croire que cette vie est la mienne. Un rêve étrange, peut-être trop heureux pour véritablement être la vie. Un rêve qui ne doit pas être le mien et que je m’empresse de consommer avant que son propriétaire ne vienne me le réclamer. Pour me prouver que je le vis réellement, ici et si heureux, moi le fils du menuisier de Liddes (VS) et de l’institutrice, je capture les choses. Je filme, j’enregistre, j’écris, comme un entomologiste fou épingle des papillons. Et je n’attrape jamais qu’un bout de couleur. Le reste me glisse entre les doigts.

Les sources

Ce matin, cinq ans plus tard, après être reparti chez les Kalash, puis revenu, reparti, revenu, je m’éveille dans une grotte, au coeur de l’Himalaya indien, aux sources du Gange. Les glaciers réapparaissent lentement avec la fonte des neiges. Dans la grotte voisine, un sâdhu vêtu d’un simple pagne médite depuis sept ans. En homme saint et renonçant hindou, il a fait voeux de pauvreté et de chasteté. Si je veux bien l’accompagner et le soutenir dans son retour au monde, il prévoit partir toute une année pour son grand pèlerinage. « Est-ce que je veux bien le suivre toute une année ? » qu’il me répète en me tendant un thé au lait ? Une offre qui ne se refuse pas, si vous m’accompagnez.

GAËL MÉTROZ

Lire plus de textes sur les Kalashs ainsi que de très belles photos sur son blog. ainsi que sur cepdf.


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