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Grèce : les « cerveaux » prennent leurs jambes à leur cou !

par Lina Giannarou

jeudi 27 mai 2010 par Pierre

Les élites grecques ne croient plus en l’avenir de leur pays. En plein marasme économique, les indicateurs montrent une nette tendance à l’émigration des jeunes diplômés et des scientifiques, principalement vers l’Europe et le Moyen-Orient. Un penchant qui risque de prendre la forme d’une véritable vague si aucun signe de reprise n’apparaît. Des milliers de Grecs ont déposé leur CV auprès d’agences de l’Union européenne et, comme le rapportent certains de leurs représentants, partir s’impose comme la seule voie professionnelle possible.

Journal Kathimerini, le 2 mai 2010

Eléni, 30 ans, vit à l’étranger depuis quelques années. Elle aime ses études (de publicité) et l’une des raisons pour lesquelles elle est allée jusqu’à New York pour les poursuivre, c’était la pensée de pouvoir rentrer en Grèce un jour ou l’autre, ses diplômes sous le bras, pour y travailler. Ce « filet de sécurité », comme elle le dit elle-même, s’est déchiré. « Pourquoi rentrer maintenant ? », demande-t-elle. « Mes parents s’en sortent déjà difficilement, comment pourraient-ils m’aider si j’en ai besoin ? Non. J’ai déjà envoyé des CV dans des entreprises en Amérique et en Europe. Le plus sage est de rester à l’étranger, même si cela va être douloureux... », avoue-t-elle.

« Que tous ceux qui peuvent partir partent ! »

Pour le moment, c’est une vague sourde, mais qui va, c’est certain, engendrer une grosse tempête. Une nouvelle vague d’émigration vers l’étranger a commencé à se dessiner : il s’agit non seulement d’étudiants qui choisissent de rester à l’étranger, mais aussi de professionnels de toutes les branches, et pour lesquels rester en Grèce conduit à une impasse. La fuite de ce capital humain, déjà observée ces dernières années à cause du taux de chômage national et des conditions de travail, tend à se transformer aujourd’hui, à cause de la crise économique, à mesure que s’étend le mot d’ordre : « Que tous ceux qui peuvent partir partent ! »

On estime que lors de la dernière décennie, plus de 550.000 Grecs sont partis travailler à l’étranger ou sont restés sur place après leurs études (cela ne signifie pas pour autant que tous y soient encore). La situation économique défavorable devrait conduire encore un grand nombre de Grecs à l’émigration. À l’heure actuelle, sur le portail pour la mobilité professionnelle « Eures », où chaque jour de nouveaux postes à pourvoir dans l’Union européenne sont publiés, on trouve 7.849 CV grecs, ce qui place la Grèce à la 14ème place mondiale pour les demandes de travail dans l’Union européenne (la première place étant occupée par l’Espagne et la seconde par l’Italie).

En même temps, une enquête menée par l’agence « Manpower » indique que 9 Grecs sur 10 (87,7%) ont pensé émigrer pour trouver du travail. 4 sur 10 ont déjà déménagé à l’intérieur des frontières nationales pour des raisons professionnelles, et parmi eux environ 30% ont choisi l’étranger. La même enquête révèle que 4 Grecs sur 10 projettent de se déplacer dans les années à venir pour une période de un à trois ans. Ce n’est donc pas un hasard si 37% des employeurs grecs rencontrent des difficultés à pourvoir les postes vacants, en particulier quand il s’agit de personnel hautement qualifié (selon l’enquête « Pénurie de talents » menée par Manpower).

Les jeunes diplômés sont prêts à travailler à l’étranger même bénévolement

L’« AIESEC » est une organisation étudiante internationale qui aide à la mobilité les jeunes diplômés à trouver du travail dans d’autres pays. Selon Yannis Christidis, porte-parole de la branche grecque de l’organisation, il semble que quelque chose est en train de changer ces derniers temps. « Depuis déjà trois ans, on constate que l’intérêt des Grecs pour la participation à ce programme augmente. Inversement, on voit que le nombre d’étrangers qui choisissent la Grèce pour venir y travailler diminue. Mais ces tout derniers temps, la tendance au départ vers l’étranger est plus forte. Et cela se voit d’autant plus que certains sont prêts à partir même pour travailler bénévolement. Ils ont conscience que ce qui compte sur un CV, c’est la capacité à s’adapter. »

Parmi eux, continue Yannis Christidis, « un nombre important se montre prêt à rester à l’étranger, à ne pas rentrer ». Les Grecs mettent de l’eau dans leur vin – c’est peut-être l’indice le plus significatif du changement en train de s’accomplir. Le vice-secrétaire général du comité directeur de la Chambre technique de Grèce, Stathis Tsegkos, l’a déjà constaté : « Jusqu’à peu, beaucoup de collègues refusaient des offres d’emploi, par exemple à Dubaï, où il y a une forte demande. On constatait un manque d’empressement ; ils ne voulaient pas rater leur coup. Maintenant une vague d’émigration plus large se forme, dans laquelle on compte même des ingénieurs. »

Car comment une économie et un secteur du bâtiment en crise peuvent-ils absorber 105.000 ingénieurs actifs ? « L’étranger sera la seule solution, surtout dans la mesure où de nos instituts universitaires techniques (NdT : équivalents des I.U.T.) continuent à sortir des centaines de nouveaux ingénieurs. » Prochaine station, donc : les Balkans et le Moyen-Orient.

Les diplômés du secteur de la santé sont les plus demandeurs

Au même moment, environ dix infirmiers par mois demandent, auprès de l’Union des personnels infirmiers de Grèce, un certificat de situation professionnelle, qui est exigé pour travailler dans d’autres pays européens. Le secrétaire général de l’Union, Aristidis Daglas, constate : « Il y a vraiment une demande pour quitter le pays. On connaît les manques en Grèce, et les publications de postes sont peu fréquentes ».

Sur les 28.000 membres de cette Union, 3.000 sont en recherche d’emploi. « C’est pourquoi nous craignons que la fuite s’intensifie. » On estime que dans 80% des cas, la destination de ces personnels est l’Angleterre. Concernant les médecins, l’émigration est massive. Les deux plus grandes universités de médecine du pays, à Athènes et à Thessalonique, forment mille médecins chaque année (dans le même temps, huit cent médecins partent à la retraite), et les listes d’attente s’allongent. (Selon l’Institut du travail du syndicat « GSEE », il y a environ 62.000 médecins sur le territoire grec avec un rapport médecin par habitant qui est de 1 sur 185, alors que la moyenne européenne se situe à 1 sur 350. À l’Association des médecins de Grèce, qui compte 22.000 membres, 11,2% d’entre eux sont au chômage.

Ainsi, selon des données officielles, chaque année environ cinq cent jeunes médecins partent pour des hôpitaux étrangers, mais ce nombre ne donne pas encore une image fidèle à la réalité. Une enquête de la Société des jeunes médecins et des spécialistes de la santé montre que 70,3% des étudiants en médecine pensent faire leur spécialisation dans un CHU à l’étranger (notamment en Angleterre, en Allemagne, et aux États-Unis), dans la perspective, pourquoi pas, de s’y installer de façon permanente.

« Je vis à l’étranger, j’y étudie la médecine, et il n’y aucune chance que je rentre en Grèce – même sous la menace ! », pouvait-on lire sur un blog personnel le 20 avril dernier. « Non seulement les « centres politiques », pardon, les universités, sont dans un état misérable, mais tu dois attendre des siècles pour une spécialisation, et tu n’es payé que 950 euros par mois. C’est tout simplement ridicule. Adieu la Grèce ! »

Source : Le Courrier des Balkans


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