robin-woodard

Crise grecque : la tempête va-t-elle s’étendre aux Balkans ?

par Davide Sighele et Luka Zanoni
lundi 10 mai 2010 par Pierre

Les pays des Balkans rentrent la tête en attendant l’éventuelle contagion de l’ouragan grec. Pleuvra, pleuvra pas ? Ce sont les banques qui devraient essuyer les premières rafales. Beaucoup d’investissements grecs dans la région pourraient se retrouver les pieds dans l’eau. Une chose est sûre : l’élargissement européen a pris froid pour de bon.

Journal Osservatorio Balcani, le 4 mai 2010

Une statue de marbre blanc, à l’intimité pudiquement couverte, un visage éthéré de femme. Une œuvre évoquant le merveilleux patrimoine historique et artistique de la Grèce. À un détail près : un doigt d’honneur, une manchette accablant les « imposteurs dans la famille européenne » et un bref commentaire : « La Grèce coule-t-elle avec notre argent ? Que va-t-il se passer au Portugal, en Espagne et en Italie ? ».

Cette couverture du magazine allemand Focus datée du 22 février est révélatrice. C’est dans ce contexte qu’on a pu voir la chancelière allemande Angela Merkel hésiter à appuyer le plan de sauvetage européen de la Grèce. Les médias grecs ne se sont pas fait prier pour renvoyer le message à l’expéditeur et publier des caricatures représentant les inspecteurs de l’Union européenne (UE) et du Fonds monétaire international (FMI) sous les traits d’agents de la Gestapo : un parallèle clair entre l’Union et l’occupation allemande de la Grèce durant la Seconde Guerre mondiale.

Coup de froid sur l’élargissement

Le risque d’une banqueroute grecque crée de fortes turbulences au sein de l’UE. Elle en embrouille l’imaginaire, en modifie les perspectives. Même si Athènes et les chancelleries européennes arrivent à endiguer la crise, celle-ci aura de lourdes conséquences sur les relations de solidarité internes à l’Union et sur le comportement des États aspirant à l’intégration. Quoi qu’il advienne, de nombreux pays de l’Europe du Sud-Est seront directement touchés par cette débâcle.

« Aussi bien des nouveaux membres, comme la Bulgarie, que des États aspirant à l’intégration, comme les pays des Balkans occidentaux, subiront les conséquences de la crise grecque », souligne Florian Bieber, chercheur en sciences politiques spécialisé dans l’aire balkanique. « Il sera plus difficile d’intégrer la zone euro ou l’Union, et [ces pays] seront soumis à des contrôles beaucoup plus sévères que s’ils étaient entrés plus tôt ».

L’attitude vis-à-vis des États candidats s’est durcie – l’enthousiasme avait déjà fait naufrage face à la « fatigue de l’élargissement ». En témoignent les mots du belge Olivier Chastel, secrétaire d’État aux Affaires européennes, en charge de la préparation de la présidence belge de l’Union, qui débutera en juillet. « Nous serons sévères et justes, sans faire de compromis », a déclaré Olivier Chastel à la fin du mois de mars, avant que la crise grecque n’atteigne son paroxysme.

Les comptes truqués de la Grèce affaiblissent terriblement la confiance que Bruxelles est prête à donner aux autres pays des Balkans. « Les statistiques sont une question fondamentale. […] Il y a de bonne raisons de croire que les données qui ont été fournies par les économies des Balkans sont tout aussi faussées que celles de la Grèce », écrit James Pettifer, du centre de recherche Chatham House. « Si les données sont authentiques, la Croatie dispose dans son jeu des cartes nécessaires pour entrer dans l’UE. Mais ce n’est plus le cas si les comptes ont été manipulés. La crise grecque a clairement créé un nouvel obstacle au progrès dans la région. »

Ce constat a été confirmé par les résultats d’une conférence organisée fin avril à Zagreb et intitulée « La Croatie à la veille de l’entrée dans l’UE ». Des membres du gouvernement croate et des représentants européens y ont pris part. Tous s’accordent sur le fait que la Croatie sera le vingt-huitième membre de l’UE, mais aussi sur le fait que les prévisions sur la date (2011-2012) ne seront pas respectées. En effet, « le climat à l’intérieur de l’UE n’est plus aussi positif qu’avant en ce qui concerne l’élargissement », comme l’ont souligné en termes diplomatiques un grand nombre de participants.

Le secteur bancaire en première ligne

Les préjugés, stéréotypes et incompréhensions vis-à-vis des Balkans – à une époque de crise économique qui frappe tout le monde – sont incontestablement en train de se renforcer. Mais la crise grecque pourrait également avoir des conséquences économiques et politiques directes. Même si beaucoup de représentants de l’élite politique des Balkans préfèrent le nier. « Dans toute la région, de nombreux ministres ont répété que leur pays serait épargné par la crise », rappelle Florian Bieber. Mais ce ne sera pas le cas.

La Grèce figure depuis la chute du mur de Berlin parmi les principaux investisseurs dans les Balkans. Ses investissements mineurs concernent le secteur alimentaire et le secteur textile, pendant que des investissements importants se concentrent sur la construction, les télécommunications et l’énergie.

« En 2005, les capitaux grecs investis dans les Balkans atteignaient environ 3,5 milliards de dollars. Ils représentent des dizaines de milliers d’emplois », souligne Charalambos Tsardanidis, le directeur de l’Institut des relations économiques internationales d’Athènes. L’importante pénétration des banques grecques dans toute la région a ouvert les portes à ses capitaux : en 2007, on comptait dans les Balkans vingt filiales des sept principaux instituts de crédit grecs.

Selon l’institut bruxellois de recherche en économie et finance Global Insight, les effets négatifs concerneraient avant tout le secteur bancaire, particulièrement en Bulgarie et en Serbie. « Les banques étrangères ont décidé de réduire leurs investissements en Serbie de 80% par rapport à l’année 2009, et les réduiront encore de 20% en 2010 et en 2011 », affirme ainsi l’analyste Tobia White, interviewé par la BBC. « Cela entraînera des effets sur les activités de crédit des filiales en Serbie et sur leur disponibilité à fournir des prêts. Dans ce contexte, les engagements pris lors de l’Initiative de Vienne restent valides [1] mais le degré de promptitude et de préparation des banques grecques à remplir ces obligations sera limité ».

Certains restent convaincus que la crise grecque n’aura pas beaucoup d’influence sur la Serbie. Outre de nombreux représentants de l’exécutif, c’est le cas du professeur d’université Vladimir Vukčević. Dans une interview donnée début mars à Privredni Pregled, le plus vieux quotidien économique des Balkans, il affirme qu’il n’existe pas de danger direct que la Serbie soit mise à mal par la crise grecque. Il reconnaît toutefois que la situation en Grèce poussera les investisseurs à être plus prudents, ce qui augmentera leur aversion pour les pays moins sûrs et désavantagera les Balkans.

Selon Bogdan Pancuru, analyste économique pour la revue roumaine Nacional, « la crise grecque influera surtout sur la Roumanie, la Bulgarie et la Turquie, pour un motif simple : les banques grecques participent à hauteur de 28% au secteur bancaire bulgare, de 27% au secteur bancaire roumain et d’environ 25% au secteur bancaire turc ». Il s’attend également à ce que la Serbie souffre moins car les banques grecques n’y occupent que 16% du marché. Maigre consolation.

L’économie grise ne craint pas la crise

Pour l’économiste croate Borislav Škegro, interviewé par le quotidien Jutarnji List le 30 avril dernier, la crise grecque devrait être perçue comme un avertissement pour la Croatie, qui a actuellement une dette extérieure de plus de 30 milliards d’euros. Malgré cela, « la Croatie est dans une bien meilleure situation que la Grèce, même si la mondialisation connecte tout ». Borislav Škegro s’attend à ce que la Croatie parvienne à démontrer aux investisseurs étrangers qu’elle se démarque de la Grèce. Selon lui, seules des réformes adéquates et de toute façon inévitables pourront représenter une riposte à la crise.

Les relations économiques unissant la Grèce à ses voisins passent également par les poches de nombreux travailleurs immigrés provenant des Balkans. Les transferts d’argent de la Grèce vers ces pays se comptent chaque année en millions. Deux communautés occupent le sommet de cette catégorie particulière. D’abord celle des travailleurs albanais, dont les transferts d’argent ont été estimés par le FMI à 591 millions d’euros annuels pour la dernière décennie. Suivent les immigrés bulgares, représentant annuellement 304 millions d’euros.

Les migrants originaires d’Albanie risquent d’être durement frappés bien que la crise puisse partiellement épargner les secteurs qui les emploient : l’agriculture et le tourisme. « Jusqu’ici, les transferts venant de l’étranger ne semblent pas diminuer », affirme Vladimir Gligorov, de l’Institut économique de Vienne. Quoi qu’il en soit, « comme le Monténégro, l’Albanie bénéficie également de revenus cachés substantiels, provenant du trafic et de l’économie grise, qui fournissent suffisamment d’argent pour huiler les rouages du commerce lors des périodes sombres », souligne James Pettifer.

Conséquences diplomatiques

La Macédoine, malgré ses relations exécrables avec Athènes, a accueilli quant à elle les investissements de plus de 280 entreprises grecques au cours des dernières années. « Il y a beaucoup d’interconnexions entre les deux systèmes économiques, mais il est difficile de prévoir quelles seront les conséquences de la crise grecque », affirme Abdulmenaf Bexheti, analyste économique et ancien ministre macédonien du Développement. Pour l’économiste Sam Vaknin, les investissements grecs en Macédoine vont se réduire, ce qui entraînera une hausse du taux de chômage.

Florian Bieber souligne de possibles conséquences politiques sur les relations gréco-macédoniennes : « Les espoirs de résoudre la question du nom s’éloignent. Bien que le gouvernement Papandréou ait adopté une ligne plus pragmatique, il semble improbable qu’il ait le courage de maintenir ce cap dans un contexte de profonde crise économique, en gardant à l’esprit que le leader du principal parti d’opposition, Nouvelle Démocratie, est Antonis Samaras, dont la ligne dure contre la Macédoine avait causé la chute du gouvernement Mitsotakis en 1992 ».

La crise économique mondiale avait déjà lourdement pesé sur les économies des Balkans. Beaucoup d’entre elles montraient de timides signes de reprises. À présent, le risque d’une dégringolade grecque risque d’en aggraver les conséquences. Et de créer un problème supplémentaire : affaiblir dramatiquement l’Union et ses perspectives d’élargissement, dernière bouée de sauvetage pour beaucoup de pays de la région.

Source : Courrier des Balkans

[1Début 2009, de nombreux instituts européens de crédits actifs dans les Balkans se sont réunis à Vienne et se sont engagés vis-à-vis du FMI à maintenir leurs activités dans la région.


Accueil | Contact | Plan du site | | Statistiques du site | Visiteurs : 307 / 436907

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Monde  Suivre la vie du site Europe  Suivre la vie du site Balkans   ?    |    titre sites syndiques OPML   ?

Site réalisé avec SPIP 3.0.16 + AHUNTSIC

Creative Commons License